‹ L'Europe au jour le jour (volume 5)Chapitre 52 sur 161 · GREY · texte numérisé non relu

GREY

Paris, 2 novembre 1914.

Les relations diplomatiques sont rompues entre les puissances de la Triple-Entente et la Turquie. M. de Giers est déjà arrivé à Bucarest avec le personnel de l'ambassade de Russie à Constantin op le, et l'ambassadeur

du sultan à Pétrograd a reçu ses passeports. L'ambassadeur d'Angleterre a quitté Constantinople pour aller s'embarquer à Dédé.igatch. M. Bompard prendra probablement la même voie pour rentrer en France. Les intérêts français dans l'empire ottoman sont confiés à l'ambassadeur des États-Unis. Seulement l'ambassadeur d'Espagne, comme représentant d'une puissance catholique, est chargé de la protection de nos intérêts en Syrie et en Palestine. Les rites qui précèdent immédiatement la guerre officielle sont maintenant accomplis.

Les derniers efforts pour faire revenir à la raison le gouvernement turc étaient des gestes vains. En allant sommer le grand-vizir de renvoyer les officiers allemands à titre de satisfaction préliminaire pour le bombardement des ports russes, M. de Giers ne se faisait aucune illusion sur le résultat de cette démarche protocolaire. Le prince Saïd-Hlim n'a pu que gémir et se réfugier dans l'équivoque. Mahomet V gémit aussi sans doute en voyant précipiter l'empire à l'abîme. Mais Enver Pacha et le général Liman von Sanders ne consultent pas plus le souverain que le grand-vizir. Actuellement toutes les forces et toutes les ressources gouvernementales sont mises à la disposition des officiers allemands. Au su et au vu de tout le monde, ceux-ci exécutent méthodiquement un plan conçu depuis longtemps. La note communiquée hier par Sir Edward Grey le dit expressément :

Depuis la guerre, des officiers allemands en grand nombre ont envahi Constantinople, ont usurpé l'autorité du gouvernement et ont pu forcer les ministres du sultan à accepter et à adopter une politique d'agression. La Grande-Gretagne, aussi bien que la France et la Russie, sont restées patientes, protestant contre les nombreux actes qui étaient constamment commis contrairement à la neutralité, et mettant en garde le gouvernement du sultan contre le danger où il engageait l'avenir de l'empire ottoman.

Vigoureusement soutenus par les ambassadeurs d'Allemagne et

Gauvain. — T. VII. 19

d'Autriche-Hongrie, les éléments militaires allemands à Constantinople ont persisté à faire leur possible pour pousser de force la Turquie à la guerre, à la fois par l'activité qu'ils déployaient au service des Turcs et par les mensonges dont ils étaient si prodigues. Le ministre de la guerre avec ses conseillers allemands a dernièrement préparé des forces armées en vue d'une attaque contre l'Egypte.

Les corps d'armée de Mossoul et de Damas ont, depuis leur mobilisation, constamment envoyé des troupes vers le sud pour préparer l'invasion de l'Egypte et du canal de Suez, d'Akaba et de Gaza. Des corps nombreux d'Arabes bédouins ont été appelés et armés pour participer à cette expédition et plusieurs d'entre eux ont passé la frontière du Sinaï. Des transports ont été réunis et les routes ont été mises en état jusqu'à la frontière de l'Egypte. Des mines ont été expédiées pour être placées dans le golfe d'Akaba.

Le cheik Azziz Shawish a publié et répandu à travers la Syrie,et probablement aux Indes, un appel incendiaire excitant les mahométans à combattre contre la Grande-Bretagne. Le docteur Prueffer, qui intrigua si longtemps au Caire contre l'occupation britannique et qui est maintenant à l'ambassade d'Allemagne à Constantinople, s'est encore employé en Syrie pour essayer de pousser la population à prendre part à ce conflit.

Il était certain qu'une action agressive serait le résultat de l'activité des nombreux officiers allemands employés dans l'armée et agissant d'après les ordres du gouvernement allemand, qui a ainsi réussi à forcer la main aux conseillers du sultan. Les intrigues allemandes ne peuvent pas influer sur le loyalisme des 70 millions de mahométans des Indes et leur attachement à la Grande-Bretagne, non plus que sur les sentiments des musulmans habitant l'Egypte. Ils ne peuvent que détester l'action perfide d'une influence étrangère à Constantinople, qui conduira inévitablement au démembrement de l'empire ottoman et qui montre une pareille ingratitude et un pareil oubli des nombreuses occasions dans lesquelles la Grande-Bretagne a témoigné son amitié à la Turquie. Ils ne peuvent que ressentir amèrement la dégradation de leurs coreligionnaires qui peuvent ainsi se laisser dominer contre leur volonté par les influences allemandes ; et beaucoup d'entre eux comprennent que, si la Turquie est poussée à la guerre par l'Allemagne, ils doivent euxmêmes se séparer d'eux et refuser de s'associer à une action aussi préjudiciable aux intérêts mêmes de la Turquie.

Il reste à voir maintenant ce que vont faire les coryphées de l'Union et Progrès. Ils étaient dans leur élément naturel en complotant, en mentant et en donnant des coups de poignard dans le dos des hommes qu'ils accablaient la veille de protestations d'amitié. Mais les voici démas-

qués en face d'adversaires résolus. Il va falloir se battre. Nous ne voyons pas bien ces gens-là, sauf En ver et Djemal, dans ce rôle nouveau. Les officiers allemands sont bien là. Mais ils ne savent pas commander les soldats turcs qui n'ont pour eux ni respect, ni sympathie. Les ministres actuels ne jouissent pas d'ailleurs de beaucoup plus de considération dans l'empire dont ils dépouillent les populations. Le jour où les Arméniens verront flotter le drapeau russe, où les Syriens et les Arabes reconnaîtront les drapeaux français et anglais, l'autorité des pantins de l'Union et Progrès tombera bien bas. Seulement il faut qu'ils n'attendent pas trop longtemps. Car, s'ils voient les unionistes parader impunément en libérateurs de l'islam, ils prendront en mépris les chrétiens d'Occident et se rangeront sous le même étendard que les officiers de Guillaume IL Qu'on ne craigne point des massacres de chrétiens si l'on intervient ! Les chrétiens ne seront en danger que si on les abandonne entre les mains des assassins de Nazim Pacha.

Le grand plan oriental de la Wilhelmstrasse est voué au même sort que celui du grand état-major de Berlin. Il est établi sur de faux calculs. En dépit de toutes les proclamations, de tous les mensorges, la masse de, l'empire ottoman ne restera pas longtemps sans être éclairée sur la politique de la clique au pouvoir à Constantinople. Le nombre des mécontents est immense. Dans l'armée même, malgré les centaines d'officiers généraux et supérieurs destitués brutalement l'an dernier en raison de leur attachement présumé aux ennemis de l'Union et Progrès, la mutinerie gronde. Elle aurait même déjà éclaté à Andrinople. Les officiers destitués sont enragés du désir de se venger et de sauver l'empire d'une folle dictature. Où qu'ils soient, ils pourront agir. Si les cffl-

ciers allemands, suivant leur coutume en Europe, brûlent la cervelle aux soldats turcs désobéissants ou hésitants, il pourra leur arriver malheur à eux-mêmes. Comme le disaient hier et avant-hier Sir Edward Grey et le Times, la Triple-Entente n'a rien de sérieux à redouter de l'agression turque. Mais, nous le répétons, il lui faut employer sans retard les moyens qu'elle a été coupable de négliger trop longtemps.

Page 1