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GERMANIQUES

3 décembre 1914.

Le roi George V s'est rendu mardi au grand- quartier général de l'armée britannique en France. Il y a reçu la visite du présider t de la République, et les deux chefs d'État, accompagnés du maréchal French, du général JofTre et de M. Viviani, se sont rendus sur le front. Le soir, le roi a retenu à dîner au quartier gér érd britannique le président de la République et sa suite. M. Poincaré et le président du Conseil sont repartis pour Paris dans la nuit.

Cette visite du roi George aux armées a une importance plus grande que le public ne peut s'imaginer au premier abord. C'est la première fois, depuis 1743, qu'un roi de Grande-Bretagne se rerd près dure armée britannique sur le continent. Cette année-là, pendant la guerre de succession d'Autriche, l'Argleterre était en guerre avec la France. Le 27 novembre 1743, l'armée anglo-austrohanovrienne, commandée par George II, se heurta, à Dettirgen, à l'armée frarçnse. Par la faute de quelquesuns de nos paladins dort la fougue imprévoyante fit perdre, comme en tant d'autres rercortres décisives des siècles précéder ts, le fruit de toute ure campogre, l'armée de Louis XV fut battue. Mais George II faillit être pris. Depuis, aucun de ses successeurs ne voulut renouveler l'expérience, ou, plutôt, aucun gouvernement ne leur permit de s'exposer, eux et le pays, à un pareil

accident. Mais la guerre d'aujourd'hui ne comporte pas le même genre de risques et le Cabinet Asquith, après avoir pris sur mer les précautions utiles, a laissé le roi porter à son armée, sur le champ de bataille des Flandres, le témoignage de reconnaissance et d'admiration qu'il brûlait de leur donner. D'ailleurs, l'héritier de la couronne était déjà depuis quelques semaines de service au quartier général du maréchal French et sa présence — au point de vue historique — était peut-être encore plus remarquable que celle du souverain. Depuis 1356, aucun prince de Galles, en armes, ne s'était trouvé sur le sol de France.

Cette double infraction à de longues traditions montre à quel point la Grande-Bretagne et la France sont maintenant étroitement unies. L'agression germanique a plus fait, pour sceller indissolublement l'Entente cordiale et la transformer en alliance fraternelle, que tous les raisonnements, tous les discours et tous les efforts individuels. Toutes les intrigues et les manœuvres, comme il s'en dessine déjà, ne parviendront point à ébranler une confiance, qui est entière, entre les deux pays, et une cohésion, qui est parfaite, entre les actions des deux armées et des deux diplomaties. Un peu partout les reptiles austro-allemands sifflent aux oreilles françaises des airs de sirène. Leur chanson est la même qu'à la veille d'Agadir et dans les circonstances critiques où l'Allemagne a prétendu embrigader la France pour son entreprise mondiale. Le refrain est connu : La France et l'Allemagne sont faites pour s'entendre ; elles se complètent ; elles n'ont l'une et l'autre qu'un véritable ennemi : l'Angleterre. Il y a aussi le refrain du « péril slave », qui trouve parfois de l'écho dans les milieux où le dévergondage intellectuel faisait célébrer la civilisation aile-

mande contre la barbarie cosaque. Il faut une impudence inouïe pour revenir chantonner ces airs sur les ruines des villes saccagées, à la lueur de l'incendie des monuments bombardés, au bord des fosses où sont enfouis pêle-mêle femmes, vieillards et enfants massacrés. Mais l'impudence germanique est sans limites. Elle a toutefois une excuse, la badauderie des gens qui viennent écouter. Seulement, aujourd'hui, cette badauderie est "criminelle. Si des dilettantes de la musique reptilienne s'avisaient en France de reprendre l'air en sourdine, il faudrait sans retard les envoyer rejoindre leurs auteurs favoris dans le camp germanique. Leur place y est toute marquée. En France il n'y en a plus pour eux.

Le Livre Bleu et le Livre Jaune ont assez montré que l'Angleterre et la France sont allées jusqu'aux extrêmes limites de la conciliation afin d'écarter une conflagration générale. On peut même affirmer qu'elles ont poussé la bonne volonté jusqu'à l'imprudence. Elles ont mieux aimé risquer de compromettre le succès des premières opérations militaires que d'encourir la plus légère responsabilité dans l'ouverture des hostilités. L'Austro- Allemagne a voulu la guerre à tout prix ; l'Angleterre et nous la lui ferons jusqu'au bout.

DÉCLARATIONS ET MENSONGES DE M. DE BETHMANN- HOLLWEG. — DISCOURS DE M. SALANDRA.

4 décembre 1914-

Le Reichstag allemand s'est réuni hier pour écouter des explications du chancelier et voter un nouveau crédit

de cinq milliards de marks ; il s'est ajourné ensuite au 2 mars. Le Parlement italien a repris ses séances et a enter du un exposé de M. Salandra. Ces deux déclarations gouverremen taies n'apprennent rien de nouveau/ mais sont intéressantes de divers points de vue.

Nous n'avons pas sous les yeux le discours de M. de Bethmann-Hollweg dont nous ne pourrons connaître le texte que dans quelques jours par les journaux allemands. Nous ne pouvons donc le juger que d'après les analyses télégraphiées dans les pays neutres. Mais cela suffit pour apprécier la thèse soutenue par l'homme de l'axiome : « Nécessité fait loi ». Pris dans un engrenage de mensonges méthodiques, le docteur de Bethmann-Hollweg ne pouvait pas tenir un langage différent de celui de la séance du 4 août. Il était au contraire condamné à enfoncer d'autant plus l'erreur initiale dans l'esprit de ses auditeurs que, depuis le commencement de la guerre, les déceptions germaniques s'accumulent. Le chancelier a donc répété avec plus de force que jamais son argument favori : la responsabilité de la guerre retombe sur la Russie et sur l'Angleterre ; sir la Russie perce qu'elle a mobilisé quand l'Autriche-Hongrie a rcmpu avec la Serbie ; sur l'Angleterre parce qu'elle n'a pas retenu la Russie et qu'elle a pris parti pour la France, alliée de la Russie. Quant à la France, dont l'attitude ultra-pacifique pendant toute la phase diplomatique de la crise, pouvait difficilemert être incrimirée, le juriste diplomate qui dirige la politique de l'empire s'est borné à dire que l'Allemrgr.e, dans ses négocie tions avec elle, « avait toujours constaté le désir de la revanche entretenu par des hommes politiques ambitieux ».

Ce sont là trois mersorges. Us ne sont pas nouveaux et ils seront sans doute acceptés comme des vérités ircon-

testables par l'immense majorité de l'opinion allemande. Toutefois, il ne faut pas se lasser de les démentir. La Russie a mobilisé après que l'Autriche-Hongrie avait déjà mobilisé elle-même et s'efforçait, sous le couvert de sa rupture avec la Serbie, de prendre une avance décisive. Si on lui en veut tant à Vienne et à Berlin, c'est que le tsar et M. Sazonof ont opportunément déjoué le plan infernal austro-allemand. Si la Russie avait laissé s'achever la mobilisation gér érale austro-hongroise et se continuer la mobilisation clandestine allemande sans prendre elle-même des précautions, elle fût allée au-devant d'un désastre militaire ou politique. Il lui eût fallu capituler diplomatiquement ou accepter une lutte inégale. Elle a rempli un devoir sacré en répliquant par une mobilisation partielle. Mais elle a prévenu loyalement l'Allemagne et l'Autriche de ses intentions. Elle a déckré dès la première heure qu'elle ne laisserait pas écraser la Serbie, odieusement provoquée. Jamais elle n'a laissé subsister sur ce point le moindre doute à Berlin ou à Vienne. Si M. de Bethmann-Hollweg s'est imaginé le contraire, c'est qu'il a été déplorablement renseigné par ses propres agents ou qu'il a cru ce qu'il lui plaisait de croire sans tenir aucun compte des réalités. De plus, dans une dépêche particulière à Guillaume II, le tsar Nicolas avait donné sa parole d'honneur que ses troupes ne se livreraient à aucun acte hostile aussi longtemps que dureraient les pourparlers avec l'Autriche. A cet engagement, daté du 31 juillet, l'Allemrgn'e répondit en déclarant la guerre à la Russie le Ier août. Dans ce conflit austro-russe, c'est elle qui prit l'initiative de la rupture avec la Russie alors que l'Autriche-Hongrie, partie principale, continuait de négocier. Personne, pas même le plus fougueux socialiste, ne s'est trouvé au Reichstrg pour jeter cette vérité à la

face du solennel menteur. Mais il s'en trouvera dans le courant de 191 5.

L'accusation contre l'Angleterre est aussi mal fondée. A plusieurs reprises Sir Edward Grey a prévenu le prince Lichnowsky et fait prévenir M. de Bethmann- Hollweg par Sir E. Goschen que, si la France venait à être impliquée dans la conflagration ou si la neutralité de la Belgique était violée, l'Angleterre serait aussi entraînée (drawn in). Tous les avertissements, en temps utile, ont été donnés à Berlin comme à Vienne. On les a méprisés. Le grand état-major de Berlin et les diplomates casqués de la Germanie professaient un tel dédain pour l'armée russe, pour l'armée et le gouvernement français, pour toute l'organisation britannique, qu'ils n'admettaient pas un instant la pensée d'une résistance efficace de leur part. Ils ont obstinément suivi une voie marquée d'avance sans se préoccuper des formidables obstacles signalés à l'horizon ; c'est tant pis pour eux. Quand ils tentent de rejeter les responsabilités sur autrui, ils entreprennent une tâche impossible : en dehors de la Germanie maintenue systématiquement dans l'erreur, le monde entier sait aujourd'hui où sont les criminels.

Pour la France, on haussera les épaules en lisant que ses hommes politiques étaient constamment hantés du désir de la revanche. Les hommes au pouvoir à Paris au mois de juillet 1914 et ceux qui les avaient précédés poussaient le pacifisme à un degré inquiétant pour nous. L'heure n'est pas venue d'en dire davantage. Mais si l'on a un reproche à faire à nos ministres d'alors, ce n'est certes pas celui d'avoir exagéré nos préparatifs de guerre.

Nous reproduisons plus loin les déclarations de M. Salandra. Elles correspondent à ce qu'on savait déjà

des intentions du gouvernement italien, qui peuvent se résumer en peu de mots : égoïsme sacré, neutralité très armée, intervention militaire réservée pour le moment où les ambitions nationales pourront être réalisées avec le moins de risques.

L'Italie, a dit en somme le président du Conseil, n'a pas pas été consultée par ses alliées au cours de la crise diplomatique ; le conflit a éclaté sans participation ni entente de sa part. Elle était donc libre de ses décisions. Elle a décidé qu'elle n'était pas engagée et a proclamé sa neutralité. Mais cette neutralité ne suffit pas à la garantir contre les conséquences de l'immense bouleversement qui prend chaque jour plus d'ampleur et dont il n'est donné à personne de prévoir la fin ; elle doit donc être active et vigilante, fortement armée et prête à toute éventualité. Comme la force, dans le monde d'aujourd'hui, devient l'unique garantie du salut d'un peuple, l'Italie doit organiser sa force et consentir à cet effet les sacrifices financiers nécessaires. Le Cabinet en fonctions poursuivra la tâche ardue qui lui incombe « avec le souci vigilant des futures destinées de l'Italie dans le monde ».

Cela signifie clairement que le gouvernement italien ne veut pas laisser la guerre européenne se terminer sans s'être assuré d'une manière ou de l'autre l'acquisition du Trentin et de Trieste. Aucun gouvernement ne pourrait tenir dans la péninsule si la paix se concluait entre les belligérants actuels sans que ces terres irredente eussent fait retour à l'Italie. La situation en Roumanie est analogue ; une révolution balayerait le gouvernement si la paix se rétablissait entre la Russie et l'Autriche-Hongrie sans que la Transylvanie fût réunie au royaume. On devra donc s'attendre à voir l'Italie et la Roumanie sortir en même temps de leur neutralité. Aucune intrigue diplo-

matiquc ne saurait prévaloir contre des passions nationales irrésistibles. Dans les deux pays en cause, l'opinion consent bien à laisser au gouvernement responsable le choix du moment ; mais elle ne pardonnerait jamais une temporisation qui aboutirait à l'inaction.

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