‹ L'Europe au jour le jour (volume 5)Chapitre 62 sur 161 · TURQUE · texte numérisé non relu

TURQUE

12 décembre 1914.

Le gouvernement britannique vient de compléter son Livre Bleu du mois de novembre sur la rupture avec la Turquie par la publication d'un long rapport récapitulatif, en date du 20 novembre, de Sir Louis Mallet, ambassadeur de Grande-Bretagne à Constantin op le, à Sir Edward Grey. Ce sont les seuls documents officiels que nous possédions encore sur ces importants événements puisque les autres gouvernements intéressés se sont abstenus jusqu'ici de toute publication à ce sujet. Mais cela suffit au lecteur pour qu'il se forme une opinion. En somme, il ressort du rapport de Sir L. Mallet, comme des pièces contenues dans le Livre Bleu, que le Cabinet de Constantinople a berné la Triple-Entente jusqu'au moment où il a cru opportun d'intervenir et que ce moment a été choisi d'accord avec le gouvernement allemand. Ce n'est peut-être, pas tout à fait l'impression que Sir L. Mallet a voulu donner, mais c'est celle qui se dégage à l'évidence des documents mis sous les yeux du public.

Dès les premiers jours du mois d'août la conduite de la Turquie éveilla les plus fortes suspicions. L'armée fut mobilisée, quoique l'empire ottoman ne fût menacé nulle part et qu'il lui fût facile, s'il le désirait, d'obtenir des garanties très sérieuses de son intégrité en retour d'une neutralité sincère. Le grand- vizir donna pour prétexte

la crainte d'une agression bulgare. Or, il connaissait mieux que personne les liens très étroits qui unissaient les Cabinets de Constantinople et de Sofia et les projets d'action commune qu'ils avaient envisagés. D'ailleurs la mobilisation principale s'effectuait non en Thrace, mais en Asie, sur la frontière russe, en Syrie et vers la frontière égyptienne. Des rapports circonstanciés ne tardèrent pas à éclairer à cet égard les ambassades des puissances alliées. Pourtant aucun danger, si minime fût-il, n'apparaissait du côté russe, et M. Beaumont, le chargé d'affaires d'Angleterre, avait déclaré formellement au grandvizir, de la part de Sir E. Grey, que « pourvu que la Turquie gardât une neutralité stricte et absolue pendant la guerre et tant que des circonstances imprévues ne surgiraient pas, le gouvernement de Sa Majesté Britannique n'avait aucun désir ni intention d'annexer l'Egypte, ni de modifier son régime d'une façon quelconque ». Cette déclaration fut renouvelée par Sir L. Mallet à son retour sur le Bosphore^ vers le milieu d'août. Comme les Alliés n'avaient aucun intérêt imaginable à manquer de parole à la Sublime Porte, rien ne justifiait, à aucun degré, les prétendues précautions militaires prises sur les frontières ottomanes d'Asie.

Un second événement ne tarda pas à montrer mieux encore la pensée de derrière la tête des gens de la Sublime Porte. Le 10 août, le Gœben et le Breslau entrèrent librement dans les Dardanelles et se comportèrent dans les Détroits comme dans les eaux territoriales allemandes. Le grand-vizir joua une nouvelle comédie. Il prétendit que l'amirauté ottomane avait acheté les deux croiseurs allemands qui allaient désormais porter le pavillon ottoman. Juridiquement, l'excuse était misérable. La Turquie, puissance neutre, avait un devoir strict à remplir : Gauvain. — T. VII. 25

refuser par la force l'entrée des Dardanelles aux cuirassés des belligérants, ou désarmer ceux qui avaient réussi à y entrer s'ils n'en sortaient pas dans le délai réglementaire. Elle n'en fit rien. Bien plus, le Gœben et le Bresïau reçurent journellement des renforts de toute sorte par la voie bulgare libéralement ouverte à tout ce qui venait d'Allemagne. Par contre, les bateaux de commerce des puissances alliées venant des ports russes de la mer Noire étaient retenus dans les détroits. Des mines étaient posées dans les Dardanelles. A Gaza, des chameaux étaient enlevés à des sujets égyptiens par les' autorités turques. Des émissaires turcs étaient envoyés aux Indes, au Yémen, chez les Senoussis et en Egypte en vue de provoquer un soulèvement de l'islam contre les Alliés. Malgré les dénégations quotidiennes du grand-vizir vis-à-vis des remontrances des ambassadeurs, les Allemands affirmaient tous les jours leur mainmise sur la flotte, l'armée et l'administration ottomanes. La mission navale britannique était contrainte à s'en aller et la mission militaire allemande devenait toute-puissante. On proclamait la suppression solennelle des Capitulations et des postes étrangères.

Malgré toutes ces provocations et tous ces affronts, les trois puissances alliées se bornaient à des protestations platoniques. Elles avaient pris polir principe, c'est Sir Louis Mallet qui le dit, de temporiser aussi longtemps que possible et de reculer le plus tard possible le moment de l'intervention de la Turquie dans la guerre. On peut se demander s'il n'eût pas mieux valu, dès le début, mettre la Sublime Porte en demeure de remplir ses devoirs, et, à défaut de réponse effectivement satisfaisante, prendre soi-même des mesures militaires et navales où il convenait avant que les positions où l'on pouvait agir

fussent mises en état de défense par les Allemands. A ce moment les Alliés eussent trouvé un concours empressé près de la plupart des -populations ottomanes excédées du régime de l'Union et Progrès. Une vigoureuse action en ce sens, avec les moyens dont on disposait dans la Méditerranée, n'eût compromis en rien les grandes opérations sur les deux fronts du continent. Mais elle aurait pu, après la mort du roi Charles Ier, déterminer la Roumanie à entrer en lice.

D'après le rapport de Sir Louis Mallet, il semble que les Alliés aient sérieusement compté sur l'opposition de plusieurs membres du Cabinet de Constantinople à la rupture de la Turquie avec la Triple-Entente. En ce cas, en vérité, l'illusion était grande. Ce qui s'était passé au moment de la réoccupation d'Andrinople dans l'été de 1913 aurait dû édifier les ambassadeurs sur les comédies de la Sublime Porte. Il était possible que plusieurs ministres ottomans fussent partisans d'une neutralité sincère. Mais ceux-là mêmes se ralliaient toujours aux décisions imposées par Enver Pacha et Talaat Bey, qui étaient les instruments, dociles jusqu'au fanatisme, de l'Austro- Allemagne. Le bombardement des forts russes de la mer Noire le 29 octobre ne fut point un accident. Il fut prémédité et accompli à jour fixe parce que l'Allemagne en avait ainsi décidé. A la suite de cette agression inqualifiable aucun membre du Cabinet ottoman ne se retira. C'est là le fait ; les lamentations du grand-vizir devant les ambassadeurs et les protestations en apparence désespérées de plusieurs ministres n'y changent rien. Jusqu'au bout la comédie a été jouée comme il avait été convenu entre Constantinople et Berlin dès l'ouverture des hostilités en Europe — sinon auparavant. Malgré son extrême discrétion dans l'appréciation de l'attitude des personnages.

3SS l'eu rope.au jour le jour

ottomans, Sir L. Mallet ne peut s'empêcher de conclure : c On peut tenir pour certain qu'Enver Pacha fut au courant du coup de l'amiral allemand, et il est extrêmement probable que Talaat Bey fut aussi complice. »

En réalité Enver Pacha et Talaat Bey n'ont pas un seul instant cessé d'être les complices de l'Allemagne depuis qu'ils se sont emparés du pouvoir par la violence. Ils l'étaient déjà le jour où ils ont assassiné Nazim Pacha et renversé le vieux Kiamil. Ils poursuivaient une entreprise combinée à Berlin. Il était aisé de le découvrir dès ce jour-là ; après le rapport de Sir L. Mallet les plus incrédules n'en pourront plus douter.

LES ORIGINES DE LA GUERRE. — L'OPINION DE M. GUILLAUME FERRERO. — LA VOLONTÉ DE GUERRE DE L'AUSTRO- ALLEMAGNE.

14 décembre 1914.

Maintenant que tous les gouvernements intéressés^ sauf celui de l'Autriche-Hongrie, ont publié des documents officiels sur la grande crise diplomatique de cet été, on peut apprécier les événements qui en sont issus non plus par simple intuition, mais en fondant son jugement sur des pièces authentiques. La Revue des Deux Mondes publie aujourd'hui un article de M. Guglielmo Ferrero sur « Le conflit européen d'après les documents diplomatiques », tandis que la Revue de Paris publie le troisième- et dernier article de M. Auguste Gauvain sur « Les origines de la guerre européenne » (1). Tout en ex-

(x) Ces articles, complétés, ont paru en volume sous le titre de : Les origines de la guerre européenne (Librairie Colin, 1 vol. in-16).

primant des idées analogues sur la politique austro-allemande, les deux auteurs aboutissent à des conclusions légèrement différentes sur les raisons qui déterminèrent l'Allemagne, le 29 juillet, à sommer la Russie d'avoir à démobiliser dans les douze heures. Il n'est pas sans intérêt d'approfondir la question.

L'éminent historien italien est surpris des contradictions successives qu'il observe, du 23 au 29 juillet, entre le langage des représentants de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie. Quand l'Autriche-Hongrie tient un langage énergique, l'Allemagne semble conciliante ; inversement, à la fin de la crise par exemple, quand le Ballplatz paraît enclin à la transaction, c'est la Wilhelmstrasse qui devient intransigeante. M. Ferrero est particulièrement frappé de ce qu'il appelle le « revirement fatal » de l'Allemagne dans la journée du 29 juillet. En remarquant l'opposition entre le langage pacifique tenu le 28 au soir à Sir E. Goschen par M. de Bethmann-Hollweg et le « marché honteux » de neutralité proposé le lendemain soir à l'ambassadeur britannique par le chancelier allemand, il voit là « un grand mystère ». A nos yeux, le mystère n'est pas si grand et M. Ferrero le perce en partie luimême en constatant à la fin de son remarquable exposé que la propagande pangermaniste avait infecté tous les milieux en Allemagne. Seulement M. Ferrero semble croire que cette infection n'avait pas gagné le gouvernement au point de l'avoir décidé à provoquer la guerre tandis que, suivant nous, Guillaume II et les collaborateurs initiés à ses combinaisons avaient résolu la guerre, la grande guerre, bien avant la fin de juillet dernier, et qu'ils l'ont déchaînée à ce moment-là, avec préméditation, parce qu'ils jugeaient l'occasion favorable. C'est une dernière illusion sur le caractère de Guillaume II que de

supposer qu'il a pu être entraîné à la guerre malgré lui.

Depuis le soir du 29 juillet, dit M. Ferrero, « aucune volonté n'a plus été capable de diriger les événements ». Ne pourrait-on pas plutôt dire que, du commencement à la fin, une volonté double et commune, celle de Guillaume II et celle de François-Joseph, a tout 'dirigé? Peut-être Guillaume II, dont le courage est plutôt théâtral, hésita-t-il quelques instants lorsqu'il se vit en face des grands événements qu'il avait préparés avec l'archiduc François-Ferdinand. Mais cela ne fut qu'un court frisson. L'empereur allemand se croyait absolument assuré de la victoire et rien ne l'eût fait renoncer à l'exécution d'un plan dont la préparation militaire, le 29 juillet, était presque achevée. Il n'y eut pas davantage hésitation à Vienne ; toutes les mesures militaires en vue d'une guerre européenne y avaient été prises également. Beaucoup de diplomates austro-allemands, il est vrai, étaient persuadés que la Russie ne marcherait pas au secours de la Serbie. Mais aucun d'eux ne pouvait douter que le gouvernement russe serait fatalement entraîné à intervenir au cours d'une guerre austro-serbe qui mettrait tous les Balkans en feu. Tous croyaient donc à la guerre européenne à une date relativement prochaine. Seulement plusieurs espéraient ou comptaient qu'elle n'éclaterait qu'après des tergiversations et des discussions qui ébranleraient la Triple-Entente et permettraient à l'Austro- Allemagne de prendre militairement une avance décisive. Le conflit avec la Serbie devait servir à l'Autriche-Hongrie, plus lente que l'Allemagne à mobiliser, de prétexte pour mettre son armée sur le pied de guerre.

C'est ce calcul que la Russie découvrit et ruina avec une grande sûreté de coup d'ceil. Dès qu'ils connurent l'ultimatum autrichien à la Serbie, le tsar et M. Sazonof

prirent leurs précautions et arrêtèrent leurs résolutions : ou bien l'Autriche-Hongrie ne toucherait ni à l'intégrité, ni aux droits souverains de la Serbie, ou bien elle aurait affaire avec la Russie. C'est cela qui déconcerta quelques jours Guillaume II et François-Joseph. Ils avaient escompté les hésitations et les défaillances de leurs adversaires, ils avaient cru les abattre facilement l'un après l'autre, et voilà qu'ils trouvaient la Russie inébranlable, la France fidèle à son alliance et la Grande-Bretagne consciente de sa solidarité européenne avec les puissances gardiennes de l'équilibre. C'était une déception. Mais les complices ne pouvaient plus reculer sans subir une atteinte mortelle à leur prestige, et ils ne désiraient nullement reculer. D'ailleurs, ils étaient poussés irrésistiblement par les passions qu'ils avaient déchaînées. C'est en ce sens seulement qu'on peut dire que, à partir du 30 juillet, aucune volonté n'était plus capable de diriger les événements. Mais la volonté de faire la guerre était préexistante. L'histoire connaît peu d'entreprises aussi préméditées que la guerre de 19 14.

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