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LE PROCES DES ASSASSINS DE L'ARCHIDUC FRANÇOIS-FERDINAND A SERAJEVO

Paris, 30 octobre 1914.

La Cour de Sercjévo chargée de juger les assassins de l'archiduc François-Ferdinand et de sa femme a rendu son arrêt mercredi. Au milieu de la tourmente européenne, le drame du 28 juin dernier, origine et cause apparente de la conflagration générale, était presque tombé dans l'oubli. Le public se rendait vaguement compte que, d'accord avec l'Allemagne, l'Autriche- Horgrie avait saisi là un prétexte pour réaliser un grand dessein longuement médité. De plus, de nombreux documents parus depuis et des constatations matérielles

(*) Passage supprimé par la censure.

avaient prouvé que, bien avant l'assassinat de l'héritier de l'empereur François-Joseph, les gouvernements de Vienne et de Berlin avaient pris les dispositions militaires les plus minutieuses en vue d'une guerre au cours de l'été 1914. Du reste, les informations sur les choses de Bosnie étant extrêmement rares, on ignorait complètement ce qui se passait à la Cour de Serajévo.

D'après les dépêches de Vienne parvenues à Rome et à Amsterdam, la Cour de Serajévo a condamné cinq des accusés à la mort par pendaison, un aux travaux forcés à perpétuité, trois à vingt ans de travaux forcés, un à seize ans, un à treize ans, deux à dix ans, un à sept ans et deux à trois ans. Les autres accusés ont été acquittés. Comme nous ne connaissons ni le nom de la plupart des accusés, ni l'acte d'accusation, ni les incidents des débats, il est difficile d'apprécier l'arrêt. Toutefois, on remarque avec un certain étonnement que ni Princip, l'assassin dont les balles tuèrent presque sur le coup l'archiduc et sa femme, ni Cabrinovitch, l'homme qui, quelques dizaines de minutes auparavant, jeta sur la voiture de l'archiduc une bombe qui ne l'atteignit pas, ne sont compris parmi les condamnés à mort ; l'un et l'autre sont seulement punis de vingt ans de travaux forcés. Les condamnés à mort sont de prétendus complices ou instigateurs. Voilà qui jette un jour singulier sur la justice austro-hongroise.

Le drame du 28 juin s'était accompli dans des circonstances si bizarres que l'on s'expliquait mal l'incurie des autorités et la négligence des policiers avant le crime, l'inertie des uns et des autres après, et puis le brusque déchaînement de la populace de la ville contre les habitants serbes pendant toute la journée du lendemain. Les deux assassins étaient sujets austro-hongrois, et c'était contre les Serbes que la police ameutait tous les malan-

drins de la capitale de la Bosnie. Ce n'était pas en Bosnie que les instructeurs de l'affaire enquêtaient, c'était en Serbie. Ce n'étaient pas les magistrats bosniaques qui constituaient un dossier, c'était la légation de Sa Majesté Apostolique à Belgrade. Or on sait assez que cette légation .est experte dans la fabrication des faux. En 1908 et 1909, elle a donné d'éclatantes preuves de son zèle, sinon de son habileté, en cet art devenu un des compléments de la profession diplomatique dans la monarchie dualiste.

Lors du fameux procès d'Agram, on constata que les auteurs des faux forgés pour perdre le parti serbo-croate restèrent impunis. Ils furent même récompensés. Le chef ,de la légation d'Autriche-Hongrie à Belgrade à ce moment est devenu l'un des deux directeurs du ministère des affaires étrangères. Comment ne pas conclure qu'il avait été prié en haut lieu de « grossir » par n'importe quel moyen le dossier préparé à Agram contre les Serbo- Croates ? Et qui avait osé donner un pareil encouragement ? Qui avait fourni à l'historiographe Friedjung les faux papiers dont ce docile agent avait, à grand fracas, fait état dans la Nouvelle Presse libre} L'observateur impartial, dégagé de toute prévention, ne pouvait s'empêcher de chercher très haut pour trouver l'inspirateur de la fourberie. Il devait se rappeler qu'à la Cour de Vienne le principe que la fin justifie les moyens a toujours été en honneur et que la raison d'État couvre tout. L'archiduc héritier François-Ferdinand n'avait pu ignorer jce qui s'était tramé à la légation de Belgrade. Heureusement pour les accusés d'Agram, le gouvernement serbe .réussit à découvrir et à prouver les faux, et l'opinion .européenne, stimulée par la presse française, rendit impossible à l 'Autriche-Hongrie l'accomplissement de son forfait. Les accusés d'Agram furent relâchés, acquittés

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ou graciés quelque temps après leur condamnation. Aucune exécution capitale n'eut lieu.

Pour le crime de Serajévo le cas était différent. Un horrible crime avait été consommé, et les assassins avaient été pris. Mais la façon dont les poursuites furent engagées après l'assassinat donne à penser qu'un attentat avait été désiré et qu'on comptait sur l'effet produit en Europe pour entreprendre dans des conditions favorables une campagne contre la Serbie. On ne peut plus guère douter qu'il y ait eu des agents provocateurs. Seulement, comme généralement en semblable occurrence, ceux-ci allèrent au delà de ce qu'on attendait d'eux, ou bien ils furent dupés par les gens dont ils se servirent. La bombe de Cabrinovitch eût suffi. Les coups de revolver bien ajustés de Princip n'entraient point dans la mise en scène prévue. En tout autre pays civilisé, ces suppositions sembleraient révoltantes. En Autriche-Hongrie, on est malheureusement obligé de les prendre en considération. Les auteurs de la guerre d'aujourd'hui n'ont point reculé devant bien d'autres crimes.

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