‹ L'Europe au jour le jour (volume 5)Chapitre 53 sur 161 · CRISE MINISTERIELLE EN ITALIE. — LE SECOND CABINET SALANDRA · texte numérisé non relu

CRISE MINISTERIELLE EN ITALIE. — LE SECOND CABINET SALANDRA

Paris, 3 novembre 1914.

La crise ministérielle qui vient de s'ouvrir en Italie ne serait qu'une petite crise, une crisetta, comme on dit de l'autre côté des Alpes, si les événements d'une importance exceptionnelle qui se déroulent en Europe ne donnaient un caractère de gravité particulière à un remaniement du Cabinet de Rome. Tout d'abord, il s'agissait seulement de pouryoir au remplacement du marquis de San Giuliano. On savait que, en conservant l'intérim du ministère des affaires étrangères après la mort de son collègue, M. Sàlandra n'avait 'pas l'intention de rester longtemps à la Consulta. Il voulait seulement se donner le temps de choisir. Son choix semblait s'être en premier lieu porté sur M. Sonnino, chef du parti dont il fut lui-même longtemps un membre influent, et ancien président du Conseil. Mais M. Sonnino avait refusé, dit-on. Les choses en étaient là quand la démission de M. Rubini, ministre du trésor, vint ouvrir une nouvelle vacance dans le Cabinet.

lue remplacement de deux ministres comme ceux des affaires étrangères et du trésor, au cours d'une grande crise européenne, devenait une chose grave. Les discussions qui avaient précédé la démission de M. Rubini prouvaient qu'un accord parfait n'existait point entre les autres ministres sur divers sujets de première importance. M. Salandra crut, en conséquence, qu'il lui valait mieux se retirer afin d'avoir plus de liberté pour reconstituer son Cabinet si le roi lui continuait sa confiance.

Comme il était à prévoir, Victor-Emmanuel III a chargé M. Salandra de former le nouveau ministère. Dans les circonstances actuelles, c'était la seule combinaison possible. M. Giolitti lui-même l'a reconnu, paraît-il, dans un entretien avec le roi. M. Salandra s'est aussitôt préoccupé de trouver deux collaborateurs pour lés affaires étrangères et le trésor, en se réservant de pour-' voir ensuite les autres départements. De nouveau il a offert à M. Sonnino de diriger la Consulta. Cette fois M. Sonnino est plus disposé à accepter ; les affaires de Turquie l'auraient décidé. Ses hésitations sur l'attitude à tenir auraient disparu devant le fait que l'agression turque pose pratiquement devant l'Europe la question de la succession ottomane. « L'homme malade » a prononcé lui-même son arrêt de mort. M. Sonnino, qui est d'origine anglaise et qui suit avec une attention sympathique tout ce qui se passe en Angleterre, n'a certainement pas manqué de remarquer que toute l'opinion britannique considère l'empire ottoman comme en voie de disparition. Le problème est posé malgré tous les efforts et l'extrême patience des plus sincères amis de la Turquie ; il doit être résolu. Le nouveau ministre des affaires étrangères d'Italie aura seulement à constater cette nécessité. Dès lors, un homme comme M. Sonnino doit désirer présider

lui-même, pour ce qui concerne son pays, à une opération dont les conséquences seront immenses. A moins qu'il ne soit pas d'accord avec M. Salandra sur d'autres questions, son arrivée à la Consulta est donc probable.

Le choix du titulaire du trésor dépend de celui du ministre de la guerre. M. Rubini est parti parce qu'il ne s'entendait pas avec le général Zupelli et plusieurs de ses collègues sur la question des crédits militaires et les moyens de couvrir les dépenses. En bon gardien du Trésor, il penchait pour le maintien de la neutralité, quoi qu'il arrivât. Or le général Zupelli a eu gain de cause dans le Conseil. Logiquement il doit conserver son portefeuille, à moins que des considérations spéciales n'engagent M. Salandra à l'offrir à un autre personnage, professant des idées analogues, dont la présence au ministère lui apporterait une force. Voici ce que dit le Corriere délia Sera de la démission de M. Rubini ; cela peint bien la situation : « AI. Rubini a reconnu, avec un effort suprême de bonne volonté, guidé par un patriotisme éclairé, quelles sont aujourd'hui les nécessités inéluctables de la défense militaire ; mais, après les avoir reconnues, il n'a pas cru pouvoir abandonner ses principes bien connus de legaltarismo rigide en matière financière... Il a compris que sa présence dans le Cabinet ne contribuait pas à rendre l'action ministérielle plus rapide et plus efficace ; il a préféré se retirer. » Ce langage permet de deviner dans quel sens s'exercera l'action du second Cabinet Salandra..

Page 1