‹ L'Europe au jour le jour (volume 5)Chapitre 56 sur 161 · A ROME · texte numérisé non relu

A ROME

Bordeaux, 14 novembre 1914.

Tandis que les attaques furieuses des Allemands contre les lignes de l'Yser se brisent quotidiennement

contre le front solide des alliés et que les armées des deux empereurs germaniques battei t en retraite en Pologne, en Galicie et en Bukovine, la situation générale de l'Europe s'aggrave de jour en jour pour les deux nations de proie. L'entrée en scène de la Turquie pour le compte de Guillaume II n'a nullement déplacé la balance des forces en faveur de l'Austro- Allemagne. L'intervention militaire des troupes ottomanes n'est pas de nature à gêner sérieusement les Alliés. Elle ne fût devenue inquiétante que si la Bulgarie s'y était jointe. Mais l'intérêt bien entendu de la Bulgarie consiste à s'entendre avec les autres États balkaniques aux dépens de la Turquie, et non avec la Turquie contre les Balkaniques. Toute tentative de reviser par la violence le traité de Bucarest signé l'an dernier tournerait contre l'État qui courrait les risques de cette entreprise. D'autre part, dès lors que la Turquie a commis la folie de se lancer dans la guerre, l'entente entre les Balkaniques se trouve grandement facilitée. Sans doute sa conclusion se heurte encore à bien des objections, bien des préjugés, bien des aspirations plus ou moins vives. Mais la bonne volonté des hommes d'État qui gouverner- 1 actuellement les pays en cause peut en triompher. L'intérêt de s'arranger en prévision des grands remaniements européens de 191 5 apparaît trop grard pour que toutes les autres considérations ne cèdent pas devant celle-là. Sous les auspices des puissances de la Triple-Entente l'accord doit pouvoir se faire à la satisfaction de tous les intéressés. Il n'y a plus d'obstacle en ce qui concerne l'empire ottoman ; par sa faute il est devenu masse partageable.

Loin d'être découragée par la longueur de la guerre, l'Angleterre s'engage de plus en plus hardiment dans la lutte. M?rdi M. Asquith demandera de nouveaux crédits

très importants, et M. Lloyd George présentera un exposé financier comportant un emprunt. Des dispositions sont prises pour le recrutement d'un nouveau million d'hommes en sus des 1. 180.000 hommes déjà au service ou sur le point d'y entrer. Il y a dans tous les partis unanimité pour marcher jusqu'au bout, si loin qu'il faille aller €t si cher que cela coûte en hommes et en argent. L'opinion britannique entraîne celle d'autres grands peuples, et cette force morale s'ajoute à des forces matérielles dont l'efficacité croît régulfèrement.

En Italie les éléments nationalistes qui, avant la guerre, montraient certaines tendances plutôt germanophiles, ont pris position contre l'Allemagne. Les événements leur ont ouvert les yeux. On s'est rendu compte dans les milieux teintés d'impérialisme que les prétentions de l'Allemagne à l'hégémonie mondiale et celles de l'Autriche-Hongrie à l'hégémonie balkanique constituaient le plus redoutable péril pour l'Italie. C'est ce qu'a bien exprimé un des chefs les plus connus des nationalistes, M. Federzoni, à un banquet donné cette semaine en son honneur à Rome : « Nous ne sommes pas germanophiles ; nous sommes simplement Italiens, a-t-il dit. Mais nous sentons que, pour nos destinées historiques, notre solidarité avec toutes les nations européennes ennemies du bloc austro-allemand est nécessaire parce que l'Italie a naturellement intérêt à ce que ne s'affirme l'hégémonie d'aucune puissance du monde, puisque, actuellement du moins, elle ne peut pas penser à une hégémonie italienne. Notre génération resterait infâme à jamais si elle laissait passer l'occasion qui s'offre aujourd'hui et qui ne se présentera plus. » Ces paroles pleines de franchise ont été chaleureusement applaudies par cinq mille auditeurs. On peut juger par là des sentiments de ceux des Italiens qui

ont toujours éprouré pour l'Angleterre et la France des sertiments sympathiques. Nous n'apprécierons pas les raisons qui empêchent le gouvernement italien de prendre parti dès aujourd'hui. Mais on peut affirmer sans témérité que les Allemands ont perdu toute chance de voir revenir à eux leur partenaire de la Triplice. En Roumanie la situation est analogue, avec cette différence aggravante pour l'Austro- Allemagne que le désir d'entrer en Transylvanie est ancré depuis toujours au cœur de chaque Roumain.

Chez nos ennemis eux-mêmes on observe du flottement. Certes, en Allemagne le courage reste le même. Mais le rêve d'hégémonie mondiale se dissipe. On accueillerait avec soulagement une paix qui rétablirait le statu quo ante bellum. Les journaux pangermanistes commencent à douter du triomphe ; ils recommandent le sang-froid. On commence aussi à discuter la valeur des princes et des ministres. En Autriche-Hongrie le désarroi est complet. Si l'appareil militaire subsiste en gros malgré des échecs graves et répétés, tout le reste ne tient plus que par un fil. Les partisans de la fameuse grande politique inaugurée en septembre 1908 sont tombés dans le discrédit. Ils combattent maintenant avec plus de rage que d'enthousiasme. Tous les hommes politiques de la monarchie qui ne sont pas compromis dans l'organisation du conflit ou inféodés au germanisme se lamentent de voir leur pays pieds et poings liés entre les mains de l'Allemagne, et l'armée nationale dirigée par les généraux de Guillaume IL Ils redoutent une catastrophe totale, et ils appréhendent aussi une victoire germanique qui ferait de l'Autriche une simple dépendance de la Prusse.

Voilà, en toute impartialité, ce que peut constater actuellement tout observateur attentif des choses euro-

péennes. Pour ranimer l'enthousiasme des premiers jours dans la nation germanique, c'est peu qu'on décore de la Croix de fer le lieutenant de Forstner, le héros de Saverne, et que l'administration allemande des postes baptise Boulogne Booneti, Lille Ryssel, Besançon Bisanz, et Vesoul Wesel.

l'intervention et l'effort britanniques.

18 novembre 1914 (1).

La Grande-Bretagne justifie en ce moment toutes les prévisions de ceux de ses amis qui, avant la guerre d'abord puis durant les jours critiques de la fin de juillet et du commencement d'août de cette année, affirmèrent qu'elle ne se désintéresserait pas du grand conflit européen en perspective et se rangerait résolument du côté de la France attaquée. Au début de cette phase où chacun prenait ses positions, la lenteur et la prudence du Cabinet de Londres éveillèrent à tort des inquiétudes en France. On était chez nous impatient d'être rassuré de ce côté, et les déclarations relativement réservées de Sir Edward Grey provoquaient certaines appréhensions. C'est qu'on ne se rendait bien compte ni de la situation parlementaire du Cabinet Asquith, ni de l'état des esprits chez nos voisins.

Plusieurs raisons, toutes très graves, empêchaient le gouvernement anglais de se prononcer catégoriquement

(x) A partir du 18 novembre 1914, tous les articles ci-après parurent dans l'édition de Paris. Le dernier numéro de l'édition de Bordeaux porte le date du mardi 17 novembre.

dès l'origine du conflit. Sincère partisan du maintien de la paix, il tenait à ne pas promettre immédiatement à la Russie, à propos de la rupture austro-serbe, un concours qui eût encouragé les résistances du tsar à la pression austro-allemande, et, par voie de conséquence, augmenté les chances de guerre. Pour la même raison il disait à Paris que l'affaire de Belgrade ne le regardait point. Il ne voulait fournir, ni directement, ni indirectement, d'arguments aux milieux français suspects de tendances belliqueuses. Il ne voulait pas non plus être soupçonné luimême, en Angleterre, de désirer secrètement la guerre. Ce n'était pas là seulement une considération parlementaire. Pour qu'une grande guerre contre l'Allemagne pût être conduite avec toute l'énergie indispensable, il était nécessaire que tout le peuple britannique fût sûr de son bon droit et qu'il eût constaté la provocation allemande. Jusqu'au moment où l'Allemagne se serait évidemment mise dans son tort, il convenait donc de ne pas s'engager à fond. Si elle n'avait pas violé tout de suite la neutralité de la Belgique, l'intervention britannique eût probablement été moins prompte et moins décisive. Elle se fût tout d'abord limitée à la protection de nos côtes et de nos ports en Europe et hors d'Europe. Seulement elle se serait produite un peu plus tard sur terre parce qu'il aurait fallu un peu plus de temps pour convaincre les pacifistes d'outre-Manche de la solidarité des intérêts franco-russes et des intérêts britanniques dans une crise où il s'agissait des destinées non seulement de l'Europe, mais encore du monde. Nous aurions eu moins tôt à nos côtés les troupes britanniques, mais nous n'aurions pas eu à défendre nos frontières du Nord jusqu'au Luxembourg, et, militairement, la situation n'eût probablement pas été plus mauvaise pour nous pendant cette période. C'est bien pour

cela que le grand état-major de Berlin préféra bousculer les Belges de manière à submerger nos départements du nord- est avant que nous fussions en état de les défendre efficacement. Nous eûmes alors à subir tous les inconvénients de la combinaison. Par contre, aujourd'hui, nous bénéficions des sympathies de tout le monde civilisé et du concours illimité de la Grande-Bretagne.

Pour avoir ure idée de l'effort militaire de nos voisins et alliés, il faut lire les comptes rendus des deux dernières séances de la Chambre des Communes. MM. Asquith et Llyod George ont demandé de nouveaux crédits s'élevant à cinq milliards six cent vingt-cinq millions de francs et proposé l'émission d'un emprunt de huit milliards huit cent cinquante millions de francs. Les Communes ont approuvé sans sourciller les crédits et l'emprunt. Les impôts destinés à couvrir ces énormes dépenses seront très lourds. N'importe, tous les partis ont accepté sans objection les sacrifices demandés. Sans récriminations ils accorderont tous les hommes et tout l'argent jugés nécessaires par le gouvernement. Sans distinction de parti, ils veulent tous aller jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à l'écrasement de l'ennemi, jusqu'au moment où les Alliés seront en mesure de dicter les conditions de paix. Sous ce dernier rapport, ils seront certainement irréductibles, car c'est en vue de ces conditions, propres à assurer une lorgue paix au monde et une lorgue prospérité à la Grarde-Bretcgne, qu'ils s'imposent allègrement maintenant des charges sans exemple. Jamais ils n'adhéreront à une paix précaire. Les pacifistes ont compris tard, mais ils ont enfin compris le péril que le pangermanisme Lisait courir à leur pays. Ils seront d'autant plus exigeants après les hostilités que leur erreur et leurs déceptions ont été plus fortes. D'ailleurs, ils auraient mauvaise grâce à se Gauvain. — T. VII. 21

plaindre aujourd'hui — de même que les pacifistes de plusieurs autres pays. Ils sont, en effet, pour une grande part, responsables des horreurs actuelles. Si, regardant en face les choses telles qu'elles étaient au lieu de les entr'apercevoir à travers un brouillard, ils avaient nettement déclaré que l'Angleterre ne tolérerait aucune agression germanique, en Orient comme en Occident, il y a neuf chances sur dix pour que Guillaume II ait renoncé à réaliser son rêve d'hégémonie mondiale.

LA GUERRE ET LES NEUTRES. — LES DIVERSES TENDANCES ITALIENNES. — LES HESITATIONS ROUMAINES.

19 novembre 1914.

On discute beaucoup en ce moment, dans la presse des pays neutres où l'on espère recueillir tôt ou tard une part plus ou moins grande de l'héritage austro-hongrois, la question de savoir s'il faut ou non intervenir par les armes dans la guerre actuelle. Les grands journaux italiens publient à ce sujet de longs articles. Nos confrères de Bucarest font de même, quoique avec plus de réserve et moins de méthode. Quant aux journaux des Etats balkaniques proprement dits, nous ne connaissons guère de leurs articles que des fragments télégraphiés généralement trop courts pour donner une idée exacte de la pensée de leurs auteurs.

En Italie, les polémiques au sujet de l'attitude à prendre dans le conflit européen sont particulièrement vives en raison de la prochaine réunion des Chambres. Le Parlement doit, en effet, s'ouvrir le 8 décembre, et la session,

quoique courte, durera assez longtemps, au moins deux semaines, dit-on, pour que les graves questions de l'heure présente y soient examinées. En tout cas, le sujet très délicat de la neutralité du royaume, même s'il n'est pas discuté publiquement à Montecitorio, sera certainement l'objet d'importantes conversations dans les commissions entre les membres du Parlement, et dans les cabinets des ministres avec les principaux hommes politiques. MM. Salandra et Sonnino voudront profiter de la session pour recueillir les avis des représentants du pays, et ils s'en inspireront dans une certaine mesure, car, à l'époque actuelle, il est impossible à n'importe quel pays, à plus forte raison à un pays parlementaire, d'engager une politique active qui ne répondrait pas aux vœux de l'opinion publique. D'autre part, le nouveau ministre des affaires étrangères, M. Sonnino, a convoqué successivement à la Consulta la plupart des ambassadeurs d'Italie en Europe. M. Tittoni et le duc d'Avarna doivent déjà être arrivés à Rome. C'est après avoir conféré avec tous ces personnages que MM. Salandra et Sonnino rédigeront l'exposé politique qui sera présenté aux Chambres. Jusque vers le milieu de décembre il ne faut donc attendre de ce côté aucune modification de la situation diplomatique.

Sans entrer dans le détail des polémiques et en restant sur le terrain purement italien, on peut constater les diverses tendances qui se manifestent chez nos voisins d'au delà des Alpes. Il y a tout d'abord la tendance gouvernementale, qui est la prudence. On veut être prêt à agir, mais on tient à n'agir qu'au moment où les risques et l'effort nécessaire seront réduits au minimum. On compte un peu sur l'épuisement des belligérants et sur les circonstances pour obtenir ce que l'on désire. Dans les milieux où le triplicisme était en honneur jusqu'à ces

deniers temps, on ressent un certain malaise à l'idée de changer rapidement de front. On pèse minutieusement les chances, on calcule la portée des répercussions possibles dans les régions où l'italianisme, sans être exigeant, entretient des espérances. On observe également que la neutralité a placé l'Italie, au point de vue économique, dans une situation privilégiée : le commerce maritime est débarrassé de concurrents acharnés, l'industrie nationale voit s'ouvrir de nouveaux débouchés. Ces dernières considérations sont puissantes dans le monde des affaires. Les partisans du maintien de la neutralité les font valoir aussi dans le monde ouvrier.

L'autre tendance est celle des masses qui réfléchissent moins et des hommes qui connaissent mieux les grandes forces qui mènent le monde. D'instinct, après les provocations austro-allemandes à l'Europe civilisée, les vieux sentiments contre les tedeschi se sont réveillés un peu partout dans la péninsule. On a senti que le moment était ei fin venu de restituer à l'Italie les terres irredente encore en possession de l'ennemi traditionnel. On a vu de grar des choses à accomplir et l'on s'est reconnu la volo: té d'exécuter le programme vraiment national commun à tous les patriotes. Sans calculs minutieux, on s'est convaincu que la victoire finale appartiendrait aux Alliés, et l'on a pensé que l'intervention ser; it d'autant plus profit, bîe qu'elle se produirait plus tôt. Sous ce rapport, on compte beaucoup sur l'impulsion qui. serait dov 1 ée à tout l'italiai isme par une action prompte et éi ergiqi e. On tient moins de compte des habiletés diplomatiques que des grai ds mouvements populaires. Et quand les diplom- tes prêchent la prudence, on répond que la pire imprude, ce ser it de permettre à l'Austro- Allemagr e de triompher, car la victoire des deux empires du centre aboutirait à la

mise en tutelle économique, politique aussi probablement, de l'Italie elle-même. Le germanisme vainqueur serait aussi opprimant pour les Latins de la péninsule que pour ceux de l'Ouest. Impérialistes et socialistes — socialistes officiels à part — sont d'accord là-dessus.

En Roumanie, l'immense majorité du pays professe sans réserve des idées analogues. Nous les avons assez souvent exposées pour ne pas y revenir. Mais le vieil attachement gouvernemental, ou royal si l'on préfère, au système austro-allemand n'est pas encore brisé. Il laisse de fortes empreintes dans certains esprits et dans les faits. Par exemple, presque tout l'armement roumain est d'origine autrichienne et allemande, et les munitions appropriées ne peuvent guère venir que d'Allemagne et d'Autriche, étant donné l'inexistence de véritables arsenaux dans le royaume. Cela n'aurait pas grande importance si la guerre devait être courte. Mais comme, contrairement aux prévisions de beaucoup de théoriciens de l'art militaire, la guerre sera longue, les adversaires d'une intervention jouent beaucoup de l'argument de la difficulté du ravitaillement en munitions pour combattre les partisans de l'entrée immédiate en Transylvanie. On peut assez facilement répondre que l'armée roumaine prendra, dès qu'elle le voudra, le contact avec l'armée d'invasion russe en Bukovine, et qu'une fois ce contact établi le problème des munitions sera résolu sans grande difficulté.

De ce côté, l'attitude de la Bulgarie reste la grande préoccupation. Les Roumains ne veulent pas s'exposer à être pris par derrière, au sud, quand leurs armées seront entrées en campagne, au nord, Cette appréhension est naturelle. Mais la Bulgarie ne constitue pas pour ses voisins un aussi grand danger qu'on le prétend à Sofia, dans les cercles macédoniens. Le général Radko Dimitrief, le

héros de Thrace, combat à la tête d'une armée russe. Avec lui et avec les Russes sont les cœurs bulgares. L'avenir de la Bulgarie n'est pas dans un nouvel abandon de la cause des Balkaniques, mais dans un nouvel accord avec eux.

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