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LE GRAND-DUCHE DE LUXEMBOURG ET LA GUERRE

25 décembre 1914-

Le territoire du grand-duché de Luxembourg est le premier que l'Allemagne ait violé. Comme celle de la Belgique, sa neutralité était garantie par un traité solennel portant la signature de 1a Prusse. Aussi les sympathies allèrent-elles tout d'abord à ce petit Ëtat piétiné par le colosse allemand et à sa jeune souveraine dont on disait qu'elle avait voulu se mettre, elle et sa voiture, en travers de la route suivie par les troupes de Guillaume II. Depuis le commencement d'août, ces premières impressions tendent à se modifier. Luxembourgeois et Allemands paraissent faire assez bon ménage. Les Allemands disposent de tout dans le grand-duché, sans la moindre opposition, comme s'ils se trouvaient chez eux. Ils ont payé au Luxembourg une indemnité qui a été reçue avec reconnaissance. Guillaume II a conféré à la grandeduchesse la Croix de fer qu'elle a acceptée. Le grandduché serait l'allié volontaire de l'Allemagne qu'il n'en irait pas autrement. Il y a plus. Le chef du gouvernement luxembourgeois, M. Eyschen, a fait dans ces dernières semaines plusieurs voyages incognito dont le but était sans doute de transmettre à certains gouvernements des

propositions ou des suggestions austro-allemandes.

Au moment où les troupes allemandes ont envahi le grand-duché, M. Eyschen a protesté près des puissances garantes. Officiellement il a donc fait son devoir. On comprend qu'il s'en soit tenu là, car il ne disposait ni de force armée, ni même des principales lignes de chemin de fer, exploitées depuis 1871 par l'administration des chemins de fer de l'empire. On comprend aussi qu'il désire voir cesser le plus tôt possible la pénible situation où se trouve le Luxembourg et qu'il se préoccupe de sauvegarder l'indépendance de son pays lors de la. conclusion de la paix générale. Mais on ne peut contenir une certaine surprise en assistant aux allées et venues de M. Eyschen entre Berne, la Haye, et le Havre. Il est difficile de croire qu'avant d'aller s'entretenir avec les ministres hollandais, les conseillers fédéraux suissses et les ministres belges, le chef du gouvernement grand-ducal n'ait pas causé avec des personnages allemands responsables. On se demande également si les combinaisons suggérées dans l'intérêt des neutres ne sont pas conçues aussi dans l'intérêt de l'Allemagne. En tout cas, au cours de ces missions diverses, M. Eyschen n'a pu circuler à travers les lignes allemandes qu'avec l'autorisation expresse des autorités supérieures allemandes, et l'autorisation indispensable n'a été donnée qu'à bon escient.

Nous ne sommes naturellement pas initiés aux pourparlers secrets de M. Eyschen. Toutefois il y a lieu de supposer qu'ils ont pour principal objet de provoquer la médiation d'une puissance neutre présumée impartiale. Dans les circonstances présentes il pourrait seulement s'agir d'une médiation pacifique, car aucune puissance non belligérante n'a le désir ni le pouvoir d'imposer ses bons offices. Or, pour qu'une médiation bénévole ait des

chances d'aboutir, il est nécessaire que les belligérants soient en principe disposés à traiter. En ce cas, le médiateur sert d'organe de transmission jusqu'à ce que les parties se sentent assez près de s'entendre pour entrer directement en conversation. Mais aujourd'hui, et pour quelque temps encore suivant toute vraisemblance, les deux groupes qui s'affrontent professent des idées et des intentions diamétralement opposées. La déclaration ministérielle faite le 22 décembre au Parlement français a posé la question en termes d'une précision et d'une énergie qui ont frappé toute l'Europe. Si M. Eyschen, durant ses pérégrinations, a eu l'occasion de parler à des hommes politiques sérieux de France ou d'Angleterre, il se sera rapidement convaincu de la vanité de toute démarche actuelle en faveur d'une médiation. Il n'aura probablement pas non plus trouvé un accueil plus encourageant près des gouvernements auxquels il réservait le rôle de médiateur. Aucun de ceux-ci ne se soucie de mettre en ce moment le doigt entre l'arbre et l'écorce.

Bien malgré lui, le Luxembourg a servi de point d'attaque de l'Allemagne contre la France. Les faits ont démontré que, dans l'Europe d'hier, le régime créé en 1867 en faisait un bastion prussien sur notre frontière de l'Est. C'est là une constatation dont le gouvernement luxembourgeois devrait peut-être plus se préoccuper que de la négociation d'une médiation.

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