‹ L'Europe au jour le jour (volume 5)Chapitre 61 sur 161 · LA GUERRE ET LA SUISSE. — LERAID DE FRIEDRICHSHAFEN. — LA CONTREBANDE · texte numérisé non relu

LA GUERRE ET LA SUISSE. — LERAID DE FRIEDRICHSHAFEN. — LA CONTREBANDE

5 décembre 1914.

Le raid des aviateurs anglais à Friedrichshafen a provoqué en Suisse une émotion disproportionnée avec les faits. Nos voisins d'outre-Jura affirment, et nous les croyons sur parole, que les hardis agresseurs des usines Zeppelin ont survolé à différents instants le territoire suisse. Mais il est tout aussi certain que cette violation du ciel helvétique a été involontaire, qu'elle s'est produite seulement à un endroit ou aux endroits où le territoire suisse forme des saillies aiguës en territoire allemand, que la confusion du haut des airs était très explicable et que toutes les assurances désirables pour l'avenir ont été données au gouvernement suisse. Nous sommes entièrement d'accord avec nos confrères suisses pour demander que pareil incident ne se renouvelle pas. En effet, si un nouveau prétexte était fourni aux Allemands, ils jetteraient les hauts cris dans toute la Confédération et les germanophiles en profiteraient pour essayer de soulever l'opinion contre nous. Les aviateurs qui voudront rendre une nouvelle visite aux chantiers de Friedrichshafen n 'au-

ront qu'à se munir de bonnes cartes et à surveiller exactement leur route.

Cela dit, il faut aussi constater que la légation d'Allemagne à Berne a protesté contre la prétendue violation de la neutralité suisse par les aviateurs anglais avec une véhémence absolument injustifiée de sa part et que le Conseil fédéral avait beau jeu pour lui répondre. A différentes reprises, les Allemands ont commis sur le territoire suisse des violations caractérisées qui n'ont pas fait l'objet de protestations aussi vives de la part des Alliés, de la France en particulier. Des obus allemands sont, tombés en territoire suisse. Avant-hier encore une patrouille allemande a tiré à travers le territoire suisse sur un groupe de soldats suisses qui causaient avec des soldats français de chaque côté de la frontière du Jura. Si l'on se montre indulgent pour ces incidents, il n'y a pas de raison de se montrer sévère pour d'autres de même nature. La déception des Allemands en voyant leurs chantiers de Zeppelins assaillis par l'ennemi explique leur fureur ; elle ne justifie pas des réclamations diplomatiques passionnées. L'incident est heureusement clos aujourd'hui grâce à une bonne volonté réciproque des gouvernements suisse, anglais et français. Mais il n'en mérite pas moins d'être retenu comme un trait caractéristique de la politique germanique : les Allemands, qui ont outrageusement violé la neutralité de la Belgique et du Luxembourg et qui proclament hautement leur droit de piétiner sur les traités les plus solennels signés par leur gouvernement, requièrent la Suisse de foudroyer la France et l'Angleterre parce que des aviateurs ennemis ont passé, dit-on, au-dessus de lambeaux du territoire helvétique.

Tout cela n'arrivera point à troubler nos excellents rap-

ports avec la Suisse. Nous sommes les premiers à comprendre les difficultés de sa situation actuelle et à reconnaître la générosité d'une grande partie de sa population pour les malheureux réfugiés. Nous comprenons aussi ses inquiétudes au sujet de son propre ravitaillement et nous rendons hommage au scrupule avec lequel les autorités fédérales exécutent les arrangements pris avec la France à ce propos. On a trop parlé chez nous de la contrebande qui se faisait en Suisse au profit de l'Allemagne sans distinguer entre les responsabilités. Tout d'abord, en fait, aujourd'hui, la Suisse interdit effectivement l'exportation de presque tous les articles qualifiés contrebande par la France et l'Angleterre. Comme l'a dit exactement le président de la Confédération, il n'y a guère que l'aluminium qui reste encore en dehors. Mais c'est de France précisément que vient presque toute la matière première, la bauxite, indispensable à la fabrication de l'aluminium." Les usines suisses sont obligées d'importer la bauxite ; elles se bornent à la traiter avec la force motrice que leur donnent les puissantes chutes d'eau utilisées. Il dépend donc en grande partie de nous de suspendre la fabrication en Suisse de l'aluminium ou de la subordonner à une interdiction efficace d'exportation.

Quant aux produits alimentaires, aux céréales notamment, la Suisse est obligée de recourir à l'importation par le territoire français pour assurer sa subsistance. Cette nécessité a été prouvée et nous l'avons reconnue. Avant la fin d'octobre, le gouvernement fédéral avait déjà dû aliéner plus de 5.000 des 11.500 vagons de blé constituant ses réserves de guerre. Si ces prélèvements avaient continué, les réserves seraient épuisées maintenant et l'alimentation du pays livrée aux spéculateurs. Le gouver-

nement français avait tout intérêt à venir en aide à nos voisins à cette occasion. Il devait leur donner un témoignage de sympathie et empêcher la Suisse de s'habituer à recevoir par d'autres voies ferrées que les nôtres les objets d'alimentation nécessaires à sa subsistance. Il n'a certainement pas dépassé en ce sens la limite convenable^ Les arrangements pris à ce sujet sont appliqués chez nous avec une extrême rigueur. Le transport à travers la France et la livraison au commissariat des guerres suisse s'effectuent dans des conditions de régularité audessus de tout soupçon. De ce côté, aucune fraude n'est possible.

Il reste la question du transit des vagons de blé venant d'Italie. Or la liberté de ce transit par la Suisse est stipulée dans des traités qui engagent le gouvernement de la Confédération. Mais, pour que le transit soit obligatoire, il faut qu'il soit direct et non pas coupé, c'est-à-dire que la lettre de voiture soit au nom d'un destinataire résidant hors de Suisse et qu'aucune réexpédition re soit effectuée. Les autorités fédérales fort respecter strictement cette règle. Elles sont donc à l'abri de tout reproche. Le transit par la Suisse vers l'Allenu gne ne peut donc s'opérer que par l'Italie. Là, les fraudeurs ont longtemps recouru à des subterfuges pour Lire passer des chargements de blé en Allemagne. Mais là aussi leurs « trucs » sont déjoués ou sur le point de l'être. Ou bien les chargements seront livrables en Italie ou en Suisse, et ils y seront effectivement livrés au destinât ire indiqué ; ou bien, pour être livrables hors d'It lie ou de Suisse, ils seront au nom d'un destinataire résid i t en Allemf.gr e et ils pourront être saisis sur mer par les croiseurs des belligérants. Les connaissements à ordre, pour le port de Gênes par exemple, ne sont plus admis. C'est à nos Gauvain. — T. VII. 24

croiseurs maintenant d'exercer la surveillance nécessaire. Quant aux gouvernements de Suisse et d'Italie, nous ne sommes en droit de leur adresser aucun reproche. Nous devons, au contraire, les remercier de remplir avec correction leurs devoirs difficiles d'États neutres. Il dépend de nous surtout, de l'intelligente coordination de nos efforts de réprimer le mal dont nous nous plaignons.

LA GUERRE ET L ITALIE. — VOTE SUR LA NEUTRALITE. — LE PRINCE DE BULOW A ROME. — REVELATIONS DE M. GIOLITTI SUR LA PROPOSITION AUTRICHIENNE DU 9 AOUT I9I3.

7 décembre 1914.

Avant-hier samedi, la Chambre des députés italienne a voté, par 413 voix contre 49, un ordre du jour déclarant que la neutralité de l'Italie a été proclamée de plein droit, après mûre réflexion, et assurant de la confiance de la Chambre le gouvernement « qui, conscient de ses graves responsabilités, saura engager, dans la forme et par les moyens les plus appropriés, une action conforme aux suprêmes intérêts nationaux ». Les 49 opposants se répartissent en 43 socialistes dits officiels, 5 républicains et un syndicaliste. Dans un nouveau discours, M. Salandra a eu grand soin de n'indiquer aucune préférence pour l'un des groupes de belligérants. Il a même blâmé les critiques formulées par quelques orateurs cortre les procédés austro-allemands ; de même il a relevé vivement l'observation d'un député qui s'écriait que jamais l'armée italienne ne pourrait marcher avec les empires du centre.

Mais l'opinion générale à Montecitorio est que toute action commune avec l'Autriche-Horgrie est désormais impossible. Or, comme le prince de Bùlow l'a reconnu lui-même dans son récent ouvrage sur la politique allemande, l'Italie et l'Autriche- Hongrie ne peuvent être qu'alliées ou ennemies. Comme l'alliance a été rompue en fait à la fin de juillet den ier par l'agression commise par l'Autriche-Horgrie contre la Serbie sans le consentement de l'Italie, la conclusion s'impose.

C'est pourtant afin d'erg ger l'Italie dans la politique qu^il a déclarée lui-même irréalisable que le prince de Bùlow va diriger l'ambassade d'Allemagne près le Quirinal. La nouvelle de sa nomination est aujourd'hui confirmée. Comme tout ce qui vient d'Allemagne, d'ailleurs, elle est présentée sous une forme hypocrite. Le prince de Biilow n'est pas nommé, dit-on, à la place de M. de Flotow ; il le remplace seulement au palais Gaffarelli pendant que l'ambassadeur titulaire va prendre quelque repos. En réalité Guillaume II écarte M. de Flotow, coupable de n'avoir pas réussi, et joue son dernier atout italien en faisant rentrer en scène l'ancien chancelier remercié sans façon en 1909. Comme nous le disions quand la nouvelle de ce changement a commencé de se répandre, Guillaume II doit sentir ses affires bien compromises pour recourir au « cher Bernard » qui lui avait infligé, dans les Novembertage de 1908, une mortification trop méritée en pleine séance du Reichst-ig. Cette nomination, provisoire ou non, est un appel désespéré dans la tempête au pilote débarqué dédaigneusement quand le temps semblait s'être remis au beau. Mais les actes politiques sont comme les pierres lancées du haut d'une montagne ; une fois détachées, elles roulent jusqu'au bas de la pente en dépit des objurgations des imprudents

qui les ont poussées du pied. Guillaume II et François- Joseph ont déchaîné la guerre sur l'Europe ; la guerre poursuivra son cours jusqu'au terme final. L'Italie, qu'on n'a pas consultée, doit prendre ses mesures pour sauvegarder « ses suprêmes intérêts nationaux ». Elle ne cherchera pas à rattraper les rochers bondissants au risque d'être écrasée. Le jeu que va jouer l'ancien chancelier est facile à deviner. Il consiste à retenir l'Italie en lui faisant offrir par l'Autriche les territoires qu'elle désire. De même, dans sa récente entrevue avec le comte Tisza, Guillaume II a dû s'efforcer de convaincre le gouvernement austro-hongrois de satisfaire les Roumains de Transylvanie afin de prévenir l'intervention de la Roumanie. Mais cette double combinaison ne peut pas réussir. L'octroi de larges franchises, de l'autonomie même, à la Transylvanie ne contenterait nullement les patriotes roumains ; il les engagerait plutôt à intervenir plus promptement afin que l'occasion de créer l'unité nationale ne soit pas définitivement perdue. D'autre part, les Magyars ne veulent à aucun prix d'une autonomie transylvaine, qui serait à leurs yeux le commencement de la fin de la domination magyare en Transleithanie. Quant au Trentin et à Trieste, c'est leur annexion pure et simple que désire passionnément l'Italie, et l'on ne voit guère le gouvernement austrohongrois céder sa marche des Alpes et son grand port de commerce. On conçoit peut-être encore moins l'Allemagne recommandant à son alliée d'aliéner le grand emporium germanique sur l'Adriatique, le terminus des grandes lignes transalpines, la porte de la Germanie sur l'Orient. A la première conversation sur ces sujets scabreux, MM. Sahndra et Sonnino découvriront facilement que l'Austro-Allemagne cherche uniquement à traîner en longueur avec eux.

La révélation faite à la séance d'avart-hier par M. Giolitti éclairera aussi le public italien. M. Giolitti, qu'on ne s'attendait pas à entendre, a pris la parole pour divulguer une négociation confidentielle du mois d'août 191 3. L'ancien président du Conseil a dit qu'au cours de la seconde guerre balkanique, le 9 août 191 3, il avait reçu du marquis de San Giuliano, ministre des affaires étrangères, le télégramme suivant :

L'Autriche nous fait connaître, ainsi qu'à l'Allemagne, son intention d'agir contre la Serbie et elle déclare qu'une telle action de sa part ne peut être considérée que comme défensive. Elle espère faire jouer le casus fœderis de la Triple- Alliance que je juge inapplicable en la circonstance. Je cherche à combiner nos efforts avec ceux de l'Allemagne en vue d'empêcher une telle action de la part de l'Autriche, mais il serait nécessaire de dire clairement que nous ne considérons pas cette action éventuelle comme défensive. Nous ne croyons donc pas qu'il existe de casus fœderis.

Le 9 août 191 3, c'était exactement la veille de la conclusion du traité de Bucarest, signé le 10 août. Ainsi, au moment où la paix allait enfin se conclure entre les Balkaniques, l'Autriche- Hongrie projetait de se jeter sur la Serbie et elle qualifiait cette agression de « défensive ». Défensive, comme l'agression des 23-25 juillet 1914 ! Le traité de Bucarest une fois signé, le Cabinet de Vienne ne perdit pas tout espoir. N'ayant pu empêcher la conclusion de la paix, il prétendit la rompre sous prétexte d'exercer un droit de revision européen sur le traité. Il batailla avec acharnement sur ce terrain. Chose étrarge, il trouva des partisans de cette belle combinaison dans la Triple-Entente. Nous combattîmes ici avec toute l'énergie possible en sens contraire. Mais ce qui retint l'Autriche-Hongrie d'aller jusqu'au bout de son projet criminel, ce fut l'Allemagne. Non pas que Guillaume II fût plus tendre pour • la Serbie en 191 3 qu'en 1914. Seulement, en 191 3, la

Roumanie était en jeu. La Roumanie ne voulait pas qu'on touchât à l'équilibre balkanique établi par le traité de Bucarest, et Guillaume II, soucieux de ménager l'avenir — celui de 1914, déclara que la paix de Bucarest était définitive. Comme M. Giolitti avait fait, de son côté, déclarer à Vienne que l'Ai triche- Hongrie, en marchant contre la Serbie, agirait à ses risques et périls, le gouvernement austro-hongrois, dut, à regret, retirer ses. prétentions. En 1914 il a repris son projet, cette fois avec la connivence concertée de Guillaume II. Tous deux comptaient sans aucun doute que leur agression, combii ée à loisir dans l'ombre, serait couronnée par un succès foudroyant et que l'Italie, comme la Roumanie,, serait réduite à s'incliner devant les faits accomplis, c'est-à-dire condamnée au rôle de vassale dans le grand empire rêvé par Guillaume II. Les choses ont tourné autrement. La leçon ne sera perdue pour personre.

LA NEUTRALITÉ BELGE ET L'ALLEMAGNE. — LE LIVRE BLANC SUR LA CRISE D'AOUT. — LES POURPARLERS DE I912 ENTRE LE COLONEL BRIDGES ET LE GENERAL JUNGBLUTH.

8 décembre 1914.

Depuis l'échec de son offensive foudroyante du mois d'août, l'Allemagne ressent le besoin de plus en plus vif de justifier par des arguments juridiques la politique qu'elle soutenait exclusivement par la force des armes. Le 4 août, en exposant au Reichstag la situation générale, M. de Bethmann-Hollweg a déclaré : « Messieurs, nous

sommes maintenant dans la nécessité de nous défendre, et nécessité ne connaît pas de loi ! Nos troupes ont occupé le Luxembourg, peut-être déjà foulé le territoire belge. Messieurs, cela est contraire aux prescriptions du droit international. Le gouvernement français, il est vrai, a déclaré à Bruxelles qu'il respecterait la neutralité de la Belgique aussi longtemps que l'adversaire la respecterait. Mais nous savions que la France était prête à l'attaque. La France pouvait attendre, mais nous, nous ne le pouvions pas ! Une attaque française sur nos flancs, sur le bas Rhin, aurait pu nous être fatale. Ainsi nous étions forcés de passer outre aux protestations justifiées du gouvernement luxembourgeois et du gouvernement belge. L'illégalité — je parle ouvertement — l'illégalité que nous commettons ainsi, nous chercherons à la réparer dès que notre but militaire aura été atteint. Quand on est aussi menacé que nous et qu'on combat pour son bien suprême, on s'arrange comme on peut ! » Telle est la traduction littérale de ce passage capital du discours prononcé par le chancelier allemand à la séance historique du 4 août. Le texte allemand traduit est pris dans le Livre Blanc publié à Berlin et dans une brochure de propagande intitulée Der Kriegsausbruch 1914, qui contient à la fois les pièces diplomatiques reproduites dans le Livre Blanc et des documents destinés à stimuler le patriotisme germanique.

Ainsi, le 4 août 1914, au moment où il s'agissait de justifier devant les représentants du peuple allemand la politique qui avait conduit à la guerre, le chancelier de l'empire reconnaissait ouvertement avoir violé le droit international et commis une illégalité en envahissant le Luxembourg et la Belgique. Au moment où le crime s'accomplissait par ses ordres, il avouait la préméditation.

Toutes les justifications présentées ultérieurement, quelles qu'elles soient, sont donc dénuées de toute valeur. Toutefois, depuis le mois d'octobre, le docteur de Bethmann-Holhveg s'ingénie à vouloir prouver que l'Angleterre et la Belgique s'étaient avant 1914 rendues coupables de machinations concertées contre l'Allemagne et qu'elles s'étaient entendues pour laisser éventuellement occuper le territoire belge par les troupes britanniques. Il vient de tenter un nouvel effort en ce sens. Le 25 novembre, la Gazette de V Allemagne du Nord a publié dans un supplément spécial des pièces trouvées à Bruxelles dans les archives du ministère de la guerre et desquelles il résulterait, suivant elle, que l'attaché militaire d'Angleterre, le lieutenant-colonel Bridges, aurait préparé en 1912, avec le général belge Jungbluth, des opérations de débarquement sur les côtes belges. Sir Edward Grey et le gouvernement belge répondent aujourd'hui à cette accusation par d'éclatantes justifications. Mais les faits constituent encore de meilleures preuves que toutes les réfutations écrites.

Le Livre Bleu, le Livre Gris et le Livre Jaune contiennent une série de pièces qui établissent avec une évidence frappante que la Belgique a attendu jusqu'à la dernière minute — trop tard, certainement — pour défendre son territoire. Même après l'ultimatum remis le 2 août, à sept heures du soir, à M. Davignon par le ministre d'Allemagne à Bruxelles, ultimatum fixant un délai de douze heures pour la réponse, même après l'expiration de ce délai, le 3 août, c'est-à-dire après le moment où il se trouvait en état de légitime défense, le gouvernement belge déclina les offres de concours armé du ministre de France à Bruxelles. Il attendit, pour faire appel aux puissances garantes, d'avoir été informé que le territoire belge

était effectivement envahi par les troupes allemandes. Jusque là l'Angleterre et la France s'abstinrent de tout acte d'intervention quelconque en Belgique. Quoique l'une et l'autre connussent les intentions de l'Allemagne au sujet de l'invasion de la Belgique, ni l'une ni l'autre n'avaient pris de mesures préventives. Le projet de débarquement dont la Gazette de V Allemagne du Nord fait un grief à l'Angleterre ne fut pas exécuté, et pourtant c'eût été le cas ou jamais d'effectuer une opération de ce genre, si elle avait été convenue. Non, il ne faut pas se lasser de le répéter, la Belgique, l'Angleterre et la France n'ont pas commis la plus légère incorrection internationale à l'égard de l'Allemagne. Elles ont plutôt péché par inertie. En présence d'un danger comme celui qu'elles voyaient se former et grossir en Allemagne, elles avaient le droit et le devoir de se prémunir contre une agression menaçant leur existence même. Elles ne se sont malheureusement pas assez concertées sur les moyens d'y faire face. Toutes les publications des reptiles germaniques ne détruiront pas cette triste constatation.

LA « DÉFENSIVE » DE l'AUSTRO- ALLEMAGNE A LA LUMIÈRE DES ÉVÉNEMENTS.

Toute la presse italienne discute les divulgations faites le 5 décembre à la tribune de Montecitorio par M. Giolitti. En révélant au public que, le 9 août 1913, le Cabinet de Vienne avait communiqué à ceux de Rome et de Berlin son intention d'attaquer la Serbie tout en quali-

fiant cette action de défensive et en invoquant près des alliés de François-Joseph le casas fœderis, le prédécesseur de M. Salandra a permis non seulement à l'Italie, mais à tous les pays étrangers, d'apprécier exactement les procédés diplomatiques de l'Austro- Allemagne. Car le jugement qui s'applique à la politique de l'Autriche- Hongrie en août 191 3 doit également s'appliquer à celle de l'Allemagne et de son alliée en juillet 1914. Si, l'été de l'année passée, le gouvernement allemand a refusé de s'associer au projet d'agression austro-hongrois, ce n'est point du tout parce qu'il l'estimait contraire à la morale et au droit, mais parce qu'il craignait que son exécution obligeât la Roumanie et la Grèce, la Roumanie surtout, à marcher contre l'Autriche- Hongrie. A ce moment la Turquie était encore accablée par la première guerre balkanique et ce qui restait de l'armée ottomane n'était pas entre les mains de la mission militaire allemande. La Bulgarie écrasée et la Turquie impuissante étaient hors de combat. L'Autriche aurait eu contre elle tout ce qui était vigoureux et sain dans la péninsule balkanique. Le caractère odieux de son agression eût aussi soulevé contre elle l'opinion générale. Si le conflit austro-balkanique eût dégénéré, comme c'était probable, en conflagration européenne, il se fût présenté dans des conditions militaires et diplomatiques déplorables pour l'Austro- Allemagne.

Ce n'était donc pas l'immoralité, mais l'inopportunité de la combinaison qu'on réprouvait à Berlin. Pour engager sa grande entreprise d'hégémonie, l'Allemagne tenait à choisir son moment. Elle crut le moment venu l'été dernier lorsque le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande semblait sur le point d'être déchiré par la guerre civile, que la France paraissait gangrenée par les

discordes extérieures, que la Russie était absorbée par son travail de reconstitution militaire et économique, et que le concours du roi de Roumanie était probable. D'accord avec l'Autriche- Hongrie, elle choisit la fin du mois de juillet pour la rupture générale parce que la répression de l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand et de sa femme parut un prétexte à souhait et que le président de la République française, accompagné de son président du Conseil, ministre des affaires étrangères, voguait alors sur la mer Baltique. Mais, la décision une fois prise, le procédé employé fut le même que celui du Cabinet de Vienne au mois d'août de l'année précédente.

On fut entièrement d'accord à la Wilhelmstrasse et au Ballplatz pour qualifier de défensive l'abominable agression concertée entre les deux gouvernements. Défensive à l'égard de la Serbie, parce que ce petit royaume refusait de se soumettre au protectorat austro-hongrois. Défensive à l'égard de la Russie, parce que le tsar refusait de laisser bouleverser l'Orient au gré de ses adversaires. Défensive à l'égard de la France, parce que nous refusions de rompre notre alliance avec la Russie et de laisser détruire à nos dépens l'équilibre européen. Défensive enfin à l'égard de la Belgique, parce que cet Etat neutre prétendait s'opposer à la violation de sa neutralité. C'est ainsi que l'assassin se trouve en état de légitime défense contre la victime assaillie qui ne veut pas se laisser tranquillement dépouiller.

Les procédés employés durart la guerre par les deux Etats ce mp lices dérivent du même principe. Les armées allemardes les ont appliqués comme les armées austrohorgroises aux populations des pays envahis. Elle se sont « défendues » contre les dangers que celles-ci « auraient

pu leur faire courir » en en exterminant une partie et en terrorisant le reste. A cet effet, et par ordre supérieur, elles ont massacré, mutilé, violé, brûlé. La doctrine est la même. Les Moltke et les Bernhsrdi l'ont formulée ; le monde assiste aujourd'hui à sa mise en œuvre.

Au mois d'août 191 3, MM. Giolitti et de San Giuliano ne voulurent pas participer à l'entreprise de brigandage projetée par l'archiduc François-Ferdinand et son entourage. Ils répondirent que c'était une « action que l'Autriche accomplirait pour son propre compte, puisqu'il ne s'agissait pas pour elle de se défendre et que personne ne songeait à l'attaquer ». De même, au mois de juillet dernier, M. de San Giuliano refusa d'associer l'Italie à la nouvelle agression au sujet de laquelle il n'avait même pas été consulté. Nos voisins de l'autre côté des Alpes sont aujourd'hui pleinement édifiés. Ils savent comment l'Austro-Allemagne les traite et ce qu'elle attend d'eux» En voyant le prince de Bùlow revenir à Rome en costume d'ambassadeur, ils se méfieront de ce bloc enfariné. Les présents ou plutôt les promesses de présents de l'ancien chancelier ne les induiront guère en tentation. Aucun Italien ne peut douter que la Germanie tient absolument à garder, pour elle son emprise sur l'Adriatique et qu'elle ne cédera jamais de bon gré ni Trieste et ses abords, ni l'Istrie. Chacun d'eux pourra répéter au prince de Bùlow l'axiome qu'il a inscrit lui-même dans son livre sur la politique allemande : « L'Autriche et l'Italie ne peuvent être qu'alliées ou ennemies. » Or personne ne peut plus songer, même à Berlin, à reconstituer l'alliance de ces deux rivales. Il s'est formé dans toute l'Italie un courant d'opinion irrésistible. Le prince de Bùlow ne le vaincra pas.

VICTOIRE SERBE SUR LES AUSTRO-HONGROIS. — L ALLE- MAGNE ET LE « LIVRE JAUNE ». — L 'APOLOGIE DE LA GUERRE PRÉVENTIVE.

10 décembre 1914-

Les Serbes viennent de prendre une belle revanche de l'occupation de Belgrade. A Vienne et à Berlin, on avait célébré comme un triomphe militaire la « prise » de la capitale serbe. Or Belgrade était totalement évacuée depuis un jour quand les Austro-Horgrois y sont entrés, et le gouvernement serbe l'avait quittée pour s'installer à Nich immédiatement après la remise de sa réponse à l'ultimatum autrichien, le soir du 25 juillet. On s'attendait alors à voir la ville occupée dès le lendemain par les Austro- Hongrois. Ils ont mis plus de quatre mois à effectuer cette opération. Ce n'est vraiment pas là un grard exploit. La capitale serbe n'était pas une place fortifiée ; elle avait une garnison insignifiante. Située à une portée de fusil de la frontière hongroise, elle est à la merci d'un coup de main. Grâce à l'énergie et à l'habileté des troupes serbes sur les champs de bataille du nordouest, elle se défendit heureusement jusqu'à la fin de novembre, Mais quand l'armée du prince-régent, pressée par des forces très considérables, dut évacuer Valiévo, et que les lignes de la Kolubara furent menacées, la prudence commanda d'évacuer tout à fait Belgrade. Peutêtre sera-ce bientôt le tour des Austro-Hongrois d'en déguerpir. Au commencement de cette semaine, en effet, les Serbes ont repris très vigoureusement l'offensive. Ils ont complètement bousculé l'armée austro-hon-

groise et l'ont refoulée au-delà de Valiévo où la cavalerie serbe est rentrée il y a deux jours. On ne connaît pas encore les détails de ce mouvement victorieux. Mais on sait, de source officielle, que les Austro-Hongrois ont laissé aux mains de l'ennemi plus de 17.000 prisonniers et un énorme butin. Sa Majesté Apostolique devra donc encore une fois renoncer à donner la main aux Bulgares dans la vallée du Vardar et à saisir la Serbie comme gage pour la restitution de la Galicie. Ce n'est pas sa dernière déception ; le juste destin lui en réserve d'autres.

La publication du Livre Jaune a porté un coup sensible à la réputation de l'Allemagne. La presse d'outre-Rhin le sent. Elle ne peut passer tout à fait sous silence un pareil recueil de documents officiels. Mais elle Te cite en général assez dédaigneusement sans discuter les principales pièces. Ne pouvant contredire aucun fait, elle épilogue sur les intentions. Malheureusement pour sa thèse, tout en prétendant justifier le gouvernement impérial devant l'opinion nationale, elle parvient si peu à se dégager de l'état d'esprit où elle vit depuis des années qu'elle accable en réalité les hommes et le pays qu'elle défend. Elle en arrive à plaider coupable. La Gazette de Cologne ne repousse plus la responsabilité de la déclaration de guerre ; elle invoque seulement l'aphorisme de Miguel : « Le véritable auteur d'une guerre n'est pas celui qui la déclare, mais celui qui la rend nécessaire. » Et, pour elle, les véritables auteurs de la guerre de 19 14 sont la Russie et l'Angleterre, l'empereur Nicolas et le roi Edouard. Elle accuse Nicolas II d'avoir « manqué honteusement à sa parole » et Edouard VH d'avoir « chassé l'Allemagne comme un lièvre avec sa meute européenne ». Pour qui a lu- le Livre Orange et le Livre Bleu, cette affirmation fait

simplement lever les épaules. Nicolas II a poussé la longanimité à un point extraordinaire. Mais on dissimule soigneusement au public allemand les pièces de ce grand procès diplomatique, de même que les agences télégraphiques et les journaux allemands ont passé totalement sous silence les révélations faites le 5 décembre à Montecitorio par M. Giolitti.

Toutefois la Gazette de Cologne ne peut s'empêcher de laisser apercevoir le fond de son cœur. A la fin de son article, elle nous livre ce précieux aveu : « On nous a excités à la guerre, et nous n'avons pas été assez bêtes (so dumni) pour attendre que tout fût prêt du côté opposé, que tous les chemins de fer stratégiques russes vers notre frontière fussent construits', que tous les dépôts de munitions anglais en France et en Belgique fussent pleins, que tout fût prêt pour le commencement du jeu et qu'il n'y eût plus qu'à trouver un déclencchement diplomatique. Nous n'avions nulle envie d'en arriver là, et, dès lors que cela devait être, que notre honneur, que nôtre devoir l'exigeait, nous n'avons pas attendu plus longtemps, et nous avons agi comme on doit agir lorsqu'on a devant soi un nœud gordien. » Voilà, de la bouche même de l'interprète officieux de la Wilhelmstrasse, l'apologie de la guerre préventive, apologie déjà exposée en quatre colonnes au mois de mars de cette année par le correspondant de la Gazette de Cologne à Pétersbourg. Dans le même article, d'ailleurs, la Gazette rappelle cette correspondance et s'en fait gloire. Il est donc établi par la presse allemande elle-même que l'Allemagne avait décidé en principe de faire la grande guerre européenne et qu'elle l'a faite au mois d'août dernier parce qu'elle jugeait l'occasion favorable.

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