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LA REPRISE DE BELGRADE

15 décembre 1914.

Les Autrichiens n'auront pas été longtemps en possession de Belgrade. Ils y étaient entrés le 2 décembre sans coup férir, ils en ont été chassés honteusement hier 14 décembre. Nous croyons pouvoir dire : honteusement, quoique nous ignorions encore les circonstances de la bataille livrée devant la capitale serbe. Mais nous savons

qu'il y a eu un violent combat et que les Austro-Hongrois ont été contraints par la force de se retirer de la ville dont ils avaient célébré l'occupation comme une grande victoire. A la fin de novembre, le Cabinet de Vienne ne pouvait plus espérer conserver Belgrade ni aucune partie du territoire serbe lors de la conclusion de la paix. Mais il comptait bien garder Belgrade et le nord-ouest de la Serbie jusqu'aux négociations définitives, comme gage de la restitution de la Galicie. Le fait qu'en moins de quinze jours les armées de François-Joseph ont été battues sur toute la ligne, d'Ouchitza au Danube, en laissant entre les mains de l'armée serbe plusieurs dizaines de mille prisonniers avec un immense butin, et qu'ils n'ont même pas pu tenir à Belgrade, située à une portée de fusil de leur frontière, est à la fois une déception ignominieuse et un lamentable présage pour les grands politiques de Vienne.

C'est la seconde fois que les armées austro-hongroises sont battues dans une grande bataille par l'intrépide armée d'un petit peuple héroïque plus de dix fois moins nombreux que celui de la monarchie dualiste. Il ne s'agit pas ici de guérillas, d'embuscades ni de francs-tireurs, ni de surprises, ni d'accidents. Il s'agit de la grande guerre moderne entre plusieurs centaines de mille hommes armés, outillés et équipés suivant les dernières prescriptions de la science militaire. Seulement les agresseurs avaient derrière eux le réservoir humain et les ressources matérielles d'un vaste empire qui s'était minutieusement préparé à la guerre, tandis que les Serbes, épuisés par deux guerres successives, s'étaient trouvés pris au dépourvu quand la nation de proie qui les guettait se jeta brutalement sur eux. Quand on constate ce que les Serbes ont su faire avec le peu qu'ils possédaient, on ne peut plus

guère douter qu'ils eussent occupé la Bosnie et l'Herzégovine s'ils avaient reçu en temps utile le matériel et les munitions dont ils étaient privés. Aujourd'hui, militairement, la partie est perdue par l'Autriche-Hongrie. Quoi qu'il arrive désormais, jamais le prestige militaire de la monarchie ne se relèvera dans les Balkans du coup qui vient de lui être porté. Il est prouvé que, même avec la collaboration la plus énergique de l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie ne peut pas tenir tête à la Russie et à la Serbie. Voilà où aboutit le prodigieux effort militaire et diplomatique de François-Joseph Ier. Quelle fin de règne pour Sa Majesté Apostolique !

Une autre conclusion ressort de la victoire serbe. L'exemple serbe montre comment un peuple soucieux de son indépendance et vraiment conscient de sa mission nationale fait triompher sa cause. Sous la direction de M. Pachitch, le gouvernement du roi Pierre et du princerégent Alexandre a manœuvré avec une énergie égale à sa prudence. Conciliant jusqu'à l'extrême limite pendant la crise diplomatique, il a été d'une constance imperturbable durant l'action militaire. Une fois provoqué, il a su courir tous les risques. Il représente une cause en Europe et il s'y dévoue tout entier. Tous les Serbes de la Slavie austro-hongroise en sont reconnaissants à leurs frères affranchis et fiers pour leur race. C'est ainsi qu'on fonde les Etats destinés à vivre ; ce n'est point avec l'excès de prudence dont d'autres États nous offrent l'attristant exemple. En persistant à se réfugier dans l'abstention jusqu'à ce que tout risque ait disparu, ces États donnent la mesure de leur courage, de leur vitalité, de leur dévouement aux populations des pays qu'ils convoitent. Ces irredenti seront fatalement amenés à se demander si leurs futurs libérateurs ne les considèrent pas plutôt comme

des sujets que comme des frères. Ils sentent qu'ils valent bien des sacrifices et des risques. En voyant qu'on n'est décidément pas disposé à faire les uns et à courir les autres, ils tendront à s'orienter dans une autre direction .

Les États hésitants ne mériteront guère mieux la reconnaissance de l'Europe civilisée. Il dépendait d'eux que cette guerre abominable fût terminée beaucoup plus vite à l'honneur et au profit de l'humanité. Ils n'ont songé qu'à eux. Réciproquement, ils ne devront pas s'étonner si, plus tard, on ne songe pas à eux.

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