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LA SUPPRESSION DE LA VODKA EN RUSSIE

Bordeaux, 6 novembre 1914.

Au milieu du tumulte des armes, on n'a guère pris garde à un fait de première importance qui s'est passé en Russie et qui exerce déjà sur la guerre elle-même une influence remarquable, quoique indirecte. Il s'agit de la suppression de li vodka. Les personnes qui connaissent la Russie en croiront à peine leurs yeux en lisant l'énoncé de cette nouvelle. Supprimer la vodki, La boisson nationalejrusse, qui faisait affluer dans le Trésor de l'empire des centaines de millions de roubles, quelle révolution sociale et financière ! Cette révolution est pourtant accomplie.

On se rappelle que M. Kokovtzof est tombé sur la question de l'alcool, sous les coups du comte Witte, qui»

tenaillé par le désir de revenir au pouvoir, accabla de ses critiques le monopole de l'alcool dont il était pourtant le père. On adressait à cet impôt un singulier reproche : il rendait trop d'argent. Le budget, enflé par les recettes énormes de l'alcool, était qualifié de budget ivre. En vérité, le succès du monopole prenait des proportions inquiétantes pour la santé et la moralité publiques. Le ministre des finances, à qui ses collègues demandaient sans cesse de nouveaux crédits, ne se plaignait pas. Mais le tsar fut vivement frappé par les critiques sur le montant excessif des sommes prélevées par les contribuables sur leurs gains quotidiens pour satisfaire leur passion de l'alcool. Il ordonna qu'on préparât une réforme de cet impôt. Sur ces entrefaites, la conflagration européenne éclata et le tsar, conformément à la coutume, se rendit à Moscou pour y proclamer la guerre sainte. Il y fut salué par un discours d'un notable du nom de Lapine, qu'il avait déjà remarqué un an et demi auparavant, quand il était venu présider l'inauguration du monument d'Alexandre III. M. Lapine parla avec une telle chaleur, en termes si élevés, que le tsar, ému, lui dit : « As-tu quelque chose à me demander ? » M. Lapine répondit sans hésitation : « L'abolition de la vodka. » Et il développa son idée avec une force si persuasive que Nicolac II déclara : « Il en sera ainsi. »

Rentré à Pétrograd, l'empereur chargea ses ministres d'étudier la question de l'abolition. Légèrement déconcertés par ce désir dont la réalisation eût jeté un trouble profond dans les fiannces de l'Etat, les ministres présentèrent, après quelque temps, un projet réduisant le degré de l'alcool. Le tsar jugea la réforme insuffisante et insista pour l'application immédiate de la mesure radicale demandée par M. Lapine. En effet, il rendit sans plus de

retard des oukases décrétai] t la suppression de la fabrication et l'interdiction de la vente de l'alcool, ainsi que la fermeture de tous les dépôts de vodka. Au grand étonnement du public, ces oukases furent immédiatement exécutées dans tout l'empire. On se demandait si c'étaient des mesures de circonstances destinées à durer seulement pendant la guerre, lorsque la publication d'un télégramme du tsar au grand-duc Constantin vint apprendre au peuple russe qu'elles étaient définitives. L'effet ne tarda pas à s'en faire sentir. On constata que, sitôt l'alcool retiré de la consommation, la mobilisation de l'armée s'effectuait avec une merveilleuse régularité. Cet effet n'était point le seul. Dans les usines et les chantiers, le rendement du travail s'éleva très sensiblement. On cite à ce sujet des chiffres que nous n'osons reproduire tellement la différence entre les deux rendements, avant et après l'abolition de la vodka, nous semble .élevé. Mais, dans un charbonnage que nous connaissons bien, l'augmentation contrôlée du rendement est de quinze pour cent. Le travail de la journée du lundi, qui était toujours mauvais, est devenu normal.

Déjà, quoique peu de temps se soit écoulé depuis la réforme, la physionomie de la vie russe s'est modifiée. Les employés et ouvriers, ayant plus d'argent à dépenser. le consacrent à des achats utiles, Les bazars sont pleins de monde. Les installations s'améliorent dans les habitations des classes laborieuses. Les femmes ont un air heureux. On reconnaît vraiment dans les populations un changement dans les mœurs et dans la manière d'être. En Russie, il entre un peu de mysticisme dans l'esprit de chacun, et les questions religieuses, théologiques même, sont souvent discutées entre personnes chez qui, au premier abord, on ne soupçonnait point ces dispositions.

Aujourd'hui tout le morde commente à ce point de vue les oukases de Nicolas II et l'on bénit le tsar qui préserve le peuple de la tentation et du péché. Même dans les hautes classes, la prohibition est respectée. On ne boit plus de Madère ni de Porto que sur ordonnance du médecin. Dans les plus grands restaurants, on ne sert plus de vins forts ; on en refuse nettement aux rares clients qui prétendent qu'on fasse une exception pour eux. On sert seulement des vins légers et du Champagne. Ces détails pourront sembler mesquins ou plaisants. Toutefois ils peignent exactement une situation nouvelle, dont les conséquences seront immenses. Dans cet empire russe, que l'Allemagne, l'Autriche et la Hongrie dénoncent dans des pamphlets quotidiens comme l'asile de la barbarie, le souverain a décidé et fait appliquer rigoureusement une réforme moralisatrice qu'elles n'ont pas osé introduire chez elles. C'est elles aujourd'hui qui donnent l'exemple de toutes les sauvageries.

Les hommes d'Etat russes ne semblent pas très troublés par le grand vide creusé par la disparition de l'impôt sur la vodka dans le budget des recettes. D'après leurs évaluations, l'empire n'en sera nullement appauvri et le budget ne souffrira que momentanément. L'argent de l'impôt aboli restera dans le pays où il sera consacré à des emplois rémunérateurs. Ensuite la puissance de production croîtra. La matière générale imposable augmentera et le rendement des impôts existants s'élèvera. Si le monde n'était point en ce moment bouleversé par un cataclysme militaire, rien ne serait plus curieux que de suivre les résultats de la grande réforme qui vient de s'accomplir s le plus vaste empire du globe, presque sans que l'on s'en doutât. En tout cas, en Russie, le nom du tsar Nicolas II est assuré de rester grand à jamais, comme celui

d'Alexandre IL L'abolition de la vodka peut être comparée à la suppression du servage.

LA RIPOSTE DES ALLIES CONTRE LA TURQUIE. — LES NÉGOCIATIONS AVEC LA BULGARIE.

Bordeaux, 7 novembre 1914.

La riposte des Alliés à l'agression turque ne s'est pas fait longtemps attendre. Les forts de l'entrée des Dardanelles ont été bombardés, l'Angleterre a proclamé l'annexion de l'île de Chypre qu'elle occupait simplement en vertu de sa convention de 1878 avec la Porte, la Russie a envahi l'Arménie ottomane où, dans les journées du 3 et du 4 novembre, elle s'est emparée de la haute vallée de l'Araxe, du haut plateau des sources de l'Euphrate et de la ville de Bayazid. Les opérations vont désormais se poursuivre sans qu'on aperçoive pour les Turcs la moindre chance de porter un coup sérieux aux puissances qu'elle a délibérément provoquées. Ils peuvent, il est vrai, distraire des champs de bataille d'Occident quelques troupes britanniques des Indes ou de l'Egypte. Mais c'est à peu près tout. Il n'y aura pas sur le front austro-allemand un soldat russe de moins ; les troupes du Caucase suffiront à la campagne d'Arménie. Le canal de Suez est bien gardé. Il n'y aura pas de soulèvement islamique, d'abord parce que le sultan actuel est dépourvu de tout prestige religieux, ensuite parce que le comité Union et Progrès éveille de profondes méfiances dans le monde de l'islam, er-fin parce que les musulmans des Indes, d'Egypte, de Tuniisie, de l'Algérie et du Maroc savent

parfaitement à quoi s'en tenir sur les juifs saloniciens et les francs-maçons qui gouvernent aujourd'hui l'empire ottoman. P<ir contre, l'autorité du sultan pourra être frappée à mort dans les vilayets où les souvenirs des massacres organisés par Abdul Hamid, la tyrannie de l'Union et Progrès et certaines ambitions locales disposent les populations ou leurs chefs traditionnels à résister à la folle politique de la clique germanophile de Constantinople.

[On se demande en ces circonstances ce que va faire la Bulgarie. La diplomatie bulgare déploie en ce moment une grande activité et cela se comprend. Tout Bulgare intelligent doit constater que l'occasion est unique pour son pays de regagner moralement et matériellement la situation qui a été si pitoyablement gâchée Van dernier. Mais pour atteindre ce résultat encore faut-il des sacrifices et des efforts. Or il semble que le Cabinet de Sofia ne se rende pas encore exactement compte de ce qu'il est en droit d'espérer et des conditions auxquelles il peut l'obtetiir. Autant qu'on puisse savoir, il estime que le maintien de sa neutralité doit être payé, et payé très cher par les autres États balkaniques. Ici, comme en 191 2, il calcule mal et cherche à donner de sa force une idée disproportionnée avec la réalité. Le voulût-il, le gouvernement bulgare ne pourrait prendre parti pour la Turquie ni contre la Serbie et la Grèce, ni contre la Russie. Le traité de Bucarest de 191 3 est toujours en vigueur, et la Roumanie toujours résolue à le faire respecter. En dépit d'efforts réitérés, tout récents encore, d'hommes politiques turcs et bulgares en vue de faire entrer la Roumanie dans une combinaison commune le Cabinet de Bucarest n'a rien voulu entendre de ces chansons ; d'ailleurs, le peuple roumain ne tolérerait pas un seul instant qu'on touchât au traité de Bucarest. En conséquence, dans le cas où la Bulgarie, jugeant que ses voisins ri 'estiment

pas sa neutralité à sa valeur, prétendrait en sortir à leurs dépens, elle se heurterait immédiatement à V armée roumaine. Cela pourrait servir l 'Autriche, qui serait dégagée du côté transylvain, et c'est sans doute pour cela que la diplomatie viennoise excite celle de Sofia ; mais cela ne profiterait nullement à la Bulgarie.

En dehors de la question militaire, il convient de considérer aussi la question morale. Quoiqu'un Cabinet stambouloviste soit actuellement au pouvoir, il est extrêmement douteux qu'il réussisse à faire marcher les troupes bulgares contre la Russie libératrice. La manœuvre serait vraiment difficile. Déplus, la leçon de 191 3 est encore trop récente. Les Bulgares savent ce qu'il leur en a coûté d'attaquer leurs frères serbes qui avaient vaillamment combattu à leurs côtés pour leur donner Andrinople et délivrer la Turquie d'Europe du joug de l'islam. Ils n'ont pas encore pardonné aux hommes qui les ont jetés dans cette criminelle aventure. Comment écouteraient-ils aujourd'hui les brouillons qui voudraient les pousser non seulement contre la Serbie, mais encore contre la Russie ?

A juger froidement les choses, abstraction faite de toute sympathie, la Bulgarie n'est donc pas en mesure de faire valoir très haut le maintien de sa neutralité. Il lui appartient de se montrer d'autant plus discrète à cet égard que, depuis le commencement de la guerre européeyine, sa neutralité a été particulièrement bienveillante, pour V Austro- Allemagne et la Turquie ; elle a permis sur son territoire le passage de tous les agents militaires et civils et de tout le matériel de guerre que la Turquie emploie en ce moment contre nous. Non, ce n'est pas en usant d'intimidation que la Bulgarie regagnera l'estime et les bénéfices perdus en 1913. C'est en rentrant franchement dans la Ligue balkanique, sans arrièrepensée, et en méritant par des services réels les récompenses qu'elle recherche. Aujourd'hui aucun scrupule ne peut plus G AU vain. — T. VII. 20

la retenir contre V ennemie commune de 191 2. Puisque la Turquie a pris l'initiative de la guerre contre les puissances occidentales et slaves, c'est en Turquie tout d'abord, et non dans les États chrétiens des Balkans, que les Bulgares doivent trouver des compensations.

Ensuite seidement, et après que leurs anciens alliés de 1912 auront obtenu ailleurs des agrandissements conformes aux aspirations des populations, il pourra être question de la rétrocession de quelques parties des territoires attribuées par le traité de Bucarest à la Grèce et à la Serbie contrairement aux prétentions bulgares. Auparavant il serait prématuré de rien exiger. Les Serbes et les Grecs voudront certainement reconnaître les bons services rendus et sacrifier quelque chose à la garantie d'une longue paix balkanique. Seulement il faut que la Bulgarie commence par mériter ces concessions autrement que par des pressions diplomatiques (l)].

ALLÉES ET VENUES DE GUILLAUME II. — L'UNIVERSITÉ DE GREIFSWALD.' — ÉLOGE DE M. CAILLAUX PAR LA « NEUE FREIE PRESSE ». • — PROPOSITIONS ALLEMANDES.

Bordeaux, 9 novembre 1914.

o De plus en plus l'Allemagne est déconcertée. Après avoir en vain atterdu sur le clocher de Lanf recourt (canton de Nomény) l'heure de son entrée triomphale à Nancy, Guillaume II, accompagné d'une suite brillante, est parti pour Varsovie que ses armées, réunies à celles

(^ Passages supprimés par la censure à Bordeaux, maintenus dans l'édition de Paris.

de François- Joseph Ier, avaient reçu l'ordre de prendre à tout prix. Mais les fidèles troupes prussiennes, même assistées de camarades de toute la Germanie, n'exécutent plus au premier signe les ordres de leur souverain. Le vieux Dieu allemand lui-même demeure sourd aux invocations impérieuses de son vicaire à l'armure étincelante. Les portes de Varsovie sont restées fermées et les armées chargées de les ouvrir au petit-fils de Guillaume le Grand rentrent en désordre sur le sol sacré de la Prusse où pénètrent derrière eux les escadrons de cosaques. Guillaume II traverse de nouveau de bout en bout l'empire allemand et arrive sur le front belge. Il a décidé de prendre Dunkerque ou Boulogne. Il veut, comme Napoléon Ier, former en face des rives anglaises un camp d'où il puisse fondre sur la rivale détestée qui s'obstine à lui disputer l'hégémonie des mers. Mais il voit ses troupes décimées refluer de l'Yser sur l'Escaut, et son quartier général assailli par les avions français. Que va-t-il décider encore et dans quelle ville conquise médite-t-il d'apparaître en Attila mondial ? Son confident ordinaire, le vieux Dieu allemand, ne le sait probablement pas luimême. Il doit être en disgrâce. Peut-être, suivant l'expression de M. Helmer dans sa conférence d'avant-hier, Guillaume II lui a-t-il fait remettre ses passeports.

Pendant ce temps la presse de Vienne et de Berlin ne sait plus comment présenter les événements au public. Elle a beau continuer de mentir, elle ne peut pourtant plus annoncer de victoires. Elle en est réduite à expliquer qu'après tout les Français et les Serbes sont de bons soldats et qu'on ne peut triompher de leur résistance en quelques jours. On stimule le patriotisme des lecteurs en leur annonçant que l'université de Greifswald a nommé le général von Beseler, le vainqueur d'Anvers, docteur en

droit honoris causa, parce que « par la prise d'Anvers, il a contribué à donner une éclatante satisfaction au droit, honteusement insulté par les ennemis de l'Allemagne ». Voilà une belle réclame pour Greifswald ; après la guerre, les étudiants du monde entier ne manqueront sans doute pas de se presser dans Vaula d'une université où l'on enseigne si bien le droit et où l'on confère à si bon marché les diplômes de docteur in utroque jure. Le général von Beseler et le propriétaire des usines Krupp, promu aussi docteur en droit par une université concurrente, seront de dignes confrères du docteur de Bethmann-Hollweg, pour qui « nécessité n'a pas de loi ». Leurs diplômes serviront d'alléchantes réclames.

La Nouvelle Presse libre, célèbre par la publication des faux Friedjung, par la nouvelle mensongère de la mutilation du consul Prochaska et par son habileté à induire en erreur le public autrichien sur les grands événements, console les Viennois de la perspective d'un siège par une peinture piquante de la vie à Bordeaux et de la politique française : « A Bordeaux, dit-elle, les prix des logements et de la nourriture dépassent même ceux des hôtels et des restaurants de Paris. Une chambre modeste dans un hôtel moyen, coûte entre 80 et 100 francs par jour. Les restaurants, en particulier « le Chaperon Rouge », travaillent à des prix fantastiques... M. Caillaux a beaucoup de partisans parmi les républicains. « C'est un des rares hommes politiques de la France qui ne soient pas usés. Les autres sont, pour la plupart, rendus impossibles par leur passé, qui les charge d'une part de responsabilités dans la guerre, — une responsabilité que l'on ne saurait reprocher à M. Caillaux, car il a toujours parlé en faveur des bons rapports avec l'Allemagne... Quand les Français commenceront à se dégriser, alors Caillaux jouera dans

sa patrie un rôle important et, il faut l'espérer, heureux...» Ce souriait correspond-il à des suggestions récemment transmises à Paris par des courtiers déjà connus sur la place ? Le 30 octobre, le Daily Chronicle a publié à ce sujet une correspondance de Paris particulièrement intéressante, que l'éditeur du grand journal radical anglais a commentée dans un article très remarqué. D'après ces informations, dont notre confrère londonien affirme l'exactitude, on aurait fait passer de Berlin dans certains milieux français des sortes de propositions de paix. On veut bien nous dire — les journaux de Berlin l'ont écrit — que l'Allemagne ne considère pas la France comme sa pire ennemie, qu'elle s'arrangerait volontiers avec nous, qu'elle nous ferait des conditions généreuses. En termes vagues on parle de l'éventuelle possibilité de nous rétrocéder Metz avec une partie de la Lorraine, peut-être même un morceau d'Alsace. L'Allemagne re nous demanderait que de lui laisser am.orcer « une enclave sur l'Escaut )>, c'est-à-dire Anvers et le nord de la Belgique, et d'abandonner la cause de l'Angleterre et de la Russie. Une fois de plus, les Allemands prouvent qu'ils ne possèdent à aucun degré le sentiment de l'honneur. Par contre, ils semblent avoir une foi irréductible dans notre naïveté. Ils parlent tranquillement à des Français de trahir leurs alliés et nous tendent ingénument les pièges les plus grossiers. En fait cela n'a pas la moindre importance, car, à défaut de mille autres raisons, il y a la Déclaration de Londres du 5 septembre qui interdit aux alliés de conclure la paix séparément. Mais il est bon de savoir encore qu'aucune vilenie ne rebute la diplomatie allemande.

DISCOURS DE MM. BALFOUR, PAUL CAMBON ET LLOYD GEORGE AU GUILDHALL. — CONDAMNATION DE LA TURQUIE.

Bordeaux, n novembre 1914.

Les discours prononcés avant-hier soir au banquet traditionnel du Guildhall, à l'occasion de l'installation du nouveau lord-maire de Londres, empruntent aux circonstances ure importance exceptionnelle. Pour la première fois probablement à cette cérémonie toute nationale, un toast a été porté à des puissances étrangères. C'est M. Balfour, l'ancien chef du parti unioniste, qui s'est fait l'interprète de la nation britannique près des pays alliés. Il a justifié cette dérogation aux usages en montrant que l'époque où nous vivons est sans précédent dans l'histoire, et que le morde entier est, soit sous les ,armes, soit dans l'anxiété de l'attente. Mais M. Balfour n'a point parlé en homme anxieux ; il a tenu un langage résolument confiant. Il a exprimé une admiration chaleureuse pour les armées alliées et une foi sans bornes dans leur succès.

Nous devons retenir particulièrement ce que M. Balfour a dit de la France : « Nous savons que jamais, à travers les âges, ne sortira de notre mémoire le souvenir de la lutte où Français et Anglais combattent côte à côte contre l'ennemi commun pour la civilisation. » Ce sera là, en effet, un des résultats les plus remarquables de la guerre actuelle : au lieu de séparer la France de l'Angleterre, l'attaque brusquée de l'Allemagne a resserré par des liens impossibles à briser l'entente formée il y a dix

ans entre les deux pays. Toutes les objections élevées de l'un et l'autre côté de la Manche contre l'Entente cordiale se sont évanouies pour ne plus reparaître. Guillaume II s'est chargé de prouver par des arguments irrésistibles que, pour leur salut comme pour le repos de l'Europe, la France et l'Angleterre devaient toujours marcher étroitement unies. Il doit en être de même, d'ailleurs, pour les relations de ces deux puissances avec la Russie. Après la paix, le bloc de la Triple-Entente restera aussi solide qu'avant et pendant la guerre. Il devra rester tel pour que le traité de paix, quelles que soient ses conditions, ne devienne point un simple chiffon de papier. Après la guerre les soldats auront le droit de se reposer ; les diplomates, non. Pendant des années, leur vigilance ne devra pas se relâcher un instant.

M. Paul Cambon était désigné pour répondre à ce toast amical, non seulement comme doyen du corps diplomatique, mais aussi comme un des artisans les plus clairvoyants de l'Entente cordiale. Il a détruit en quelques mots les basses calomnies accumulées contre les Alliés par les professeurs de barbarie. Il a célébré aussi l'héroïsme de la Belgique, sacrifiant tout à l'honneur, et nous ne doutons pas que ces paroles n'aient été saluées d'applaudissements aussi chaleureux que ceux des auditeurs de l'émouvante conférence sur la Belgique, faite hier soir, à Bordeaux, par notre éminent collaborateur et ami, M. Henri Welschinger. Les ovations répétées du nombreux public du Théâtre-Français de Bordeaux à M. le baron Guillaume, ministre du roi Albert, retentiront jusqu'au Havre et aux champs des Flandres où combattent ensemble les armées de Belgique, de France et d'Angleterre.

Le premier ministre britannique s'est réservé de parler

de la question turque. Il a été d'une netteté tranchante- Apres avoir dit quelle longanimité l'Angleterre et ses alliés avaient montrée en- présence des violations répétées de la neutralité par le gouvernement ottoman, il a prononcé contre la Turquie un verdict définitif : « Le gouvernement ottoman, a-t-il dit, a tiré l'épée ; il périra par l'épée... C'est lui qui a sonné le glas funèbre de la domination ottomane... L'empire ottoman s'est suicidé et a creusé sa tombe de ses propres mains. » En cette affaire, comme au début de la crise européenne en juillet, le gouvernement anglais a attendu jusqu'à la dernière seconde pour admettre la mauvaise foi et les mauvaises intentions de l'adversaire. Mais, une fois édifié par les faits, il a pris hardiment son parti et s'est résolu à marcher jusqu'au bout .Sans aucun doute, l'Angleterre voudra régler la question d'Orient de manière aussi définitive que la question européenne.

L OUVERTURE DU PARLEMENT BRITANNIQUE. — LA QUESTION TURQUE. — L 'EFFORT BRITANNIQUE ET LE. SERVICE OBLIGATOIRE.

Bordeaux, 12 novembre 19 14.

Le discours du trône lu hier par le roi George au Parlement britannique est le commentaire officiel des discours prononcés l'avant-veille au Guildhall par M. Asquith, M. Winston Churchill, Lord Kitchener et M. Balfour. En peu de phrases il contient l'affirmation la plus catégorique de la résolution de tout l'empire britannique « d'assurer, au prix de n'importe quels sacrifices,.

le triomphe de nos armes et la revendication de notre cause ». Depuis que les troupes allemandes ont franchi la frontière belge, ce programme n'a pas varié. Si nos voisins d'outre-Manche sort parfois lents à se décider, rien ne les fait dévier, une fois leur détermination prise, de la voie où il se sont engagés.

Comme M. Asquith, George V a signalé la question turque à l'attention particulière de ses auditeurs. Pour la Grande-Bretagne, en effet, la participation de la Turquie à la guerre contre les Alliés a soulevé le plus gros problème qui pût, avec la question franco-belge, se poser devant elle. De tous les côtés l'empire ottoman touche à des intérêts britanniques de première importance. Sur le pourtour européen il y a la liberté de la navigation dans les Détroits et la mer Noire. En Asie Mineure il y a des lignes de chemins de fer et des ports dont le rôle commercial et politique, déjà grand, est appelé à devenir plus grand encore. Le sud de la Syrie et de la Palestine est limitrophe des possessions égyptiennes. L'Arabie longe le canal de Suez et le golfe Persique.En Perse, entre la Mésopotamie et les Indes, l'Angleterre possède en fait une zone d'influence. De plus l'empereur des Indes, souverain de dizaines de millions de fidèles d'une religion dont le sultan de Constantinople est le chef nominal, ne peut rester indifférent à la répercussion que peut avoir dans ses domaines l'hostilité du sultan. Enfin, officiellement, l'Egypte demeure sous la souveraineté de l'empereur des Ottomans. C'est pourquoi le gouvernement britannique, « malgré des provocations répétées et persistantes », suivant les termes du discours du trône, s'était efforcé « de maintenir envers la Turquie une neutralité amicale ». Peut-être cette longanimité n'était-elle pas la méthode la plus efficace pour prévenir les complications

qu'on appréhendait, car elle a permis aux Allemands de s'installer très fortement dans des positions d'où il sera maintenant difficile de les déloger. Peut-être certaines mesures de représailles, de rétorsion ou de précaution, sans hostilités proprement dites, eussent-elles mieux sauvegardé l'avenir que l'impassibilité devant les empiétements allemands. Les ministres turcs ne cèdent que devant la force ou la peur. Le seul moyen de les détacher de l'Allemagne consistait à leur inspirer plus de frayeur que le général Liman von Sanders et l'amiral Souchon. Aujourd'hui le sort en est jeté. La question du partage de l'empire ottoman est ouverte.

Au Guildhall, M. Asquith avait terminé son discours par ces mots : « Nous ne remettrons pas l'épée au fourreau tant que la Belgique n'aura pas recouvré tout ce qu'elle a sacrifié, tant que la France n'aura pas obtenu l'assurance définitive de sa sécurité, tant que les droits des petites nations n'auront pas été garartis d'une manière définitive et tant que la domination militaire de la Prusse n'aura pas été entièrement et définitivement détruite. » Hier le roi George a demandé au Parlement de prendre les mesures nécessaires pour « l'accomplissement intégral » de ce programme. Il n'a pas spécifié ces mesures. Mais elles sont faciles à deviner : elles sont financières et militaires. Au point de vue financier, aucune difficulté grave ne se présente. Le gouvernement britannique se procure et se procurera aisément, à un taux modéré, tout l'argent dont il a besoin. Le commerce et l'industrie prospèrent, la navigation profite largement de l'inaction forcée de la flotte de commerce allemande, la vie nationale se poursuit normalement. Ce sont de bonnes conditions pour des émissions d'emprunts. Au point de vue militaire, la situation semble moins favorable. Néanmoins, elle est

sensiblement meilleure qu'on pouvait lé supposer à l'origine de la crise. L'effort militaire de l'Angleterre dépasse toutes les prévisions des personnes qui souhaitaient avant la guerre la conclusion d'une convention militaire avec le Cabinet de Londres. Naturellement il ne peut pas rendre immédiatement tout ce qu'il est permis d'en espérer. Dans un pays où n'existe sous aucune forme le service obligatoire, la formation, la mise en marche et l'entraînement de grandes années exigent du temps. Toutefois les services rendus sont déjà considérables, et l'on peut avec une entière confiance compter sur des efforts de plus en plus efficaces.

La volonté anglaise de vaincre à tout prix est telle qu'on commence outre-Manche à penser sérieusement à l'introduction du service militaire obligatoire, c'est-à-dire à une institution dont l'idée, il y a quelques mois encore, faisait horreur à l'immense majorité des populations anglaises. Il faudra encore du temps pour que la conversion s'opère dans l'esprit de nos voisins au point d'aboutir à. une réforme pratique. Mais le seul fait que la question soit discutée sérieusement montre l'étendue des sacrifices que la nation britannique est décidée de consentir afin de détruire le militarisme germanique.

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