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LA FIN DE LA TRIPLICE

Bordeaux, 17 octobre 1914.

Le marquis de San Giuliano est mort hier. La maladie dont il souffrait depuis plusieurs semaines avait pris, ces

derniers jours, un caractère inquiétant et ne laissait plus d'espoir de rétablissement. M. Salandra avait dû se charger de l'intérim du ministère des affaires étrangères ► Comme nous le disions avant-hier en annonçant le rema- . niement du Cabinet de Rome, le président du Conseil voudra probablement conserver pendant quelque temps la direction personnelle de la diplomatie italienne.

La mort du marquis de San Giuliano coïncide avec la fin d'une politique. Depuis son alliance avec l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, l'Italie avait oscillé entre divers courants européens. Son attachement à la Triplice n'en faisait pas forcément l'adversaire des puissances affiliées à un autre groupe. En principe, il était seulement destn é à prémunir l'Italie contre une agression. L'art de l'Allemagne fut de répardre dans la peu insuie l'idée que cette agression viendrait de la France alors que, de toute éviderce, elle ne pouvait venir que de l'Autriche. Dunit le long consul it Crispi, cette idée fit malheure.isemei.t beaucoup de ravages. Crispi était plus triplicien qi e Bismarck lai-même. Il voulait la guerre à une éroqi e où le chancelier de fer tréfér; it la consolid tion de sor œuvre et se cor te t it de semer la discorde entre les puissances dont l'union aurait porté ombrage à l'Allemagne. Très vaniteux et ambitieux, Crispi ne se do, t it pas qu'il et it un jouet entre les mains de Bism rc k. Mais il avait en It lie même des adversaires ach r es aussi patriotes et plas perspicaces qui redoute ie; t pour leur pays les cor séquences d'une mégalomanie brouillonne. On sait que le désastre d'Adoua fit scmbrer la fortune de Crispi. Les reLtions de l'Italie avec la France, un instant très compromises, reprirent alors un cours normal. Depuis, malgré certaines divergei ces de vues et quelques inciderts, malgré les renou-

-vellements successifs de la Triple- Alliance, ces rapports sont restés courtois, cordiaux, souvent amicaux. Sauf dans quelques milieux particulièrement accessibles aux inspirations de Vienne et de Berlin, la diplomatie romaine était d'accord avec l'opinion publique nationale pour reconnaître que l'affiliation de l'Italie à la Triplice n'avait qu'une seule raison d'être : l'Italie ne pouvait être que l'alliée ou l'ennemie de l'Autriche- Hongrie ; elle ne pouvait pas rester neutre ou isolée en face de son ennemie séculaire, de sa rivale natu-. relie.

Lé marquis de San Giuliano ignorait moins que personne cet axiome. Personnellement, rien ne le portait plutôt vers l'alliance austro-allemande. Au contraire, après un long voyage d'études sur les côtes orientales de l'Adriatique méridionale, il avait publié une série delettres remarquées sur l'Albanie, où il se posait en adversaire de l'influence autrichienne. Il avait commencé sa carrière diplomatique comme ambassadeur à Londres, et même il avait été pendant quelque temps ambassadeur à Paris. Il était donc préparé à envisager sous tous leurs aspects les grandes questions extérieures. D'ailleurs, en bon Italien, il considérait exclusivement l'intérêt national et les moyens de le servir le plus efficacement. Si, au cours de ces deux dernières années, il pratiqua la Triple- Alliance avec une ferveur qui nous parut excessive, c'est sans doute qu'il crut que la balance des forces européennes penchait de ce côté. D'autre part, il fut l'objet d'attentions toutes spéciales de l'empereur Guillaume II, qui le fit chevalier de l'Aigle noir. Enfin, à la faveur d'un incident aujourd'hui oublié, les reptiles allemands prodiguèrent leur venin dans toute la péninsule. Mais les conditions dans lesquelles la guerre européenne éclata

cet été ne permettaient d'hésiter sérieusement à aucun homme d'Etat italien, quel qu'il fût.

Le traité de la Triple- Alliance n'obligeait l'Italie à se ranger du côté de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie que si ces deux puissances étaient attaquées. Or, en fait et en droit, il était certain que l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie avaient provoqué et déclaré la guerre* Il était incontestable que la France n'avait pas fourni le moindre prétexte à conflit. Non consultée par ses alliées, encore moins associée à leurs négociations, l'Italie n'était point tenue de prendre parti pour elles contre des États odieusement attaqués. D'autre part, la balance des forces ne penchait plus à ce moment du côté de l 'Austro- Allemagne. L'Angleterre avait jeté le poids de toutes ses forces de terre et de mer sur le plateau de la Triple- Entente et l'écrasante supériorité de sa marine donnait à réfléchir à une puissance péninsulaire. De plus, un mouvement populaire très vif soulevait l'opinion publique italienne, sinon les classes supérieures, contre la politique monstrueuse des deux empires du centre, ennemis traditionnels des nationalités non germaniques. Enfin il était évident que l'Italie avait plus à gagner à la défaite des agresseurs qu'à leur victoire. Aucun avantage extraeuropéen n'eût compensé pour nos voisins la suprématie de l'Autriche victorieuse dans l'Adriatique.

Ces considérations ne purent pas ne pas frapper le marquis de San Giuliano à l'heure critique où MM. de Bethmann-Hollweg et de Berchtold l'invitèrent à se joindre à eux. Il est inutile de rechercher aujourd'hui si, laissé à lui-même, il eût cédé à ces instances très pressantes et si ses sympathies le portaient plutôt d'un côté que de l'autre. Il convient seulement de constater le fait que le gouvernement dont il était un membre éminent

se décida spontanément, dès l'origine du conflit, pour la neutralité. Si le Cabinet de Rome n'alla pas tout de .^uite plus loin, M. de San Giuliano y fut-il pour quelque chose ? Il serait également vain d'éclaircir ce point. Mais on peut supposer que ses combats intérieurs pendant ces trois ' mois de crise intense compromirent gravement sa santé et hâtèrent la fin du ministre des affaires étrangères qui vient de disparaître. Le marquis de San Giuliano meurt en témoin troublé d'événements qu'il n'avait pas prévus.

LA POLITIQUE ROUMAINE. — l'ÉGOÏSME SACRÉ EN ITALIE.

Bordeaux, 20 octobre 1914-

La situation générale diplomatique ne s'est pas sensiblement modifiée durant les dernières semaines. La mort du roi Charles IeT n'a pas encore été suivie des effets qu'on pouvait attendre de la disparition d'un souverain très attaché au germanisme. Le grand Conseil de la couronne présidé par le roi Ferdinand, après les obsèques de son oncle, n'a pris aucune décision nouvelle. Il a exprimé l'avis qu'il n'y avait pas lieu de modifier l'attitude prise par la Roumanie dans le conflit européen. Mais il a décidé qu'un Cabinet constitué sur de plus larges bases serait éventuellement formé, c'est-à-dire que l'entrée des principaux chefs de parti dans le Cabinet Bratiano remanié est d'ores et déjà probable. Ce remaniement concorderait vraisemblablement avec une politique extérieure plus active. Dans le même ordre d'idées, il semble que le gouvernement roumain applique plus strictement les règles de la neutralité et rerde plus diffi-

cile l'exportation des céréales et du pétrole en Autriche- Hongrie, et par suite en Allemagne. Il a même saisi et persisté à garder, malgré les protestations de l'Allemagne, un convoi de cent cinquante wagons chargés de matériel de guerre allemand à destination de Constantinople. Par contre, il vient de renvoyer provisoirement dans leurs foyers, afin de faciliter les travaux agricoles urgents, les réservistes ayant accompli une période d'instruction de trente jours. Cette mesure indique qu'aucune action militaire n'est projetée pour un temps prochain, quoique l'enthousiasme général de l'armée pour l'intervention n'ait nullement diminué. La diplomatie austro-allemande, allemande surtout, s'emploie très énergiquement pour détourner la Roumanie de toute participation aux hostilités. Il serait curieux de savoir ce que le Cabinet de Berlin peut bien promettre à celui de Bucarest comme compensation. On ne serait pas étonné que Guillaume II eût vendu la peau de l'ours hongrois, c'est-à-dire quelque dépouille de son excellent allié François-Joseph.

La même manœuvre a sans doute été tentée à Rome. Les gens de Berlin disposent facilement du bien d'autrui, même de celui de leurs amis. La cession du Trentin ne leur coûterait rien. Mais quid de Trieste ? Aucun Italien ne croira jamais que l'Allemagne promette de bonne foi d'abandonner Yemporium germanique qu'est actuellement Trieste. En recevant les fonctionnaires de la Consulta, après avoir fait du marquis de San Giuliano un éloge de circonstance, M. Salandra a défini ainsi la politique italienne ; « Pour poursuivre cette politique, il faut une inébranlable fermeté d'esprit, une vision sereine des intérêts du pays, une maturité de réflexion qui n'exclut pas, au besoin, la promptitude de l'action. Il faut de la hardiesse, non de mots mais d'action. Il faut un esprit

libre de toute préoccupation, de tout préjugé, de tout sentiment qui ne soit pas celui du dévouement exclusif et illimité à notre partie et un égoïsme sacré pour l'Italie.» Cet égoïsme sacré est, en effet, une règle invariable dont le gouvernement italien ne s'est jamais départi. C'est lui précisément qui pousse en ce moment tous les partis de la péninsule, à la seule exception des cléricaux et des socialistes unifiés, à préconiser une action vigoureuse. La direction centrale du parti radical organise une propagande en vue de préparer le pays à cette éventualité.

En Hollande, en Suède, en Norvège, la surveillance de la neutralité s'exerce de plus en plus rigoureusement. En Hollande, où plusieurs dizaines de mille Belges sont réfugiés, les sympathies se tournent visiblement du côté des Belges. Aux États-Unis, malgré la campagne commune des reptiles, des diplomates et des savants allemands, l'opinion publique se prononce franchement en faveur des alliés. Nous pouvons donc continuer les opérations de guerre avec la certitude de n'avoir rien à redouter d'aucune puissance neutre — si ce n'est de la Turquie, qui doit à l'Angleterre et à nous de continuer de vivre.

LA BELGIQUE ET LES ROUERIES ALLEMANDES. — LES REVE- LATIONS DE LA «GAZETTE DE L'ALLEMAGNE DU NORD.» — REFUTATION BELGE. — LA CRISE D'AOUT.

Paris, 24 octobre 1914.

La Gazette de V Allemagne du Nord tient à jouer son rôle dans la campagne des reptiles. Fidèle à de vieilles

traditions et toujours inspirée par les imitateurs du chancelier de fer, elle vient d'essayer de refaire le coup de Bismarck au commencement de la guerre de 1870. Afin d'aliéner définitivement à la France les sympathies des neutres, de l'Angleterre surtout, Bismarck produisit alors un brouillon de projet d'annexion de la Belgique par la France que le comte Benedetti, ambassadeur de Napoléon III à Berlin, avait eu l'imprudence d'écrire de sa propre main, après la guerre austro-prussienne, à la suite de conversations avec le ministre prussien. Bismarck réussit ainsi pendant quelque temps à faire prendre aux 3'eux des gouvernements étrangers les suggestions perfides émanant de lui-même pour des propositions françaises. Aujourd'hui le docteur de Bethmann-Hollweg croit devoir recourir à une divulgation analogue.

D'après la Gazette de V Allemagne du Nord, la chancellerie allemande aurait trouvé dans les archives de la guerre à Bruxelles une carte et un mémoire qui prouveraient qu'au mois d'avril 1906 le chef de l'état-major britannique, sur l'initiative de l'attaché militaire anglais et avec l'approbation du général Grierson, avait élaboré un plan de coopération des forces expéditionnaires britanniques et de l'armée belge contre l'Allemagne dans l'éventualité d'une guerre franco-allemarde.Cet accord, dit la Gazette, aurait été vraisemblablement précédé d'un arrangement semblable conclu avec Fétat-major français. Le chef des reptiles reproduit encore des passages d'un rapport de décembre 191 1 du baron Greindl, ministre de Belgique à Berlin, d'où il résulterait que l'état-major belge avait préparé un autre plan relatif aux mesures à prendre en cas de vioLtion de la neutralité belge par l'Allemagne. La Gazette de V Allemagne du Nord conclut de ces fragments soigneusement triés que l'Angleterre poussait la

Belgique à la guerre et envisageait la violation de la neutralité hollandaise.

On ne sait cruel effet cette fable, dont on ne laissera publier en Allemagne aucune réfutation, produira sur le public allemand. Mais, chez les neutres, elle fera simplement hausser les épaules. Nul n'ignore qu'en 1906, au moment de la conférence d'Algésiras, et en 191 1, lors de la crise d'Agadir, l'éventualité d'une guerre franco -allemande préoccupait tous les gouvernements étrangers, spécialement l'Angleterre, liée avec nous par un accord marocain. Il eût été d'une suprême imprudence de la part des autorités britanniques de ne pas envisager l'hypothèse d'une violation de la neutralité belge et les moyens d'y faire face. Il était également naturel qu'il étudiât plutôt les conséquences de cette violation par l'Allemagne. En effet, il avait les plus fortes raisons d'être entièrement rassuré sur les intentions de la France à cet égard, tandis qu'il en avait d'aussi fortes de se méfier des intentions de letat-major allemand. En 191 1 cette méfiance s'était encore accrue du fait que M. de Bethmann-Hollweg, informé par le gouvernement belge de l'utilité d'une déclaration officielle au Parlement allemand sur le respect de la neutralité du royaume, avait répondu « que l'Allemagne n'avait pas l'intention de violer cette neutralité, mais qu'il estimait qu'en faisant publiquement une déclaration, l'Allemagne affaiblirait sa situation militaire vis-à-vis de la France qui, rassurée du côté du Nord, porterait toutes ses forces du côté de l'Est. » (Livre Gris, pièce n° 12). D'une façon générale, la Belgique et les puissances garantes de sa neutralité étaient donc parfaitement en droit de préparer des plans du genre de ceux dont le docteur de Bethmann-Hollweg s'empresse de signaler l'existence. Les événements d'août 191%

prouvent qu'elles n'avaient pas suffisamment usé de ce droit, que ni la Belgique, ni l'Angleterre, ni la France n'avaient pris assez de précautions en vue de se prémunir contre une félonie de l'Allemagne.

La légation de Belgique à Bordeaux a pris la peine de publier une note justificative dont voici les principaux passages :

Il était tout indiqué que le colonel Bernardiston, agent militaire à Bruxelles d'une puissance garante de la neutralité belge ait, au moment de la crise d'Algésiras, interrogé le chef d'état-major belge sur les mesures qu'il avait prises pour empêcher toute violation de cette neutralité. Le chef d'état-major, à cette époque le lieutenant-général Ducarne, a répondu que la Belgique était en mesure de repousser une incursion, d'où qu'elle vînt.

L'entretien a-t-il dépassé ces limites, et le colonel Bernardiston a-t-il, dans un entretien d'un caractère privé et confidentiel, dévoilé au général Ducarne le plan de campagne qu'aurait désiré suivre l'état-major britannique pour le cas où cette neutralité serait violée ? Nous en doutons, mais ce que nous pouvons affirmer solennellement, et on ne pourra pas démontrer le contraire, c'est que jamais le roi ni le gouvernement n'ont été invités, soit directement, soit indirectement, à se joindre à la Triple- Entente, en cas de guerre franco-allemande. Par leurs paroles, par leurs actes, ils ont toujours montré une attitude si catégorique que toute supposition de les voir sortir de la plus stricte neutralité a été écartée a priori.

Quant à la dépêche du baron Greindl du 23 septembre 1911, elle a trait à un projet de défense du Luxembourg dû à l'initiative personnelle du chef de la première division du ministère de la guerre et ce projet envisageait surtout une attaque allemande.

Au début des hostilités, le gouvernement impérial, par la bouche du chancelier et du secrétaire général aux affaires étrangères, n'a pas cherché de vains prétextes à l'agression dont la Belgique a été victime ; il l'a justifiée par l'intérêt militaire.

Depuis, devant la réprobation universelle que soulève cet acte odieux, il cherche à donner le change à l'opinion en représentant la Belgique comme inféodée, dès avant la guerre, à la Triple-Entente : ces intrigues ne tromperont personne et tourneront à la honte de l'Allemagne.

L'histoire marquera que cette puissance, après s'être engagée par traité à défendre la neutralité de la Belgique, a pris l'initiative de la violer, sans même pouvoir trouver un prétexte pour se justifier.

Tous les esprits impartiaux s'associeront à ces conclusions. D'ailleurs ils avaient déjà trouvé dans le Livre Gris

récemment publié, et dont nous avons donné une analyse, les preuves les plus éclatantes de la bonne foi belge et, l'on pourrait dire aussi, de la persistance de certaines illusions sur la loyauté allemande. Par exemple (pièce n° 2), M. Davignon, le ministre des affaires étrangères du Cabinet Broqueville, découvre immédiatement le péril que fait courir à la paix générale la remise de l'ultimatum autrichien à Belgrade le 23 juillet et, le 24 juillet, le jour même où le ministre de Belgique à Vienne lui communique le texte de cet ultimatum, il envoie à ses agents à l'étranger une circulaire leur prescrivant de façon précise les démarches à faire « si l'éventualité d'une guerre francoallemande devenait plus menaçante ». M. Davignon voyait juste, à l'heure où l'on prétendait dans certains cercles politiques parisiens que le gouvernement allemand était étranger à l'ultimatum du comte Berchtold et que Guillaume II restait le plus ferme pilier de la paix européenne. Cette prévoyance allait jusqu'à la préparation de la mobilisation. Malheureusement elle s'arrêtait là. Dans son désir de ne donner prise à personne, de n'éveiller les susceptibilités de personne, le gouvernement belge prenait le plus grand soin d'écarter jusqu'à l'apparence d'un commencement d'action concertée avec une ou plusieurs puissances garantes. Le 31 juillet M. Davignon affirmait encore à notre représentant, M. Klobukowski, « qu'il avait tout lieu de croire que l'attitude du gouvernement allemand sera identique à celle du gouvernement de la République française ». Dans la journée du 2 août, il nourrissait encore cet espoir, et le soir même de ce joi.r, à sept heures, il recevait de M. de Below-Saleske la sommation d'avoir à laisser passer les troupes allemandes par le territoire belge. Même alors il ne faisait point appel aux puissances garantes. Dans une circulaire du 3 acût

il informe ses agents au dehors qu'il a remercié M. Klobukowski de l'appui que le gouvernement français voulait bien lui offrir éventuellement, et il ajoutait : « Je lui ai dit que le gouvernement du roi ne faisait pas appel, pour l'instant, à la garantie des puissances et se réservait d'apprécier ultérieurement ce qu'il y aura lieu de faire. » C'est seulement le lendemain 4 août, après réception d'une lettre de M. de Below, datée de six heures du matin, notifiant que le gouvernement impérial allait user de la force des armes — lettre coïncidant avec l'ei trée des troupes allemandes à Gemmenich — que le gouvernement belge fit enfin appel à l'intervention armée des puissances garantes.

Cette extrême réserve fait le plus grand honneur à la loyauté belge. Mais peut-être a-t-elle compromis la défense nationale. L'Angleterre aussi pourrait être accusée de scrupules déplacés plutôt que de machiavélisme. Le ministre britannique à Bruxelles n'est-il pas allé jusqu'à manifester devant M. Davignon, le 31 juillet, une certaine surprise de la rapidité avec laquelle le Cabinet Broqueville avait décidé la mobilisation de l'armée ? Non, aucun des alliés jetés malgré eux dans une guerre féroce n'a commis la moindre incorrection. S'ils ont péché, c'est' par excès de confiance dans les nations de proie.

L'ALLEMAGNE ET LE DROIT DES GENS. — LECTURE DE M. LOUIS RENAULT. — LES ILLUSIONS DES THEORICIENS.

Paris, 27 octobre 1914.

M. Louis Renault, dont l'autorité en matière de droit international est universellement reconnue, a fait hier,

à la séance publique annuelle des cinq Académies, une lecture sur « La guerre et le droit des gens au XXe siècle ». L'éminent jurisconsulte n'a dressé aucun réquisitoire, ni porté aucun jugement. Il s'est borné à exposer les principales règles du droit des gens en temps de guerre, telles qu'elles résultaient des traités au moment où la guerre actuelle a éclaté. Mais cet exposé est saisissant. En le lisant, on constate à chaque phrase, sans que l'auteur ait besoin de le dire, que chacune des règles énumérées est tenue pour nulle et non avenue par les armées allemandes pendant la guerre actuelle. Pourtant ces règles étaient incorporées dans les traités et conventions signés par l'Allemagne après des discussions très approfondies auxquelles prirent part ses représentants civils et militaires. La règle fondamentale était posée dans l'article 22 de la convention de la Haye de 1899 revisée en 1907 : « Les belligérants n'ont pas un droit illimité quant au choix des moyens de nuire à l'ennemi. » Par principe et par ordre, et non point par hasard ou par entraînement, les armées austro-allemandes ont au contraire employé contre l'ennemi tous les moyens de nature à lui nuire, sans aucune exception. Leurs chefs ne se croient liés par aucun engagement. Ils recourent sans hésitation à tous les procédés de destruction et d'intimidation, sans se préoccuper d'autre chose que de l'affaiblissement des forces de l'ennemi. C'est la doctrine de la Prusse, devenue celle de l'Allemagne : la force prime le droit, et la fin justifie les moyens.

Les personnes qui connaissaient la Prusse d'autrefois et l'Allemagne d'aujourd'hui n'ont jamais douté qu'en cas de guerre les enseignements de Frédéric II seraient suivis par ses successeurs, de préférence aux prescriptions des' conventions de la Haye. Il était excellent d'élaborer

ces lois humanitaires, mais il était insensé de compter sur leur observation. A ce point de vue, comme à celui de la préparation de la défense nationale, la propagande des pacifistes a produit des résultats funestes. Il est aussi déplorable que des hommes d'Etat tels que M. Beernaerts, l'illustre ministre belge, aient formulé publiquement une affirmation comme celle-ci : « Quant à la Belgique, sa situation est spéciale. Elle est neutre et cette neutralité est garantie par les grandes puissances, et notamment, par nos puissants voisins. Nous ne pouvons donc pas être envahis. » Les juristes et les idéologues ne sont guère aptes à gouverrer un État au XXe siècle. Ils se' meuvent hors de la ré lité. Les uns s'en rapportent aux sanctions judiciaires, les autres à la conscience humaine. Mais les tribunaux, même internationaux, ne suppriment ni les passions, ni les appétits, aussi vieux que le monde et destinés à vivre aussi lorgtemps que lui. La loi est une fi ible protection sans le gendarme qui en assure le respect.

Ces réflexions ne sont point des récriminations. Ce sont surtout des indications pour l'avenir. Beaucoup de Français distirgués tombent en ce moment, inconsciemmert sans doute, dans des illusions analogues à celles des pacifistes d'avant la guerre. En étudiant — prématurémer t, du reste — les conditions de paix que les alliés victorieux devront imposer à l'Allemagne vaincue, en vue de prémunir le morde civilisé contre un nouvel attentat, ils s'inspirent d'idées fondées sur la vertu illimitée des traités. Ils semblent croire qu'en inscrivant telle ou telle clause sur un papier revêtu de sceaux et de cachets, on aura fait tout son devoir. Ils imaginent des combinaisons politiques artificielles ne correspondant qu'aux désirs de leurs auteurs. Ils prétendent ramener l'Europe à un

ou deux siècles en arrière. C'est pure folie. Ces châteaux de cartes s'écrouleraient à la première bourrasque. Des fautes irréparables ont été commises autrefois. On les aggraverait en se comportant comme si elles n'avaient point produit certaines conséquences échappant à toute volonté. Par exemple, l'Allemagne unifiée existe ; rien ne détruira plus l'idée de cette unité dans les cerveaux allemands. S'ingénier à diviser ce pays en compartiments est une opération puérile. Les cloisons des compartiments ne tiendraient pas plus que des toiles d'araignée. Referaiton périodiquement la guerre pour les rétablir ?

De la guerre terrible où nous sommes il faut au moins tirer quelques enseignements pratiques. Avant de disserter sur les conditions de paix, il faut vaincre, et vaincre assez pour être à même d'imposer ses conditions. Ensuite, et suivant l'état général où se trouvera l'Europe au moment de la victoire définitive, il conviendra de prendre les mesures matérielles, effectives, durables, propres à la fois à satisfaire la conscience du monde civilisé, à indemniser les victimes, à récompenser les vainqueurs et à mettre les vaincus dans l'impossibilité de nuire à nouveau. A cet effet les « papiers » seront insuffisants. Il s'agira non pas de refaire une ancienne Europe d'après le modèle d'il y a un ou deux siècles, mais d'en créer une nouvelle adaptée aux nécessités modernes.

Oauvain. — T. VII. 18

LES BARBARES. — LES FANFARONNADES DU GENERAL DE DISFURTH. — LE DÉMÉNAGEMENT DES PAYS OCCUPÉS.

Paris, 28 octobre 1914.

L'Allemagne se sent touchée à mort dans sa réputation de nation civilisée par la publication dans le monde entier des horreurs de ses troupes. Un succès foudroyant eût seul pu incliner à l'indulgence l'opinion publique dans les pays neutres, car la force triomphante trouve facilement des apologistes dans tous les milieux. Avec un peu d'habileté le vainqueur sait imposer la justification de ses procédés en même temps que ses conditions de paix. Mais, à la grande déception de l'état-major de Berlin, l'offensive foudroyante a fait faillite. A l'est et à l'ouest les armées allemandes sont réduites à la défensive sur la plus grande partie du front. Guillaume II se transporte vainement aux quatre points cardinaux, à la recherche d'une entrée triomphale. Il a manqué successivement son entrée à Paris, à Nancy et à Varsovie. Cela donne aux pays neutres le temps de s'informer, de réfléchir et d'apprécier. D'où fureur des Allemands qui prétendaient posséder le monopole de la Kultur et traitaient les autres peuples de primitifs ou de dégénérés. D'où les manifestes de leurs intellectuels et de leurs universitaires. Le gouvernement allemand, de son côté, a cru devoir adresser au gouvernement français et à ceux des puissances neutres une protestation sur de prétendues violations de la convention de Genève par les troupes françaises. Il a ramassé péniblement quelques faits non contrôlés qu'il

interprète comme des infractions au droit international, et il présente à l'Europe ce maigre butin. Celn fera piètre figure à côté du dossier formidable constitué contre les troupes allemandes par le gouvernement français.

Mais tous les documents sont bien peu de chose en présence du spectacle offert au monde par les actes de barbarie et de férocité dont chacun peut constater les effets de ses propres yeux. La récente destruction du beffroi d'Arras est plus probante que les procès-verbaux relatifs aux attaques de « francs-tireurs ». D'ailleurs, beaucoup d'Allemands ne prennent point la peine de justifier leurs violations du droit des gens. Ils déclarant que le droit des gens ne compte pas et se rient d'être qualifiés de barbares. Ainsi, le général de Disfurth écrit ceci dans le Tag :

Il est au-dessous de notre dignité de défendre nos troupes contre les accusations injustes de l'intérieur et de l'extérieur. Nos troupes et nousmêmes, nous ne devons d'explications à personne, nous n'avons rien à justifier, rien à excuser. Tout ce que feront nos soldats pour faire du mal à l'ennemi, pour attacher la victoire à leurs drapeaux, tout cela sera bien fait et tout est justifié d'avance, du moins devons-nous le considérer comme tel. Nous n'avons pas du tout à nous occuper de l'opinion des autres pays, même neutres. Et si tous les monuments, tous les chefsd'œuvre d'architecture qui sont placés entre nos canons et ceux de l'ennemi allaient au diable, cela nous serait parfaitement égal ; nous les pleurerons peut-être en des temps plus calmes, mais en ce moment il n'y a pas un mot à perdre là-dessus. Mars est le maître de l'heure et non Apollon. Le plus modeste tertre qui s'élève au-dessus du corps d'un de nos guerriers est plus vénérable que toutes les cathédrales, tous les trésors d'art du monde. On nous traite de barbares, qu'importe. Nous en rions., Nous pourrons tout au plus nous demander si nous n'avons pas lieu de mériter ce titre...

Que l'on nous épargne enfin et définitivement ce bavardage oiseux, que l'on ne nous parle plus de la cathédrale de Reims et de toutes les églises, de tous les palais qui partageront son sort. Nous ne voulons plus rien entendre. Que de Reims nous vienne la nouvelle d'une deuxième et victorieuse entrée de nos troupes ! Tout le reste nous est égal !

Ce langage est plus franc. Il correspond bien à ce que

nous savions avant la guerre, et des organes moins répandus que le Tag le tiennent aussi. Sans être devin, on peut assurer que c'est celui des neuf dixièmes des Allemands dans leurs conversations quotidiennes.

Pratiquement, l'application de ces théories va beaucoup plus loin. Les lois civiles ne sont pas mieux respectées que les lois internationales. Les troupes allemandes, officiers et soldats, volent tout ce qu'elles peuvent. Elles déménagent les maisons occupées, se partagent le butin et chacun emballe sa part pour l'envoyer à sa famille. Après la marche sur Paris, des officiers disaient que l'empereur avait promis un million à tous ceux d'entre eux qui entreraient dans la Babylone moderne. Le pillage de Paris ! quel stimulant pour les fils des signataires de la protestation des intellectuels et des universitaires ! Les champions de la « culture mondiale », les plus aristocrates comme les autres, se plaisent à souiller abominablement toutes les habitations où ils passent. Ils pillent les gardesrobes. Les plus jeunes de ces guerriers prennent les chemises de femmes et s'en parent. Telle est l'Allemagne d'aujourd'hui, celle qui aspire à la domination universelle. Elle est jugée.

LA HOLLANDE ET L'IMPÉRIALISME ALLEMAND. — DÉCLA- RATIONS DE M. ZIMMERMANN.

Paris, 29 octobre 1914.

Malgré toutes ses déceptions militaires et diplomatiques, le gouvernement allemand ne semble abandonner aucune de ses ambitions. L'esprit de domination continue

de l'inspirer. Au moment où les armées de Guillaume II sont partout repoussées, le sous-secrétaire d'Etat à l'Office impérial des affaires étrangères, M. Zimmermann, annonce l'intention d'absorber économiquement la Hollande. Dans un entretien avec un rédacteur du journal Het Volk, télégraphie-t-on d'Amsterdam au Tîntes, M. Zimmermann a déclaré ce qui suit :

Le gouvernement allemand connaît les Hollandais. Il sait qu'ils sont aussi indépendants et aussi énergiques que mes compatriotes de la Prusse orientale. Comment procéderons-nous envers eux? Pas un homme sérieux parmi nous ne songerait à faire violence aux Hollandais pour annexer leur pays à 1 empire allemand.

Quoi qu'ait pu dire ou écrire à ce sujet une personnalité privée quelconque, il y a la plus entière unanimité dans le gouvernement allemand au sujet de la plus complète reconnaissance de l'indépendance et de l'intégrité de la Hollande. Cela je puis vous l'affirmer personnellement et aussi officiellement.

Je parle ici de l'indépendance politique qui naturellement vous intéresse au premier chef. En ce qui concerne les relations économiques après la guerre, rien ne peut être dit actuellement. J'imagine que la guerre amènera un rapprochement économique, qui se développera entre divers États, et que la Holande elle-même pensera que son intérêt sera de s'y associer. Mais,même dans ce cas, tout ce qui sera fait se fera d'une manière amicale.

On admirera la distinction faite entre l'indépendance politique et les relations économiques. M. Zimmermann affirme solennellement que l'Allemagne respectera l'indépendance politique de la Hollande. De même, au commencement du mois d'août, Guillaume II proclamait sa volonté de respecter l'intégrité de la Belgique, tout en faisant envahir son territoire, détruire ses villes et fusiller ses habitants. Le même sort serait vraisemblablement réservé aux Pays-Bas, si le succès des combinaisons militaires de l'état-major de Berlin devait en dépendre. Mais, pour ce qui est de l'indépendance économique, M. Zim-^ mermann ne veut même pas s'engager verbalement. Il

prévoit déjà « un rapprochement économique » avec la Hollande, il invite les Hollandais à consentir de bonne grâce à une association qui serait un suicide. Soyez persuadé, dit-il, que nous agirons avec vous en amis. En bon allemand, cela veut dire : « Si vous ne vous laissez pas gentiment englober dans une union douanière qui fera du royaume des Pays-Bas un simple membre de la Confédération germanique, on se passera de votre consentement. Féfléchissez à ce qui se passe en Belgique ».

[Les Hollandais doivent en effet réfléchir. Il est à supposer qu'ils se préparent à donner, le moment venu, une réponse conforme à leurs traditions] (x).

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