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CHAPITRE VI

LA FOLIE TURQUE. — ATTAQUES DE LA FLOTTE TURQUE CONTRE LES CÔTES RUSSES.

Paris, 31 octobre 1914.

LA Turquie a franchi le dernier pas qui la séparait du précipice. Il lui restait une chance de sortir, plus ou moins meurtrie, de la voie scabreuse où elle s'était engagée, malgré les avertissements réitérés et pressants de ses amis. Prise de vertige, poussée par les gens qui veulent sa perte, elle vient de se jeter dans l'abîme. Dans la journée de jeudi elle s'est livrée à trois actes de guerre contre la Russie. Elle n'a pas même eu la franchise de son acte. Servante obséquieuse de Guillaume II, elle a copié les méthodes de son maître. Sans déclaration de guerre, ses bateaux de guerre sont allés subrepticement couler une canonnière russe et un paquebot de commerce français dans le port d'Odessa, bombarder la ville de Théodosie et menacer le port de Novorossisk, dans la mer Noire. Toujours dans la mer Noire, hors de ses eaux territoriales, elle a posé des mines qui

ont déjà causé la perte de deux bateaux de commerce russes.

Quoi qu'on pense de ces actes, il n'est qu'une manière de les définir : ce sont des actes de guerre. A n'en pas douter, ils ont été commis sur l'injonction et sous la direction des officiers allemands dont, depuis longtemps, nous avons signalé la présence et l'activité des Dardanelles au Bosphore. La Russie a été attaquée traîtreusement, sur l'ordre et pour le compte de l'Allemagne. Voudra-ton enfin reconnaître que le ministère turc arrivé au pouvoir au commencement de 19 13, en passant sur le cadavre de Nazim Pacha et sur le corps du vieux Kiamil, n'a toujours été que le jouet du Cabinet de Berlin ? que Berlin s'est servi de lui pour nous duper, pour soutirer notre argent destiné à des armements dirigés contre nos amis et nous ? pour s'emparer clandestinement d'abord de l'armée, ensuite de la flotte du sultan ? que le maintien de ce ministère d'Allemands déguisés en francophiles était un péril pour l'Europe civilisée ? L'Allemagne savait ce qu'elle faisait. Elle règne aujourd'hui souverainement à Constantinople. Elle dispose de tout. Elle ne tolère aucune défaillance chez les employés de la Sublime Porte à sa solde. Elle se sert de la Turquie comme d'une machine de guerre sans se soucier de ce qu'elle deviendra. Bon gré mal gré, les dictateurs du comité Union et Progrès doivent désormais marcher avec elle ; s'ils n'étaient plus couverts par sa protection, les Turcs en feraient promptement justice.

La Turquie n'avait pas le moindre intérêt à provoquer la Russie. Au contraire, elle a tout à craindre. Mais peu importe à l'Allemagne. Guillaume II vise deux buts. Le but direct est de troubler la Russie sur la mer Noire et en Arménie, sur les frontières de Turquie et de Perse ; iL

s'agit de diminuer le plus possible la force offensive des armées qui viennent de chasser les siennes de Pologne et de Galicie. Le but indirect est de perdre définitivement l'empire ottoman et de constituer avec ses dépouilles une masse partageable qui ferait, en partie tout au moins, les frais de la paix européenne. Peut-être les gens de la Sublime Porte, si dociles qu'ils fussent, hésitaient-ils encore. Le baron de Wangenheim a su trouver les moyens de briser les dernières résistances, s'il y en a eu.

Nous voilà donc en présence de faits irréparables. Les alliés avaient supporté l'abrogation unilatérale des capitulations, la suppression des bureaux de poste étrangers, l'assujettissement de leurs ressortissants à de nouveaux impôts, l'accaparement de l'armée et de la flotte par les Allemands. Tout dernièrement ils avaient fait la grosse voix à Constantinople. Leurs ambassadeurs avaient déclaré que, si le Goeben et le Breslau sortaient dans la mer Noire, ces bateaux seraient traités en ennemis, sous quelque pavillon qu'ils naviguassent. Maintenant il ne s'agit plus de croisière dans la mer Noire ; les bateaux du sultan ont bombardé les ports russes, ont coulé des bateaux russes et français. Allons-nous encore, sous prétexte qu'il ne faut rien brusquer, accepter cela ?

Personne n'a défendu plus constamment et plus énergiquement que nous le maintien de l'empire ottoman. Personne non plus ne s'est attaché davantage à prémunir les Turcs contre les dangers du système suivi par l'Union et Progrès. Un de nos plus vifs désirs, après la seconde guerre balkanique, était que la Turquie, délestée du poids mort macédonien, employât toutes ses ressources, grandes encore, à sa réorganisation intérieure. Mais les ministres qui se sont imposés aux Turcs en 191 3, et dont ceux-ci, gens fatalistes et passifs, n'ont pas osé se débar-

rasser, n'ont considéré que leur prestige et leurs avantages personnels. Tous les jours un peu plus, ils ont poussé leur pays à la ruine. On ne peut plus les séparer de l'empire qu'ils continuent de gouverner et ils cherchent à nous étrangler par surprise au moment où nous sommes engagés dans une lutte à mort avec leurs complices. L'heure des ménagements est passée. En Europe et en Asie, chez les chrétiens et les musulmans ottomans, nous avons, nous et nos alliés, de puissants moyens d'action. On a voulu soulever l'islam contre la Triple-Entente. Plus facilement encore nous pouvons soulever l'Arabie et l'Yémen contre les Turcs. Le sultan de Constantinople n'est reconnu khalife qu'à regret par les descendants de Mahomet ; il ne détient qu'une sorte de délégation du pouvoir du chérif de la Mecque. Nous disposons contre les gens qui viennent de nous attaquer par traîtrise d'armes tranchantes ; il faut nous en servir.

ATTAQUE DES PORTS RUSSES DE LA MER NOIRE PAR LA TURQUIE. — L 'OPINION DU « TIMES ».

Paris, Ier novembre 1914.

La nouvelle de l'attaque des ports russes de la mer Noire par les bateaux; turcs a produit à Londres le même effet qu'à Paris. La presse considère ces actes comme une déclaration de guerre à la Russie et aux Alliés. Le gouvernement partage sans doute la même opinion, car le Foreign Office vient de publier un exposé des relations anglo-russes qui se termine ainsi : « Le gouvernement

turc a coupé vendredi, sans avis préalable, les communications télégraphiques avec l'ambassade anglaise. Il n'y a pas lieu de douter que cette mesure soit suivie d'autres actes agressifs de la part du gouvernement turc, et le gouvernement britannique doit prendre les mesures nécessaires à la protection des intérêts anglais, du territoire anglais et de l'Egypte contre les attaques déjà livrées et toutes menaces d'attaques. » On devine ce que peuvent être ces mesures. De son côté, la Russie, la puissance directement attaquée, ne peut manquer de riposter. Quant à la France, ses devoirs d'alliée et des intérêts de tout premier ordre l'engagent à recourir à des mesures analogues.

Il convient de n'attacher aucune importance aux justifications présentées à Constantin op le. Le grand-vizir^ le prince Saïd-Halim, continue de protester que la Turquie veut rester neutre. Mais Saïd-Halim Pacha n'a jamais été grand-vizir que de nom. Il ne jouit d'aucune autorité. Il est simplement titulaire décoratif d'une grande charge. C'est Enver Pacha qui détient le pouvoir, qui décide et qui exécute. Saïd-Halim Pacha et quelques ministres complaisants servent à donner le change aux ambassades et à l'étranger, de même que MM. de Bethmann-Hollweg et de Jagow amusaient l'Europe avec des négociations dilatoires, tandis qu'ils préparaient leur offensive foudroyante. Le Cabinet dePétrograd a sommé, paraît-il, la Sublime Porte de renvoyer les officiers allemands de l'armée et de la flotte ottomane. Enver Pacha répondra, s'il n'a déjà répondu, par de nouveaux actes de guerre combinés avec le général Liman von Sanders.

Avant-hier, le Times appréciait ainsi la situation :

c En cédant de manière irréfléchie aux instigations de l'Allemagne la Turquie a prononcé sa propre condamnation. L'empire ottoman

d'Europe n'existera bientôt plus qu'à l'état de souvenir. Du moment que les Turcs ont décidé eux-mêmes leur destruction, nous ne regrettons pas de les voir apparaître dans les rangs des combattants. Leur intervention dans la guerre signifie que, quand cette lutte sera terminée, l'Europe sera délivrée de deux facteurs qui, depuis plus de cinquante ans, constituaient la principale menace pour la paix. Nous nous débarrasserons du militarisme prussien et nous nous débarrasserons du' même coup de la présence des Turcs en Europe. Les peuples de la Syrie, de l'Arabie et de la Mésopotamie seront, eux aussi, affranchis de la suprématie flétrissante des Turcs ; et la race ottomane sera reléguée dans les vallées obscures de l'Asie Mineure.

Le monde ne se soumettra jamais à une extension de la domination prussienne, mais l'apparition d'une domination prusso-turque en Europe et dans les deux Orients équivaudrait plus que jamais à l'extinction de la civilisation telle que nous l'avons connue. Les Alliés ne remettront pas l'épée au fourreau avant que ces deux « ambitions » aient été écrasées et de telle sorte que l'on ne coure pas le risque de les voir reparaître.

Hier le Times était encore plus net. Comme nous, il envisageait en face toutes les conséquences de l'intervention turque et il ne s'en effrayait point :

Nous avons été par bonheur si amplement avertis de la tendance de la politique turque, que nous sommes préparés à n'importe quelle éventualité. Les troupes britanniques en Egypte sont bien préparées, elles savent ce qu'elles ont à faire en cas de troubles ; elles connaissent les difficultés que rencontrera tout ennemi menaçant le canal de Suez, et elles envisagent avec calme les événements. L'Egypte a l'appui de l'Inde, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande. Les Turcs de Mésopotamie sont impuissants, bien qu'ils puissent menacer les nouveaux gisements d'huile de l'amirauté en Perse, éventualité au sujet de laquelle nous avons donné, en mai et en juin, des avertissements répétés.

Nous ne sommes en aucune façon émus par la suggestion que la Turquie, à titre de combattant, pourrait soulever le monde mahométan. Il y a des dizaines de milliers de mahométans qui combattent aujourd'hui pour les Alliés en France et en Pologne. Le Turc ne peut pas prêcher la guerre sainte, après avoir échangé le fez contre un casque à pointe, et tiré l'épée à l'encontre des désirs de son sultan. Les mahométans de l'Inde ont observé avec tristesse la façon dont la Turquie a cédé à l'intrigue et à l'or prussiens, et ils ne sont nullement disposés à approuver une extravagante aventure dirigée contre la Russie et la Grande-Bretagne, les deux puissants empires dont ils ont un bon motif de connaître la force.

Les trois principaux alliés commandent conjointement à l'inflexible ■fidélité d'un nombre de mahométans infiniment plus grand que celui

de la Turquie, et l'islam, dans son ensemble, n'a pas la moindre inten tion de devenir un instrument servile pour favoriser les ambitions allemandes. La supposition que l'Allemagne pourrait travailler contre les Alliés en cultivant assidûment une propagande panislamique n'est qu'un nouveau calcul erroné du gouvernement allemand. L'entrée en lice de la Turquie, quoique sérieuse et inopportune, peut être considérée avec sérénité.

Nous sommes heureux de nous rencontrer aussi sur ce point avec notre confrère londonien qui, du reste, pendant toute la crise, a montré une prévoyance égale à l'énergie de ses conseils. Nous sommes persuadés que les événements de jeudi tourneront contre l'Allemagne. Seulement il importe que la diplomatie des Alliés soit vigilante et ne permette point à l'Austro-Allemagne, très experte dans les changements de front, de profiter du remaniement, désormais inévitable, de tout l'Orient. Sur ce terrain, les diplomates de Berlin et de Vienne trouvent trop facilement des concours dans la finance cosmopolite, et celle-ci a été longtemps puissante partout. L'opinion publique ne permettrait plus, ni en France, ni en Angleterre, que les intérêts nationaux fussent subordonnés à ceux des financiers.

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