‹ L'Europe au jour le jour (volume 5)Chapitre 65 sur 161 · LE PROTECTORAT BRITANNIQUE SUR L EGYPTE · texte numérisé non relu

LE PROTECTORAT BRITANNIQUE SUR L EGYPTE

La folie du gouvernement turc produit un à un ses effets naturels. La flotte ottomane, constituée à grands frais, est coulée bateau par bateau au fond de la mer où s'engloutissent ainsi deux ou trois centaines de millions dont l'emploi judicieux aurait puissamment contribué à la réorganisation de l'empire. Le commerce maritime ottoman est miré, les Détroits sont fermés par la flotte anglo-française, l'Arménie est en partie occupée par les Russes, la Thrace est destinée à être enlevée par les Bulgares, la basse Mésopotamie est entre les mains des Anglais, l'Arabie commence à se détacher du sultan-khalife de Constantinople, qui apparaît de plus en plus dépourvu de tout prestige et de toute autorité. Et voici que Mahomet V vient de perdre le dernier pouce de territoire africain sur quoi les sultans de Turquie conservaient encore une souveraineté officielle. Hier la Grande- Bretagne a proclamé son protectorat et la déchéance de la suzeraineté turque sur l'Egypte. Voici les deux dépêches annonçant la nouvelle :

Londres, le 17 décembre.

Officiel. — La Grande-Bretagne a proclamé son protectorat sur l'Egypte.

Londres, le 17 décembre.

Officiel. — Le secrétaire principal de Sa Majesté britannique pour les affaires étrangères donne avis qu'étant donné l'état de guerre résultant des actes de la Turquie, 1 Egypte est placée sous la protection de Sa Majesté et constituera un protectorat britannique

La suzeraineté de la Turquie sur 1 Egypte prend ainsi fin-et le gouvernement de Sa Majesté adoptera toutes les mesures nécessaires pour la défense de l'Egypte, ainsi que pour la protection de ses habitants et de leurs intérêts.

Il a plu au gouvernement de Sa Majesté d'approuver la nomination du lieutenant-colonel Sir Arthur Henry Mac-Mahon, comme haut commissaire pour l'Egypte.

La transformation du régime d'occupation institué en Egypte il y a trente-deux ans par la Grande-Bretagne en protectorat direct était attendue, inévitable, depuis l'agression insensée de la Turquie contre la Triple-Entente. Ce n'en est pas moins un grand événement dont les conséquences se feront sentir sur différents terrains.

Au point de vue égyptien proprement dit, la nouvelle situation créée par l'établissement du protectorat britannique n'est pas encore très claire. Dès lors que la souveraineté de la Turquie disparaît, il ne peut plus y avoir de khédive, c'est-à-dire dé lieutenant ou de délégué du sultan de Constantinople. La famille khédiviale actuelle tenait ses droits des firmans impériaux de 1840 et de 1867. Ces firmans, comme tels, n'ont plus aucune valeur au regard de l'État qui vient d'assumer le protectorat. La famille qui en bénéficiait dépend désormais exclusivement de la Grande-Bretagne. Elle peut, d'ailleurs, gagner à ce nouvel état de choses, car, de khédive sujet, le prince régnant peut être élevé à la dignité de sultan, de souverain. C'est même la condition essentielle du protectorat, puisque cette forme de gouvernement suppose nécessairement un souverain protégé. Il est vrai que cette souveraineté sera purement nominale, mais le pouvoir personnel des khédives depuis 1882 était également de pure apparence. De plus, la nouvelle dignité du souverain officiel de l'Egypte permettra la réalisation d'une combinaison caressée dans certains milieux,

britanniques et passionnément désirée par les Égyptiens, Il s'agit de la substitution du sultan du Caire au sultan de Constantin ople comme khalife de l'islam. Ce serait un nouveau coup, très probablement mortel, porté à la domination turque en Asie.

La question du khalifat est intimement liée, en effet, au maintien de l'empire ottoman. Depuis Abdul Hamid, le pouvoir militaire des sultans de Constantinople était réduit à presque rien. Il s'est complètement effondré pendant la première guerre balkanique. La réoccupation d'Andrinople dans l'été de 191 3 ne l'a nullement relevé ; ce fut, en effet, une opération civile sans lutte ni combat. Le prestige de chef des Croyants, de vicaire du Prophète, restait le seul dont jouît le sultan de Constantinople aux yeux du monde musulman. Mais, d'un bout à l'autre de l'islam, on sait aujourd'hui que Mahomet V, quoique homme excellent, est un simple jouet entre les mains du comité Union et Progrès, comité composé de francsmaçons et de deunmés ou crypto-juifs saloniciens. Les Arabes, notamment, professent un profond mépris pour ces hommes-là. Ils sont tout disposés à transférer le khalifat à une autre famille. Or, aucune objection religieuse ne s'y oppose, car la famille du khalife actuel ne descend aucunement du Prophète ; elle représente seulement le peuple conquérant. Rien n'empêcherait les chefs religieux reconnus par l'islam de donner l'investiture, soit à un descendant du Prophète, le chérif de la Mecque par exemple, soit au sultan d'Egypte. Il sera curieux de suivre à ce sujet l'évolution des idées dans le monde arabe.

Au point de vue international, la situation en Egypte va subir des modifications dont on ne pourra mesurer l'étendue que lorsqu'on connaîtra les détails du nouveau

régime. En ce qui concerne la France, aucune difficulté ne se présente. Elle reconnaît le protectorat britannique en Egypte comme la Grande-Bretagne reconnaît le nôtre au Maroc. Les deux questions se tiennent. C'est l'application pure et simple de l'accord d'avril 1904 qui a fondé l'Entente cordiale. La transformation de cette entente en alliance militaire sous le coup des événements du mois d'août dernier donne un surcroît de force aux engagements d'alors. Nous avons seulement à sauvegarder un certain nombre d'intérêts auxquels le Cabinet de Londres ne songe certainement pas à porter atteinte. La reconnaissance de la Russie est également assurée ; celle de l'Italie ne paraît pas douteuse non plus. Quant à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie, on ne leur demande pas leur consentement. A leur égard, tout dépend du résultat de la guerre.

LE SULTANAT D'EGYPTE.

19 décembre 1914.

Après la suppression de la suzeraineté turque sur l'Egypte, la Grande-Bretagne vient de proclamer h déchéance du khédive Abbas Hilmi. Cette seconde mesure était la conséquence forcée de la première. Avec une imprudence égale à celle du gouvernement ottoman, Abbas Hilmi s'est complètement livré à l'Austro- Allemagne. Dès le commencement de la guerre européenne, il a intrigué contre les Anglais en Egypte. Il a même réussi un instant, au commencement de septembre, avec la collaboration occulte des agents allemands, à provoquer Gauvain. — T. VII. 26

un mouvement de désaffection parmi plusieurs grandes familles arabes, propriétaires de vastes domaines et affiliées à d'influents clans bédouins. Lors de la déclaration de guerre des Alliés qui suivit l'agression de la flotte turque contre les ports russes de la mer Noire, il a pris carrément parti du côté de la Turquie et déclaré qu'il allait se mettre à la tête d'une armée ottomane en Syrie pour chasser les Anglais d'Egypte. Il était donc déjà déchu aux yeux de l'Etat occupant. Sa déposition officielle consacre simplement l'état de fait.

Le prince Hussein Kémal proclamé à sa place avec le titre de sultan est l'aîné des oncles d'Abbas Hilmi. Second fils du khédive Ismaïl, il aurait succédé à son frère Tevvfik en 1892, conformément à l'ordre ordinaire de succession des agnats en vigueur dans l'empire ottoman, si Ismaïl n'avait obtenu du sultan de Constantin op le de remplacer cette loi traditionnelle par la succession par primogéniture en ligne directe. Tandis qu'Abbas Hilmi, fils de Tewfik, avait été élevé au Theresianum, à Vienne, le prince Hussein Kémal a fait son éducation à Paris à la fin du règne de Napoléon III. Il est doué de grardes qualités et a toujours témoigné autant de sympathie que de goût pour les choses européennes. Il jouissait autrefois de l'estime et de la coi fiance de lord Cromer. Il ne semble pas douteux qu'il comprenne la nouvelle situation f. ite à son pays et qu'il facilite dans la mesure du possible la tâche de l'Etat protecteur. Il a un fils, le prince Kémal Eddine, et cinq filles. Comme le bey de Tunis, le sultan Hussein Kémal portera le titre d'Altesse.

Comme nous l'indiquions hier, l'établissement du protectorat britannique en Egypte et sa reconnaissance par la France entraînaient la reconnaissance par la Grar de- Bretagne du traité du 30 mars 1912, par lequel le sultan

du Maroc a accepté le protectorat de la France. Cette adhésion officielle a eu lieu hier. Elle avait été retardée jusqu'ici par la lenteur de l'élaboration du statut de la zone de Tanger. Mais cette dernière question, à quoi le Cabinet de Londres attachait une sérieuse importance, passait à l'arrière-plan des préoccupations britanniques dès lors que les circonstances lui imposaient la nécessité de faire en Egypte ce que nous avions été contraints de faire au Maroc. Provisoirement le régime des Capitulations va subsister en Egypte ; mais il est appelé fatalement à subir de profondes modifications. Les arrangements franco-anglais du 8 avril 1904 prévoient expressément le cas.

Page 1