‹ L'Europe au jour le jour (volume 5)Chapitre 57 sur 161 · ALLEMAGNE ET FRANCE. — LES PACIFISTES ET LES RÉACTIONNAIRES · texte numérisé non relu

ALLEMAGNE ET FRANCE. — LES PACIFISTES ET LES RÉACTIONNAIRES

20 novembre 1914.

Pour tout homme doué de quelque bon sens, il semble qu'il ne puisse être question entre l'Allemagne et la France, au plus fort d'une lutte sans merci, que de relations d'ennemi à ennemi, que d'opérations de guerre. Rien, absolument rien ne permet de croire qu'on s'approche, si peu que ce soit, de la phase où commencent à s'échanger, par des voies plus ou moins détournées, les propos qui précèdent d'ordinaire les préliminaires de paix. L'Austro-Allemagne tend avec la dernière énergie tous ses ressorts pour triompher de la coalition qu'elle a provoquée. Elle met tout en œuvre, y compris le mensonge et la fourberie, pour détruire, affaiblir ou. discréditer ses adversaires. En ce moment même Guillaume II tente un suprême effort à Rome pour reprendre l'Italie ou tout au moins l'empêcher de se joindre aux Alliés. Il vient, dit-on, de remplacer son ambassadeur près le Quirinal, M. de Flotow, par le prince de Bûlow, l'ancien chancelier qui, depuis sa disgrâce de 1909, s'est retiré dans la Ville Eternelle, à la villa Malta. Si cette nouvelle se confirme, cela prouvera que l'empereur allemand, se sentant pris dans un engrenage terrible, a surmonté toutes les objections

de son amour-propre — qui est illimité — pour appeler au secours son « cher Bernard », dont il a méprisé les conseils. Pourtant, c'est ce moment, où tous nos efTorts doivent être exclusivement consacrés à la préparation de la victoire, que des personnes choisissent pour essayer de faire croire au public français qu'il y a deux ou trois Allemagnes, que nous ne sommes vraiment en guerre qu'avec une d'elles, et que l'accord avec les autres n'est point impossible.

Cette étrange campagne qui se dessine au milieu du tumulte des armes a la même origine que les théories, professées avant la guerre, d'après lesquelles la France et l'Allemagne, malgré des contrastes apparents, se complétaient à souhait et devaient vivre ensemble tendrement unies. Aujourd'hui on ne va plus aussi loin. Mais les insinuations répandues ici et là procèdent du même système et des mêmes idées. En Allemagne on nous fait presque des compliments. On parle du courage de nos troupes, de notre science de la guerre. On affecte de nous plaindre d'avoir été forcés de marcher avec la Russie. On dit qu'en somme on ne nous veut aucun mal, qu'à la vérité la guerre est la guerre, mais que tout cela doit finir par une réconciliation. Pour persuader les éternels illusionnistes qui se rencontrent chez nous, on enrôle comme auxiliaires des socialistes et des conservateurs catholiques. Les premiers font savoir à nos pacifistes que h guerre actuelle est celle des hobereaux, que le militarisme prussien va crouler et que la France républicaine pourra sans réserve s'abandonner aux bras de l'Allemagne transformée en démocratie. Les conservateurs catholiques s'adressent à une autre partie de notre public. Ils feignent de regretter le temps de la Diète de Francfort, die alte gute Zeit, où l'Allemagne était divisée en une multitude d'États indé-

pendants. Ils font entrevoir la possibilité d'une reconstruction de ce vieil édifice tombé en poussière et demandent qu'on se préoccupe de restaurer, dans les combinaisons futures, tel ou tel de ces organismes disparus.

Ces mauvaises plaisanteries sont malheureusement prises au sérieux par un trop grand nombre de personnes. C'est ainsi qu'un professeur adjoint à la Sorbonr.e a fait connaître son intention d'aller prochainement en Suisse faire sur la guerre, d'accord avec un pacifiste allemand, des conférences où il se propose de soutenir la thèse que c'est le gouvernement allemand qu'il faut combattre et que le peuple allemand n'a pas voulu la guerre. Peut-être ce professeur espère-t-il ainsi contribuer à changer l'état des esprits en Allemagne, et même à préparer une révolution.

Si l'intention est bonne, elle confine à la folie. Pour conserver la moindre illusion au sujet des prétendues divisions allemandes sur la question de la guerre actuelle, il faut être incurablement sourd et aveugle. Mais, lorsqu'on est infirme à ce point, il convient de rester à la maison au lieu d'aller troubler dehors la vie des gens normalement constitués. Les soi-disant pacifistes allemands sont entièrement d'accord avec leur gouvernement ; ils ont pour but commun de faire renaître en France un état d'esprit dont la funeste influence nous a menés sur les bords de l'abîme. Ils veulent énerver notre résistance, arrêter notre élan, semer la désunion entre nous et préparer des négociations du genre de celles que nous avons signalées et appréciées dans les Débats du 6 septembre.

A l'autre pôle de l'opinion, les suggestions sur la reconstitution de l'Allemagne ont le même objet et la même valeur. Il faut le répéter sans se lasser : tous ces projets, chimériques ou non, ne sont pas notre affaire. Nous ne

disposons et ne disposerons jamais d'aucun moyen efficace pour recréer l'Allemagne conformément aux vœux des amateurs d'expériences. Nous ne posséderions jamais aucune garantie du maintien d'un statut artificiel consigné dans un traité. Nous ne sommes pas et ne serons jamais maîtres des esprits allemands. Le plus sûr moyen d'éterniser la guerre, de soulever contre nous des haines inexopiables, serait de prétendre imposer aux Allemands un régime à notre goût, socialiste suivant les uns, réactionnaire suivant les autres. Actuellement la seule affaire à considérer pour nous c'est la guerre ; ce sont les opérations militaires qui doivent nous soustraire, nous et l'Europe civilisée, aune insupportable domination, domination recherchée pour des motifs différents, mais avec une égale âpreté, par toutes les classes, par tous les partis allemands. Nous nous battons en ce moment avec toute l'Allemagne unie dans une agression sauvage. Ne faisons, ni maintenant, ni plus tard, aucune distinction. Laissons les Allemands à leurs affaires intérieures et occupons-nous des nôtres. Soyons tout entiers à une seule idée : la volonté de vaincre.

21 novembre 1914.

L'Allemagne poursuit avec persévérance, dans tout l'Orient méditerranéen, l'exécution des plans qu'elle a préparés depuis longtemps. Après la révolution turque de 1908, elle avait failli perdre dans l'empire ottoman l'influence prépondérante qui formait la base de tout le

système. Mais les déplorables négligences de la Triple- Entente lui permirent de ressaisir son ancienne autorité. Les Jeunes Turcs furent d'abord étonnés, puis choqués, de voir la diplomatie de la France et de la Grande-Bretagne conserver des préférences ou des habitudes hamidiennes. Ils constatèrent ensuite la puissance de volonté et la souplesse du baron de Marschall ; ils furent flattés de ses avances et séduits par ses promesses. Ils perdirent beaucoup de leur confiance et de leurs sympathies pour les puissances occidentales et ressentirent une admiration croissante pour la Germanie. Le baron de Marschall et son successeur à Constantin op le, le baron de Wangenheim, avec leur profonde connaissance du caractère oriental, ne tardèrent pas à prendre sur les Jeunes Turcs de l'Union et Progrès une influence plus grande que l'Allemagne n'en a jamais eue sur Abdul Hamid. En effet, le vieux despote savait doser ses faveurs et ses concessions et ne se livrait complètement à personne. Il se fût bien gardé de déclarer la guerre ou de la faire à la Russie. Les hommes du comité Union et Progrès, au contraire, confondaient les intérêts de l'empire avec ceux de leur coterie et de leurs personnes. Il était plus facile d'avoir prise sur eux.

L'Allemagne le vit et agit en conséquence. A travers toutes les crises balkaniques, elle sut conserver son influence, tantôt par la menace, tantôt par la persuasion. Pendant ce temps, nous gaspillions la nôtre à la recherche de concessions d'apparence grandiose et d'intérêt problématique. On ne saura jamais ce que la « commercialisation » de la diplomatie française, préconisée avec une fougue intempérante par des hommes à courte vue, a fait perdre à la fois à notre com.rn.erce et à notre influence au dehors. On pourrait dire du commerce à l'étranger ce-

qu'on a dit des finances : « Faites-moi de bonne diplomatie et je vous ferai de bon commerce. » Il ne suffit pas d'être un bon homme d'affaires pour bien conduire les affaires de son pays au dehors. Il faut aussi posséder des aptitudes naturelles et des connaissances spéciales qui ne se trouvent pas toujours chez les financiers et les administrateurs .

Quoi qu'il en soit, l'Allemagne, déjà maîtresse du gouvernement ottoman, vient de s'emparer aussi du khédive d'Egypte. Quand éclata cet été la crise européenne, Abbas Hilmi villégiaturait en Europe comme de coutume. Il resta sur le Bosphore, dans son yali de Tchiboukli ou dans le palais de la khédiva-mère à Bebek, jusqu'au bombardement des ports russes de la mer Noire par les bateaux turcs. Son séjour ne resta pas inutilisé. Le baron de Wangenheim et Enver Pacha le mirent à profit. Ils représentèrent à Abbas que l'occasion était unique pour lui de ressaisir l'autorité quasi-souveraine des khédives sur l'Egypte. Abbas Hilmi re s'aperçut point qu'un succès des armées ottomanes en Egypte le réduirait au rang de simple vali, révocable ad niitum. Il se laissa si bien convaincre par les arguments turco-allemands que, lorsqu'il manifesta son désir de rentrer au Caire, au commencement de ce mois, le gouvernement anglo-égyptien le pria de renoncer à ce projet. On le savait trop gagné à la cause germanique pour lui permettre de venir fomenter une révolution en Egypte. Pour des raisons analogues, il paraît, d'après des nouvelles venues d'Italie, que plusieurs membres de la famille khédiviale ont été embarqués à Alexandrie pour Naples.

A en croire les informations arrivées de Constantinople, Abbas Hilmi se dispose à accompagner l'armée turque qui, sous la direction d'officiers allemands, doit marcher

sur l'Egypte et le canal de Suez. Ses nouveaux amis comptent sur lui pour provoquer des troubles en Egypte, tandis qu'ils s'avanceront vers la mer Rouge. Il se pose en champion de l'islam et du khalife contre les usurpateurs chrétiens. Mais l'islam n'aura pas en lui un défenseur plus prestigieux que dans les détînmes ou crypto-juifs de Salonique, aujourd'hui tout puissants à Constantin ople. Le monde musulman sait très bien à quoi s'en tenir sur l'attachement à la religion du Prophète de cette bande de politiciens et de jouisseurs. Mahomet V, honnête homme, mais simple jouet du comité Union et Progrès qui lui dicte ses iradés, ses proclamations et ses lettres, ne possède pas la moindre autorité dans l'islam. Les cheiks-ulislam francs-maçons qu'on lui a imposés dans les Cabinets constitués par le comité n'en ont pas davantage. L'Angleterre saura défendre par les armes ses territoires et les chemins de son commerce, mais elle trouvera, nous trouverons avec elle d'autres appuis : ni l'islam, ni les Ottomans ne supporteront indéfiniment le joug des fous de Constantinople alliés aux barbares germaniques.

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