L AUTRICHE-HONGRIE ET LA GUERRE. — AVANCES AUX NATIONALITÉS
23 novembre 191 4.
Comme le gouvernement allemand, le gouvernement austro-hongrois sent venir un vent de désastre sur les deux empires du centre. On est au seuil de l'hiver, et la grande combinaison d'été, fondée sur la double offensive foudroyante contre Paris et la Serbie, n'est pas plus près
de sa réalisation qu'au début de la guerre. De part et d'autre les occupations territoriales à l'est et à l'ouest se compensent. Par contre, plus de deux millions d'Austro- Allemands sont hors de combat. A eux seuls les Austro- Hongrois ont perdu, d'après leurs propres journalistes, plus de 900.000 hommes jusqu'au 4 novembre : 752.936 hommes en Galicie, plus de 170.000 en Serbie, Bosnie-Herzégovine et Hongrie du sud-ouest. A la même date, près de 20.000 officiers de Sa Majesté Apostolique, — compris dans les chiffres précédents — étaient tués, blessés ou prisonniers. L'argent manque. L'emprunt qu'on vient de lancer dans la monarchie a échoué ; les gouvernements de Vienne et de Pest sont obligés d'adresser dans une forme comminatoire aux grands seigneurs des invitations à souscrire des sommes proportionnelles à leur fortune. L'ordre n'est maintenu dans les deux parties de la monarchie que grâce aux mensorges méthodiques sur la situation et à un régime de terreur dans les provinces slaves et roumaines. Le vieil édifice craque de toutes parts. Il ne résisterait plus à un assaut combiné roumano- italien. L'hiver s'annonce exceptionnellement rigoureux ; ses misères seront plus éloquentes que tous les communiqués. Le printemps réserve un réveil terrible aux auteurs du coup de juillet. Nous pouvons en toute confiance attendre ce moment-là : l'effort austro-allemand sera épuisé.
Aussi, tandis que le gouvernement allemand fait jouer toutes ses influences, socialistes, conservatrices et religieuses, afin d'essayer de duper l'opinion et le gouvernement français, les Cabinets de Vienne et de Pest poussent dans le même sens des tranchées diplomatiques convergentes. Les ouvrages avancés de MM. de Bethman- Hollweg et de Jagow vont seulement jusqu'à Paris et
Bordeaux ; ceux des comtes Berchtold et Tisza ont en outre une tranchée sous-marine qui passe sous la Manche. L'Autriche-Hongrie se voit perdue si, contrairement à ses prévisions de cet été, la guerre dure. Alors, elle prononce une violente attaque en Serbie afin de se saisir d'un gage, et, en même temps, elle s'ingénie à ouvrir la voie à des pourparlers.
Tout le monde sait aujourd'hui que le principal metteur en scène de l'agression contre la Serbie au mois de juillet dernier est le comte Etienne Tisza, président du Conseil hongrois, homme à poigne, type du despote moderne. D'ailleurs le comte Tisza est loin d'être seul responsable. Il est de beaucoup l'homme d'Ëtat de la monarchie qui jouit du plus grand crédit près de l'empereur François- Joseph. Il a trouvé des complices dévoués et des collaborateurs fanatiques à la Cour, dans l'année et dans la société. Il incarne simplement la politique qui a été faite, et tout le pays doit en supporter le poids avec lui. Au dedans même de la monarchie, il est vrai, il est des nationalités victimes qui souffrent cruellement. Mais précisément elles ne peuvent être affranchies qu'après la défaite évidente de l 'Autriche-Hongrie et le châtiment définitif des Attilas de Vienne et de Pest. Par conséquent les Alliés ne pourront prêter l'oreille aux protestations pacifiques venues de ce côté qu'après des événements miliraires décisifs. Si les partisans austro-hongrois d'une paix plus prompte désirent se faire écouter auparavant, qu'ils commencent par chasser du pouvoir les criminels qui en exploitent la possession contre les véritables intérêts du pays et la civilisation !
Les ministres dirigeants à Vienne et à Pest se débattent afin d'échapper au destin. Depuis le commencement de ce mois, le comte Tisza cherche à négocier un accommo-
dément avec les Roumains de Transylvanie. Il a, en particulier, adressé une lettre à l'archevêque roumain Metzianu où il s'engage à donner « son appui généreux aux aspirations des Roumains pour développer leur culture ». Il ajoutait :
Dans les conférences antérieures avec les délégués roumains, je ne pouvais pas remplir tous leurs vœux ; mais, aujourd'hui, le courant sympathique de l'opinion publique m'encourage dans la conviction que les concessions accordées à la nationalité roumaine ne porteront pas préjudice à l'unité de l'état national hongrois. Le gouvernement est décidé à proposer la réforme de la loi de l'instruction élémentaire, prenant en considération les vœux des nationalités pour l'enseignement dans la langue maternelle. Le gouvernement fera des concessions aux nationalités concernant l'usage de leurs idiomes dans l'administration publique ; ensuite, le gouvernement fera une revision de la loi électorale, qui élargira la représentation des Roumains dans le Parlement.
Pour donner plus de force à ces assurances, le ministre de l'intérieur de Hongrie a publié un décret ordonnant que les couleurs et insignes spéciaux des nationalités ne soient plus interdits, « vu que les nationalités habitant la Hongrie prouvent le mal fondé de l'allégation que ces couleurs ont une signification antipatriotique ». En outre, une amnistie est promise aux condamnés pour lèse-majesté et pour les délits politiques. Les procès intentés doivent être abolis. Dans toutes les crises vitales par où la monarchie a passé depuis cent ans, les mêmes engagements ont été pris, les mêmes promesses ont été données. Jamais ni les uns ni les autres n'ont été tenus. Passé le danger, on en est revenu au vieux système. Les Serbo- Croates, les Tchèques et les Roumains se souviennent de ce qui s'est passé en 1848 et en 1866. Ils ne tomberont point dans le piège que leur tendent les ministres de 1914. Ils savent qu'un seul peuple non germanique de la monarchie a réussi à se faire respecter : c'est le peuple magyar,
qui s'est révolté. Ce n'est que par les armes qu'on peut obtenir des garanties du gouvernement autrichien. Du reste, la majorité des Magyars est foncièrement hostile à toute concession sérieuse en faveur des non-Magyars de Transleithanie.
Les négociations extérieures se greffent sur les négociations intérieures. Au commencement de la semaine dernière le comte Tisza est venu conférer à Vienne avec . M. de Stuergkh et le comte Berchtold. Il a été décidé que le comte Tisza se rendrait aussitôt au quartier gérerai allemand en passant par Berlin. Il est, en effet, parti le 18 novembre pour Berlin, après avoir vu à Vienne le comte de Monts, ancien ambassadeur d'Allemagne à Rome. Sans aucun doute le comte Tisza ne s'est point borr.é à échanger des politesses avec Guillaume II et ses ministres. Il est allé traiter de bien autre chose. Nous ne pouvons savoir ce qui est issu de ces conférences. Mais ce dont nous sommes sûrs, c'est qu'elles ne modifieront en rien les résolutions des trois puissances unies par la Déclaration de Londres du 5 septembre dernier.
LA MOBILISATION DES REPTILES ALLEMANDS. — LA SOCIÉTÉ MONDIALE DE PRESSE.
25 novembre 1914.
La mobilisation de la presse austro-allemande a précédé celle des armées de Guillaume II et de François-Joseph Ier. Nous avons en détail exposé ici ces opérations préliminaires, dans la période allant du 28 juin, date de l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand et de sa femme,
jusqu'aux déclarations officielles de guerre à la fin de juillet et au commencement d'août. On savait que, dans une période antérieure, remontant à l'époque où la guerre fut décidée en principe par les gouvernements allemand et austro-hongrois, une campagne de presse « mondiale » avait été préparée à Berlin avec le même soin que l'offensive foudroyante sur Paris. Mais on ne possédait que des données assez vagues sur la création et le fonctionnement de cette armée de reptiles destinée à opérer au dehors. Grâce au gouvernement britannique, on connaît aujourd'hui quelques-unes des particularités les plus curieuses de cette institution unique. On vient, en effet, de distribuer au Parlement anglais plusieurs dépêches de Sir E. Goschen, où l'ambassadeur de George V à Berlin met le Foreign Office au courant de « l'établissement d'une puissante association secrète, fondée sous le contrôle du gouvernement, en vue d'influencer la presse étrangère dans l'intérêt du commerce extérieur allemand et de l'influence allemande en gérerai ». Là, comme en tant d'autres matières, les Allemands ont poussé très loin le perfectionnement des méthodes. Seulement, là aussi, comme en tant d'autres choses, leur infériorité psychologique leur a fait commettre des erreurs qui les ont en grande partie privés du béi éfice d'une minutieuse préparation. Bismarck est toujours le modèle qu'on copie ; mais, sans le génie bismarckien, la méthode ne vaut plus grand-chose.
Dans une première dépêche du 27 février 1914, Sir E. Goschen rapporte les plaii tes de h presse allemande sur les atteintes portées au prestige de l'Allemagne dans les pays où la pressent les agences télégraphiques se trouvaient « entre des mains hostiles à toute entreprise allemande ». Puis il narre les premiers essais de constitution Gauvain. — T. VII. 22
d'une « Association mondiale pour le commerce », composée d'agents spéciaux dont l'action générale serait plus efficace que celle de personnes revêtues d'un mandat officiel. On étudia tout d'abord un projet de « Société économique germano-américaine », analogue aux associations similaires existant déjà en d'autres pays, par exemple aux sociétés germano-argentine, germano-canadienne, germano-russe. On voulait faire coïncider cette création avec la revision du tarif américain, qui offrait à l'industrie allemande de nouvelles chances d'accroître ses débouchés aux États-Unis. Mais, sous l'inspiration de M. Ballin, directeur de la Hamburg-Amerika Linie> qui avait accepté la direction de l'entreprise, on s'occupa de substituer à la Société germano-américaine projetée une Société mondiale. A cet effet, on organisa des réunions des représentants des diverses sociétés germanoétrangères, de l'Association des industriels allemands, de la Fédération des industriels et des principales maisons industrielles. Mais on r e parvir t point à s'er. tendre et l'on revint au projet germano-américain. Les statuts de la nouvelle Société furent arrêtés dans une réunion très confidentielle tenue au ministère des affaires étrangères en présence du ministre lui-même et sous la direction effective de M. Hamann, le directeur du bureau de la presse à la Wilhelmstrasse. Sir E. Goschen expose ainsi l'affaire :
« A la réunion participèrent des membres clés principales sociétés de l'empire : du Norddeutsche Lloyd, de la Hamburg Amerika, de la Deutsche Bank, de la Diskonlo-Gesellschaft, de YAllgemeine Electricitœts-Gesellschaft, de la Siemens vnd Halske, de l'usine Schukert, de la maison Krupp, etc.. Us constituèrent une société privée, en vue « de propager à l'étranger le prestige industriel de l'Allemagne ». Un but commodément vague, comme on voit. La caisse de la Société sera alimentée par des souscriptions particulières et une subvention gouvernementale. On
avait primitivement fixé à 12.500 livres sterling la recette que devaient produire les cotisations particulières. Mais les ass:stants éprouvèrent un tel enthousiasme qu'ils promirent un total de cotisations annuelles de 25.000 livres sterling. Le gouvernement y ajoutera 12.500 livres sterling par an, l'ensemble des fonds secrets placés à la disposition du ministère pour des affaires de ce genre, c'est-à-dire pour les subsides alloués à certaines feuilles étrangères.
La Société devait s'efforcer d'obtenir un arrangement avec l'agence Havas (x), de façon que celle-ci ne publiât, sur l'Allemagne, que les nouvelles qui lui seraient transmises par l'agence Wolff. L'agence Wolff, à son tour, ne recevrait les nouvelles que de cette nouvelle Société. Une combinaison du même genre devait être proposée à 1 agence Reuter. Si celle-ci déclinait cette offre, une agence allemande plus petite, la Deutsche Kabelgesellschaft, recevrait une subvention pour établir un service d'outre-mer faisant concurrence à celui de Reuter.
Tous les établissements représentés à la réunion convinrent en outre de verser à la cagnotte de la Société les sommes très importantes qu'ds consacrent à leur publicité dans les feuilles étrangères. On évalue à 25.000 livres sterling par an l'ensemble de ces sommes, si bien que les fonds dont la nouvelle Société disposera atteindront de 50 à 75.500 livres sterling. La Société ne donnera à l'avenir les annonces de ses membres qu'à ceux des journaux étrangers qui publieront des infoi mations sur l'Allemagne émanant de la susdite Société, cette dernière devant être considérée comme unique source d'informations authentiques concernant l'Allemagne et les choses d'Allemagne. Ses informations seront transmises gratuitement - ou contre une somme nominale. A'nsi les journaux étrangers qui entreront dans la combinaison retireront des bénéfices considérables de leur collaboration avec la Société : des annonces lucratives et.de la copie rédigée dans la langue du journal. La presse' étrangère sera surveillée par des agents de la Société placés dans les différents centres étrangers. Toute nouvelle erronée sera télégraph'ée au bureau central et rectifiée immédiatement par des télégrammes émanant de la Société. Les pays où ce système entrera immédiatement en application sont ceux de 1 Amér'que du Sud et de 1 Extrême Orient, mais il s'étendra également plus tard à tous les pays hors d Europe. Les tarifs télégraphiques allemands pour télégrammes de presse seront réduits au profit de la nouvelle Société. »
Ainsi fut fait. A partir du Ier avril 19 14, des tarifs télégraphiques réduits furent mis en vigueur pour les dé-
(J) Des informations parvenues depuis au Foreign Office ont établi d une manière concluante que l'agence Havas n'avait jamais envisagé la possibilité de conclure un pareil accord avec la société allemande.
pêches des agents de la Société, dites dépêches de fin de semaine, à destination des Etats-Unis, du Canada, de l'Argentine, du Chili, du Pérou et des colonies allemandes. A partir du Ier mai, les mêmes réductions furent appliquées aux télégrammes de même origine à destination du Cap, du Natal, de l'Orange, du Transvaal,de la Rhodésia, du. Nyassaland, des Indes, de la Birmanie, de Ceylan, de Malacca, de Pénang, de Singapour et de Labuan. A peine né, le système fondé pour l'Amérique s'étendait à l'Afrique et à l'Asie. On revenait au projet mondial de M. Baffin.
Peu de temps après, le 5 juin 1914, la Deutsche Export Revue, trop bien inform.ee, confirma les renseignements recueillis par Sir E. Goschen dans un article que le gouvernement, embarrassé par cette révélation au public, interdit de reproduire. Cette revue hebdomadaire bien connue dans le monde commercial annonçait en outre que la Société en question recevait un subside annuel de 312.500 francs sur les fonds secrets. Elle indiquait aussi que la Société serait dirigée par un comité de trois membres, comprenant M. von Borsig, M. Rœtger et M. Schacht, directeur de la Deutsche Bank. Ce comité devait être assisté d'une commission comprenant les directeurs des grandes banques de Berlin, le directeur de la Hamburg-Amerika Linie, celui du Norddeutsche Lloyd, des manufactures d'armes Lœwe, etc.
On le voit, rien ne manquait à cette organisation. Le montant de la subvention gouvernementale montre assez quelle importance h Wilhelmstrasse attachait à une Société destinée à favoriser le commerce allemand, à célébrer la gloire allemande et à dénigrer tout ce qui est étranger. Sans doute ce précieux organisme est encore utilisé aujourd'hui pour propager partout les mensonges
allemands. Mais, comme la mécanique du grand étatmajor berlinois, il doit être singulièrement détraqué.
LE SAINT-SIÈGE ET LA GRANDE-BRETAGNE. — ENVOI DE SIR H. HOWARD AU VATICAN. — LES IRLANDAIS ET LA GUERRE.
26 novembre 1914-
Le gouvernement britannique vient de prendre une décision qui fait le plus grand honneur à sa claircoyance politique et à l'indépendance de son jugement. D'après des informations qui ne sont pas encore officielles, mais qu'il y a lieu de croire exactes, il a engagé des pourparlers avec le Saint-Siège en vue de se faire représenter au Vatican pendant la durée de la guerre européenne par un ministre plénipotentiaire régulièrement accrédité près de Benoît XV. Ces négociations, dont le duc de Norfolk, le chef de l'illustre maison catholique des Howard, a été l'intermédiaire, ont pleinement réussi, et Sir H. Howard, ministre plénipotentiaire, d'une branche collatérale de la famille du duc de Norfolk, aurait été désigné pour représenter la Grande-Bretagne au Vatican.
C'est une grande innovation dans la politique britannique. Jusque dans le courant du siècle dernier, la guerre au « papisme » avait laissé de telles traces que les catholiques étaient inéligibles à la Chambre des Communes. Ils étaient officiellement tenus en suspicion. Mais, dans la seconde moitié du XIXe siècle, l'idée catholique fit de très sensibles progrès en Angleterre. Sous l'influence de l'homme éminent qui devint le cardinal Newmann, il se
forma un mouvement de plus en plus marqué vers le catholicisme romain, dont AI. Thureau-Dangin et Mme Lucie Goyau-Félix-Faure ont exposé les développements successifs dans des livres excellents. Durant le pontificat de Léon XIII, ce mouvement s'accentua même de telle sorte qu'il fut à plusieurs reprises question de l'union d'une des Eglises protestantes, la High Chirch, avec l'Eglise de Rome. Ce furent, dit-on, des questions d'ordre transitoire et personnel plutôt que dogmatiques qui empêchèrent ce grand événement de s'accomplir.. Quoi qu'il en soit, aujourd'hui le catholicisme et les catholiques, au lieu d'être englobés dans une scrte de réprobation, jouissent en Angleterre de sympathies très étendues. L'élévation d'idées et la largeur de vues de Léon XIII avaient beaucoup contribué à ce résultat ; le catholicisme était apparu aux yeux des traditionnels ennemis du « papisme » sous un aspect très différent de celui qu'ils s'imaginaient. Sous le pontificat de Pie X, l'élan s'arrêta. On ne sait s'il reprendra, car on touche ici aux fibres les plus délicates d'une nation. Mais la situation est telle que le gouvernement britannique peut, sans craindre de choquer l'opinion publique ni de provoquer une opposition dms le Parlement, se faire officiellement représenter maintenant au Vatican.
Sans nul doute cela est dû en grande partie à l'admirable conduite des Irlandais catholiques depuis le commencement de la guerre. Les Anglais avaient toujours redouté qu'en cas de guerre les Irlandais s'insurgeassent afin de prendre enfin la revanche de persécutions séculaires. C'était l'une des grandes raisons des répugnances contre le Home Rule. C'était aussi, dans ces derniers temps, l'espoir de l'Allemagne, qui entretenait en Irlande des agents extrêmement actifs. Et cela n'a pas été une
des moindres déconvenues de Guillaume II que de voir les Irlandais faire immédiatement bloc contre lui au commencement de ce mois d'août. Il était persuadé, et ses agents l'avaient confirmé dans cette opinion, que la guerre civile éclaterait à coup sûr dans les Iles Britanniques. Anglais, Écossais et orangistes rendirent immédiatement justice à la loyauté irlandaise. Leurs chefs déclarèrent au Parlement que, après ce qu'on venait de voir, il n'y avait plus de question d'Irlande. Il est sûr, en effet, qu'après la guerre la crise du Home Rule se résoudra d'elle-même. L'union de l'Irlande et de la Grande- Bretagne est désormais cimentée dans le sang versé pour la cause commune.
Rien, d'ailleurs, ne sera plus sensible aux Irlandais que le rapprochement, fût-il seulement provisoire, du Cabinet de Londres et du Vatican. Ils n'avaient nul besoin d'encouragements pour bien se battre, car ils ont toujours été de magnifiques soldats. Mais ils se sentiront plus d'enthousiasme et plus de dévouement. M. Asquith, Sir Edward Grey et leurs collègues ont fait à la fois un coup de maître et une bonne action. Ils n'ont pas été moins sagaces au point de vue diplomatique. A cette heure critique où se jouent les destinées de l'Europe, les Alliés n'étaient représentés près du Saint-Siège que par le ministre d'une puissance orthodoxe, la Russie. Par contre, l'Allemagne et l 'Autriche-Hongrie ont au Vatican des agents actifs, énergiques, bons courtisans, recourant sans scrupule à tous les moyens pour servir leur cause. Depuis longtemps, mais surtout depuis le commencement de la guerre, l'opinion catholique dans les deux mondes était artificiellement excitée contre la France. Or elle dispose de plus d'influence que ne le croient nos combistes impénitents. Pour la conduite de la guerre et la conclusion.
de la paix future, il n'est point indifférent que le monde catholique soit exactement informé en tout pays. Pour cela, il n'est guère de meilleur moyen que de défendre soi-même sa cause près du Saint-Siège. C'est ce qu'a compris le gouvernement britannique.
On remarquera que, des trois grardes puissances alliées, les seules qui soient aujourd'hui représentées au Vatican sont un État orthodoxe et un État protestant. La France qui, malgré tout, est un pays catholique, où les catholiques, fidèles et clergé, donnent en ce moment un ^exemple aussi noble que celui des Irlandais, reste seule à l'écart.
CONDITIONS D'UN ARRANGEMENT ENTRE LA BULGARIE, LE& ALLIÉS ET LES ÉTATS BALKANIQUES.
27 novembre 191 4.
La Bulgarie ne parvient point à se décider à prendre la seule attitude que lui commandent ses intérêts bien es tendus et le souci de sa réputation. La guerre européenne d'abord, l'agression turque contre la Russie ensuite, lui avaient fourni une occasion inespérée de regagner en territoire et en honneur ce que l'échec de son odieuse attaque brusquée de juin 191 3 contre ses alliés de la veille lui avait fait perdre. Si ses hommes dirigeants avaient eu le sens aigu des réalités au lieu d'être dominés par la rancune, ils auraient pu conclure immédiatement avec la Russie et la Serbie, probablement aussi avec la Grèce et la Roumanie, un pacte d'autant plus avantageux qu'il eût été plus promptement signé. Mal-
heureusement pour leur pays, à ce moment les ministres bulgares étaient encore inféodés à l'Autriche-Hongrie et à la Turquie ; vraisemblablement même ils avaient des arrangements avec ces deux puissances. Seulement le conflit européen prit rapidement une telle tournure que le cabinet Radoslavof jugea plus prudent d'observer la neutralité. Neutralité relative, d'ailleurs, car le territoire bulgare fut libéralement ouvert — peut-être l'est-il encore — au passage de tous les convois militaires allemands à destination de la Turquie.
A mesure que s'accentuèrent les insuccès austro-allemands sur l'un et l'autre front du théâtre des opérations, les stamboulovistes au pouvoir se montrèrent de plus en plus réservés à l'égard de leurs amis. Mais, par un phénomène curieux, ils affichèrent des prétentions teritoriales de plus en plus grandes vis-à-vis de leurs voisins. Il sembla qu'ils voulaient faire payer à ceux-ci la déconvenue qu'ils éprouvaient d'autre part. Et quand, au commencement de ce mois, le Nord-Ouest de la Serbie fut envahi par une armée austro-hongroise de plusieurs centaines de mille hommes, le Cabinet de Sofia, loin de songer à venir en aide aux frères slaves, combina une forte pression diplomatique sur Belgrade avec un mouvement de comitadjis dans la Macédoine serbe. Pendant longtemps les Bulgares se sont vantés d'être les Prussiens de l'Orient. En effet, l'an dernier et cette année, ils ont bien montré qu'ils possédaient quelques-uns des traits caractéristiques du peuple qu'ils étaient fiers de prendre pour modèle. Cela ne suffit point pour assurer la réalisation de leurs ambitions nationales.
Autant que les Bulgares et leurs £mis le plus zélés, nous sommes partisans de la reconstitution de l'accord balkanique — nous ne disons pas de la Confédération
balkanique, projet chimérique dont on nous a trop rebattu les oreilles. Comme eux aussi, nous croyons que ce nouvel accord implique des sacrifices territoriaux de la part des autres membres de la Ligue de 1912. Comme eux encore, tous pensons que ces remaniements — volontaires — doivent dans une large mesure correspondre aux aspirations reconnues des populations. Mais l'établissement de ce nouvel état de choses est subordonné à plusieurs conditions fondamentales. Tout d'abord les agrandissements bulgares doivent être le prix de services effectifs rendus aux Etats aux dépens desquels ils seront faits. Or la Bulgarie prétend recevoir des territoires sans sortir de sa neutralité. Elle exige même d'être mise immédiatement en possession, avant que les États cédants aient obtenu ou occupé quoi que ce fût ailleurs. Elle voudrait installer des garnisons dans la Macédoine serbe, alors que le territoire serbe est encore envahi. Il lui faut, dit M. Malinof, ancien président du Conseil, « des preuves palpables que cette fois ce qui lui revient de droit re lui échappera pas ».
Diplomatiquement cette aberration est comparable à l'attaque brusquée conçue en juin 191 3 par le roi Ferdinand et le général Savof . La Bulgarie n'est pas en état de se faire payer d'un seul kilomètre carré sa neutralité, pour l'excellente raison que, si elle commettait la folie d'intervenir contre la Serbie ou la Grèce, la Roumanie, plus forte qu'elle, l'attaquerait immédiatement. Si le gouvernement roumain, par excès de prudence, croit devoir pour l'instant rester inactif dans le conflit européen, il ne tolérerait pas un seul jour que la Bulgarie entreprit de reviser par la force le traité de Bucarest. Le Cabinet de Sofia fera donc sagement de renoncer à ce bluff copié sur le fameux modèle prussien. Plus il insis-
tera dans ce sens, plus il indisposera les hommes de bonne volonté désireux de voir enfin s'établir dans les Balkans un régime politique durable. Les négociations entre les Etats balkaniques ne peuvent s'établir que sur les bases suivantes : participation active de la Bulgarie à la guerre, de concert avec les Alliés, suivant un plan arrêté en commun, et agrandissement de la Bulgarie en Macédoine — sans parler de 1a Thrace — d'après un plan déterminé, sous la garantie des trois grandes puissances alliées. Ce plan comporterait plusieurs combinaisons, dont l'application dépendrait des futurs agrandissements de la Serbie, de la Grèce et de la Roumanie dans d'autres régions. En outre il devrait assurer le respect des intérêts vitaux de la Serbie et de la Grèce, c'est-à-dire le contact territorial de ces deux États et la liberté de leurs communications par la vallée du Vardar.
On comprend que la Bulgarie tienne à des précisions excluant toute chance de conflit, comme après la première guerre balkanique. Les Alliés y tiennent autant qu'elle. On comprend aussi qu'elle veuille se prémunir contre l'inexécution des clauses stipulées. Mais les trois alliés donneraient volontiers leur garantie. Alors le Cabinet de Sofia, s'il est de bonne foi, ne pourrait élever aucune objection contre le plan suggéré. S'il persiste à réclamer, avant toute action utile de sa part, l'occupation préalable des territoires convoités, il prouvera simplement qu'il est encore lié par des accords secrets avec les Cabinets de Vienne et de Constantinople. Ce serait, en effet, la seule explication de son désir de s'installer dès aujourd'hui sur des positions stratégiques en possession des Serbes et des Grecs. Mais ce serait pour les Alliés une raison péremptoire de refuser leurs bons offices pour des négociations destinées à tourner contre eux.