LA CONSCIENCE DES CATHOLIQUES ALLEMANDS
17 décembre 1914.
Nous avons reproduit, hier, d'après la Semaine religieuse de Paris du 12 décembre, un article du docteur Schrœrs, professeur à la faculté de théologie de Bonn, qui mérite de retenir l'attention. Sous une apparence doucereuse^les affirmations de ce théologien sont les plus impudentes que les Allemands aient encore formulées. Les théories cyniques des pangermanistes enragés comme le professeur Lasson sont infiniment moins dangereuses. Elles choquent tous les gens de bon sens par leur brutalité. L'Académie des sciences de Berlin ellemême a cru devoir en paraître offensée et, par politique, sinon par conviction, elle a blâmé le fougueux docteur Lasson. Aux yeux des neutres, dont l'opinion doit d'autant plus être ménegée que les événements se développent
de moins en moins dans le sens prévu par le grand étatmajor allemand, elle tient à se désolidariser des exaltés qui compromettent par leurs excès de langage la cause germanique. Au contraire, les exposés mielleux à la Schrcers recèlent le venin le plus propre à empoisonner le public. C'est avec grande raison que la Semaine religieuse de Paris a dénoncé ce scandale.
D'après M. Schrcers, c'était un devoir de conscience des catholiques allemands de voter les diverses augmentations de crédits militaires parce qu'il n'existait pas de militarisme allemand et qu'il s'agissait de se défendre contre des agressions étrangères. En fait, ajoute l'auteur, notre vote a été complètement justifié car, dans' le conflit présent, « c'est l'Allemagne qui a été attaquée par les Russes, et si, de son côté, elle a attaqué la France, c'était uniquement pour se défendre ». Il est difficile d'accumuler plus de mensonges en si peu de mots. Nous disons : des mensonges, et non des erreurs, parce qu'un homme comme le professeur Schrcers ne peut pas connaître assez mal son pays et les événements actuels pour ignorer l'existence et les manœuvres du parti militariste allemand et les conditions dans lesquelles l 'Aliénas gne a déclaré la guerre le Ier août 1914 à la Russie. 11 n'a pas pu formuler publiquement une opinion sur des questions de cette importance sans avoir lu les documents diplomatiques publiés par les gouvernements des Etats belligérants. Ce professeur trompe donc intentionnellement ses lecteurs. Il lui eût suffi d'examiner attentivement le Livre Blanc dû à la collaboration de MM. de Bethmann-Hollweg et de Jagow pour y lire que le gouvernement allemand a remis successivement à la Russie, à la Belgique et à la France les ultimatums qui ont déchaîné la guerre générale — ultimatums justifiés seulement par la crainte de voir les
victimes désignées aux coups de Guillaume II rattraper un peu de la très grande avance qu'avaient prise sournoisement les états-majors de Vienne et de Berlin.
En cela, toutefois, M. Schrœrs ne dépasse pas l'hypocrisie ordinaire de ceux de ses compatriotes qui subordonnent tout à la raison d'Etat. Mais ce théologien invoque le cas de conscience. En bon chrétien, il réprouve « les fins qui ne sont pas moralement bonnes, qui sont incompatibles avec la nature du christianisme, en tant qu'il est une religion qui fait de la charité et de la justice les piliers de la moralité ». Appuyé sur ces deux piliers, il proclame que l'Allemagne, après avoir déclaré la guerre à la Russie, devait attaquer la France pour se défendre. C'est le raisonnement de l'assassin et du voleur bien entraînés qui se jettent sur le passant dont ils convoitent la bourse sous prétexte que celui-ci pourrait bien les attaquer un autre jour s'ils ne prenaient les devants. Les compères pangermanistes du docteur Schrœrs soutiennent une thèse aussi chrétienne quand ils revendiquent cette fameuse « place au soleil » dont ils ont tant parlé. Le droit de prendre au voisin ce qui est sa possession légitime sous prétexte qu'on en fera un meilleur usage que lui n'a qu'un nom dans toutes les langues : le droit au vol. Les théologiens de Germanie professent simplement, en droit public, l'apologie de ce qui est qualifié crime en droit privé, en droit canon, et dans le Décalogue. Leur christianisme est la religion de la satisfaction de tous les appétits et de toutes les haines, c'est la religion de Moloch.
C'est au nom de ce Dieu, aussi vieux que les passions humaines, que les docteurs germaniques célèbrent la guerre préventive et jettent l'anathème sur la Russie et la France. Le comble de leur hypocrisie est de s'apitoyer
sur la France, victime de la schismatique Russie. Pauvre France ! disent-ils : « Personne en Allemagne ne désire son abaissement et tout le monde y déplorerait vivement la moindre atteinte portée à sa situation parmi les peuples civilisés. » Pauvre France ! nous l'assaillons àl'improviste en pleine paix, nous l'étranglons, nous la pillons, nous l'incendions, mais c'est bien à contre-cœur, car nous serions désolés de lui faire le moindre tort ; mais c'est la Russie qui est cause de tout !« Le coq gaulois ne s'est pas rendu compte de la portée anticatholique de son acte en pactisant avec l'ours moscovite. » On savait assez déjà que Guillaume II, nouvelle incarnation du Verbe, parlait au nom du vieux Dieu de Luther. Mais le Dieu des catholiques a dans le monde un autre vicaire que le kaiser. Le professeur Schrœrs se rend-il compte de la portée anticatholique de ses paroles quand il substitue son jugement à celui du Souverain Pontife ? Quelle dérision aussi de représenter l'Allemagne prussianisée, l'organisatrice du Kulturkampf, la persécutrice des Polonais, la protectrice de l'islam, la complice des massacres d'Arménie et d'Asie Mineure, comme le champion du catholicisme contre la Russie ! La conscience des catholiques allemands en ce moment est une de ces choses sans nom dont on ne peut plus parler. Quant aux avances du professeur Schrœrs aux catholiques français, elles décèlent chez leur auteur un degré d'inconscience qui n'avait pas encore été atteint.