‹ L'Europe au jour le jour (volume 5)Chapitre 67 sur 161 · LES ORIGINES DE LA GUERRE. — LE « LIVRE BLEU SERBE · texte numérisé non relu

LES ORIGINES DE LA GUERRE. — LE « LIVRE BLEU SERBE

On a lu dans les Débats du 20 décembre une analyse détaillée du Litre Bleu serbe. Il en résulte pour tout lecteur impartial que le gouvernement austro-hongrois a saisi avec un remarquable empressement l'occasion de l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand et de sa femme pour « régler ses comptes » avec la Serbie. Une fois de plus il est établi que, pendant les premiers jours qui suivirent l'assassinat, il y eut un certain flottement dans le monde officiel et que cette période d'hésitation apparente correspond à celle des négociations secrètes entre Vienne et Berlin au suiet de la mise sur pied de la grande entreprise germanique.

I Si le Cabinet de Vienne avait considéré le drame de Serajévo comme une affaire intérieure où la Serbie ne pouvait être mêlée qu'en raison de la complicité de sujets serbes, l'affaire eût été réglée sur-le-champ à la satisfaction des deux gouvernements. En effet, dès le lendemain de l'attentat, M. Jovan Jovanovitch, ministre de Serbie à Vienne, avait donné au Ballplatz, dans les termes les plus précis, l'assurance que le gouvernement serbe réprouvait de toutes ses forces le crime du 28 juin et qu'il ferait loyalement tout le nécessaire pour empêcher qu'il se produisît sur son territoire une agitation ou action quelconque de nature à nuire aux relations avec l'Autriche-Hongrie. Dès

le Ier juillet, M. Pachitch télégraphia aux représentants serbes à l'étranger pour disculper la Serbie de toute participation à l'assassinat. Or, tandis que la Serbie se montrait disposée à remplir tous ses devoirs d'État civilisé, la presse austro- hongroise l'accusait violemment de se dérober à l'accomplissement de ces devoirs et de refuser toute enquête, toute poursuite contre les complices supposés, des assassins. On ne désignait d'ailleurs pas ces complices, ou plutôt on affectait de dénoncer toute la Serbie comme complice.

Une fois intervenu l'accord militaire entre Vienne et Berlin, la presse de la monarchie dualiste et d'Allemagne redoubla de violence. Mais le comte Berchtold et son adjoint le baron Macchio s'obstinèrent dans le silence. On ne put leur arracher aucun éclaircissement sur leurs intentions et sur le caractère de la note qu'ils se proposaient de. remettre à Belgrade. Pendant ce temps, le chef de l'état-major général austro-hongrois parcourait en hâte toute la monarchie et se rencontrait à Carlsbad avec le chef de l'état-major allemand. On s'appliquait à induire en erreur le corps diplomatique accrédité près de l'empereur François-Joseph. Le comte Berchtold évitait de s'entretenir avec les ambassadeurs de la Triple-Entente. On savait seulement que l'ambassadeur d'Allemagne, M. de Tchirschky, collaborait à la rédaction de la fameuse note avec le comte Forgach et qu'il était au courant de tous les menus détails. Quand enfin, tout étant prêt suivant le plan concerté entre les deux empires du centre, la fameuse note du 23 juillet fut remise, M. Jovanovitch eut immédiatement l'impression que la guerre était inévitable, même au cas où la Serbie accepterait intégralement les conditions inouïes qui lui étaient posées. L'attitude de la population devant la légation de

Serbie fut tellement agressive que le personnel de la légation fut sur le point de subir les pires violences. Tout annonçait la guerre.

Dans toute cette crise, le rôle de M. de Tchirschky fut de première importance. Nous extrayons à ce sujet le passage suivant du rapport récapitulatif de M. Jovanovitch, dont la traduction française n'a pas encore paru :

M. de Tchirschky était seul à penser et à dire ouvertement que la Russie resterait tranquille pendant que l'Autriche-Hongrie exécuterait la punition (S traf- Expédition) de la Serbie. Il assurait que le ministre des affaires étrangères de Russie viendrait facilement à bout des panslavistes, comme l'année précédente, et que la Russie n'avait aujourd'hui aucun désir de soulever les si nombreuses questions épineuses qui lia touchent en Europe et en Asie. Selon lui, il était nécessaire qu'une leçon fût infligée à la Serbie ; la Russie n'avait aucun droit d'intervenir. Quant à l'Allemagne, il disait qu'elle avait pleine conscience de ce qu'elle faisait en prêtant son aide à l'Autriche-Hongrie.

Ce langage de M. de Tchirschky a fait penser à tous que c'est l'Allemagne qui a voulu provoquer la guerre européenne. A Vienne, bien auparavant, on a dit et même écrit qu'il fallait faire la guerre à la Russie avant qu'elle fût prête au point de vue militaire, c'est-à-dire avant le p.intemps 1917. < Plus on remet l'affaire à plus tard, moindres seront les chances de la Triplice. »

A chaque heure de cette crise éclate la volonté de l'Allemagne de faire la guerre. Les dénégations embrouillées de la Gazette de V Allemagne du Nord à propos du Livre Jaune ne s'appuient sur aucune preuve. Elle intervertit volontairement les dates afin de tromper le public allemand. Elle ment comme a menti le gouvernement allemand d'un bout à l'autre des négociations. Pour elle comme pour l'Autriche-Hongrie, la fin justifie les moyens» Au contraire, le Livre Bleu serbe donne l'impression de la vérité et de la loyauté. M. Pachitch y montre une sagesse et une prudence dignes d'admiration. En faisant accepter par son gouvernement les conditions presque intégrales de l'ultimatum autrichien, il a donné une

preuve, peut-être unique dans l'histoire diplomatique , d'abnégation poussée jusqu'aux extrêmes limites. Après des épreuves terribles, son pays est aujourd'hui récompensé par la victoire. Elle ne lui échappera plus. Comme la vérité, elle est désormais fixée.

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