LA CONFERENCE DES TROIS SOUVERAINS SCANDINAVES
A MALMÔ.
20 décembre 1914.
Les trois souverains Scandinaves qui s'étaient réunis vendredi à Malmô, en terre suédoise,en face du Danemark, se sont séparés hier soir. Cette courte conférence n'est pas un grand événement ; néanmoins, elle présente un sérieux intérêt à divers points, de vue.
La séparation de la Norvège et de la Suède en 1905 n'était point propre à faciliter en temps de crise les rapports entre les deux États de la péninsule Scandinave. La guerre européenne déchaînée cet été par l 'Austro-Allemagne était à cet égard une épreuve décisive. L'Allemagne, qui avait stimulé de tout son pouvoir le mouvement suédois de ces derniers temps en faveur du renfor-
cernent de l'armée, comptait certainement, sinon sur une coopération militaire des anciens possesseurs de la Finlande, du moins sur une neutralité très bienveillante. Là aussi elle éprouva une déception. Dès le commencement de la guerre, la Suède et la Norvège échangèrent de mutuelles assurances de neutralité. Sans doute, en s'exprimart réciproquemer t leur ferme désir de ne pas entrer en opposition l'une avec l'autre, ni l'une ni l'autre ne s'interdisaient absolument toute initiative. Néanmoins il était bien certain que la Suède ne pourrait pas prendre parti pour l'Allemagne sans choquer violemment la Norvège, que ses sympathies pour l'Angleterre, ses tendances démocratiques et les ii térêts de son commerce maritime inclinaiei t plutôt vers l'autre camp. Lorsque la diplomatie et les responsabilités allemandes furert mieux connues, les préférences de l'opinion suédoise pour l'Allemagne diminuèrent peu à peu et le Cabinet de Stockholm se trouva de plus en plus d'accord avec le public pour pratiquer de concert avec le Cabinet de Christiania une neutralité correcte. Toutes les intrigues germaniques — et il y en eut de puissartes — ne réussirent point à modifier cette politique. Le mouvement préparé en Finlande parles rgents delà Wilhelmstrasse avorta également. A mesure que la guerre se déroula, la Suède et la Norvège reconnurent davantage la solidarité de lei rs intérêts économiques et maritimes.
Le Danemark ne pouvait poirt ne pas faire la même constatation. Placé au carrefour des routes maritimes ei tre la mer du Nord et la Baltique, il avait les mêmes ii térêts à protéger que ses deux voisins septentrionaux occupar t l'une et l'autre face de ces deux mers. Par ses alliances dynastiques, il touchait de plus près que la Suède à la Norvège, et se trouvait plus porté vers la
Grande-Bretagne et la Russie. Mais la communauté d'intérêts entre les trois États Scandinaves dominait toutes les autres considérations. L'usage scandaleusement abusif que l'Allemagne fit des mines sous-marines, au grand dommage de la navigation Scandinave et contrairement aux stipulations formelles des conventions de la Haye, amena fatalement les Cabinets de Christiania, de Stockholm et de Copenhague à examiner ensemble un certain nombre de questions. La conférence de Malmoë est issue de ces conversations préparatoires.
Les trois souverains Scandinaves s'étaient précédemment trouvés une seule fois réunis. C'était à Roskilde, en 191 2, aux funérailles du roi Frédéric VIII de Danemark. Quant à Haakon Ier, sa visite à Malmoë est son premier séjour en terre suédoise depuis son avènement au trône. Sa présence sur le territoire de l'Etat dont la Norvège s'est séparée il y a dix ans est la meilleure preuve de la cordialité des relations existant entre les deux anciens associés. Elle revêt un caractère nettement politique. D'une façon générale, on peut dire que la conférence de Malmoë, dans les conditions où elle se présente, ne doit éveiller aucune inquiétude chez les Alliés. Elle ne comporte aucun arrangement dirigé contre eux. Elle affirme, suivant les termes de la note officielle publiée hier soir à Stockholm, « la volonté unanime des royaumes du Nord de garder leur neutralité. » Or les Alliés ne désirent rien d'autre. Ils ne voient aucun danger, bien au contraire, dans le fait que les trois royaumes ont « constaté qu'un accord était réalisé concernant les questions spéciales qui, de part et d'autre, avaient été mises en délibération », et que « la coopération si heureusement engagée sera poursuivie ». Toute mesure prise par les trois Etats Scandinaves en vue de faire respecter les stipulations des
traités et les règles du droit des gens sera accueillie avec joie en France, en Angleterre et en Russie.