LA GUERRE ET LA SUISSE. — LA PROPAGANDE ALLEMANDE
Bordeaux, 7 novembre 19 14.
A côté des horreurs et des infamies dont l'Allemagne nous donne le spectacle, elle nous offre un exemple qu'il serait bien utile de suivre : c'est celui de sa propagande chez les neutres. Certes, là comme ailleurs, elle commet des maladresses choquantes. Son manque de tact la rend souvent incapable de discerner ce qu'il ne faut pas dire ; son p'arti-pris la fait tomber dans de grossières exagérations ; son défaut de sincérité la fait prendre à tout instant en flagrant délit de mensonge. Mais du moins convient-il d'admirer sa persévérance à défendre ses intérêts et sa réputation au dehors. A cet effet elle emploie des agents ,de tout ordre, officiels, officieux et secrets ; elle ne recule devant aucun sacrifice. En France, nous sommes portés à croire que notre bon droit et nos bonnes intentions se suffisent, et qu'il a 'est pas besoin de les expliquer, de les faire reconnaître, de les défendre contre les calomnies dan. les pays étrangers. En Suisse, par exemple, à nos portes, le travail germaaique est d'une activité extrême.
Avant la guerre, les Allemands y occupaient une situation exceptionnelle. Ils y avaient fait pénétrer partout leur personnel, leurs produits et leur influence. D'année en année, ils s'étaient introduits en nombre croissant, dans beaucoup d'affaires prospères, comme patrons, chefs de service, ingénieurs, comptables, etc. D'autres s'établissaient comme petits commerçants, contre-maîtres et
ouvriers. Ils pullulaient dans les universités et les écoles. Dans les gymnases de la Suisse allemande, la langue française était enseignée par des Suisses allemands, de préférence aux Suisses romands, avec des livres édités en Allemagne pour les écoliers allemands. Plus de quatre mille commis-voyageurs sillonnaient le pays toute l'année, vantant l'excellence des produits allemands et dénigrant ceux d'autre provenance. La légation allemande à Berne mettait tout en œuvre pour séduire la presse. Cette action permanente, coordonnée, très pratique, visait la conquête pacifique de la Suisse. On se demande avec inquiétude ce qui serait advenu dans une vingtaine d'années si Guillaume II, jugeant venu le moment de brusquer les choses, n'avait voulu imposer par les armes son hégémonie à l'Europe.
Un de nos correspondants de la Suisse allemande nous envoie à ce sujet des renseignements qu'on lira avec intérêt :
« Par leur action incessante, les Allemands ont si bien travaillé l'opinion moyenne, ils lui ont si complètement inculqué le sentiment d'une véritable solidarité que, malgré certains signes bien visibles, montrant ce que serait pour la Suisse une amitié aussi dangereuse, presque tous les Suisses de langue allemande ont oublié leur ancienne méfiance, et ont fini par s'imprégner de l'esprit germanique au point de confondre en quelque sorte leur personnalité avec celle du germanisme allemand. Une jeune fille me disait il y a quelques semaines : « Je voudrais être une Jeanne d'Arc pour sauver l'Allemagne! »
« On s'explique que les Allemands tiennent à conserver une pareille position, et ils ont fait pour cela des efforts qui ne cessent point. Leurs agences de publicité, leurs consulats, leur légation, se sont appliqués à entretenir ici
le prestige des armes allemandes, en répandant mille fausses nouvelles, et en s 'efforçant de décrier et de rendre suspect tout ce qui venait de France. Une presse répugnante répand contre la France la calomnie et l'injure par l'article et par l'image. Les cinématographes, presque tous fermés depuis la mobilisation, ont été rouverts pour montrer à la population des films où les hauts faits des troupes allemandes et autrichiennes sont célébrés. Les Français, les Anglais et les Russes fuient toujours dans ces combats de fantaisie. C'est un véritable scandale, contre lequel un des hommes les plus respectés de la Suisse, M. E. Secrétan, a protesté avec une indignation sincère au cours d'une importante réunion politique. Il s'est exprimé ainsi :
Cette tentative de conquête des esprits poursuivie depuis deux mois avec ténacité, par les procédés les plus ingénieux et les plus perfides, depuis les appels arrogants des universitaires jusqu'aux lettres de menace et de demi-chantage qui circulent dans le monde des affaires, ont empoisonné la Suisse. J'ai la conviction que c'est là une des principales causes des dissentiments qui régnent actuellement chez nous entre confédérés des deux langues allemande et française. Cette mission, méthodiquement, scientifiquement, savamment organisée par des maîtres dans l'art de la propagande, est un véritable attentat à notre neutralité.
L'Allemagne seule s'y livre et avec une indiscrétion et un manque de tact que nous ne saurions trop énergiquement dénoncer et blâmer. Complétée par une imagerie révoltante de grossièreté et par des exhibitions cinématographiques où les exploits des armées impériales allemandes sont annoncés au public de nos villes suisses avec la désignation : « Unsere Truppen », cette œuvre de pénétration des esprits et des âmes de nos populations suisses est malfaisante au plus haut degré. Je reproche à la censure fédérale de manquer à cet égard de clairvoyance et de sens politique. J'ai la conviction que le Conseil fédéral, s'il le voulait, pourrait faire cesser cette persécution obsédante qui s'insinue jusque dans nos demeures en exprimant au bon endroit le désir qu'il y soit mis un terme.
» Les Allemands ont fait plus encore. Dès avant la déclaration de guerre, beaucoup d'entre eux avaient dis-
paru, délaissant des positions que les Suisses espéraient pouvoir prendre. Mais presque tous ceux qui occupaient des positions industrielles importantes n'ont pas tardé à reparaître. On a estimé au delà du Rhin que leurs services comme officiers ou soldats ne valaient pas ceux qu'ils peuvent rendre comme agents de l'influence germanique et de la fabrication allemande. Car bien des fabriques ne sont que des succursales d'entreprises germaniques, ou s'alimentent en Allemagne. C'est donc un moyen d'assurer aux produits nationaux un certain débouché, que de maintenir à leurs postes ces administrateurs ou employés supérieurs imposés par des conseils d'administration où les capitaux allemands ont su se glisser. Les Allemands ont en vue des intérêts tangibles, précis, permanents, qu'ils entendent conserver afin de retrouver après la guerre, quoi qu'il arrive, au moins une bonne partie de leur influence et de leurs moyens d'action. Ce n'est pas là un mince péril. Après la guerre, la lutte pacifique reprendra sous ses formes multiples et par des moyens sans nombre. Partout il s'agira de se défendre contre une invasion plus périlleuse encore que celle des armées, parce qu'on n'en voit bien les effets et la puissance qu'après son succès. Or nul ne saurait refuser aux Allemands le droit de travailler pour vivre. On ne peut que travailler soi-même pour soutenir leur concurrence. Si l'on oublie ce point fondamental, aucun succès militaire n'arrêtera leur expansion lente, mais* sûre. »
Ces observations ne sauraient être prises en trop sérieuse considération. En France, on compte trop sur les miracles et les prouesses. On ne semble pas s'apercevoir que, sans la persévérance dans la tâche quotidienne, obscure souvent, on ne peut ni parvenir aux grands résultats, ni maintenir une grande situation. On se laisse
toujours dépasser ou rattraper ; et quels efforts ne faut-il pas pour regagner le terrain perdu !
A propos de la Suisse romande, nous sommes très heureux d'avoir l'occasion de remercier les hommes de bonne conscience et de bonne volonté qui y entretiennent sans se lasser les sympathies pour la France et ses alliés. En ce moment même, ils s'occupent de recueillir chez eux plusieurs milliers de Belges réfugiés en France. Des centaines de familles genevoises, vaudoises et valaisannes ont offert de prendre gratuitement chez elles un ou plusieurs Belges. Elles veulent non seulement faire vivre ces malheureux chassés de chez eux dans le dénuement, mais encore leur rendre un foyer provisoire. C'est une belle pensée et un acte généreux.