A VALLON A
L'attention de l'Europe, concentrée presque exclusivement sur la grande guerre, va se reporter pour quelques instants sur l'Albanie. L'Italie, en effet, vient de faire un second pas dans le pays des Skipétars. Elle a débarqué des marins à Vallona.
L'Italie avait fait le premier pas à la fin du mois d'octobre. A ce moment, après un « règne » de quelques mois marqué par une série ininterrompue de fautes, le prince de Wied avait fui cette terre ingrate où, sous couleur d'apporter l'ordre, il s'était constitué l'instrument de l'Austro-Allemagne. Essad Pacha était rentré à Durazzo sous les auspices des agents italiens. Les intrigues se croisaient en tous sens dans ce pays de clans. Les Turcs s'efforçaient de provoquer un mouvement islamique ; ils annonçaient même « l'élection » du prince Burhan Eddine, fils préféré du sultan déchu Abdul Hamid, comme mbret d'Albanie. L'anarchie était partout. On ne comptait pas moins de six régimes différents dans le nouvel État créé par la conférence de Londres. La région de Scutari était gouvernée par une commission locale composée de chrétiens et de musulmans. Les Mirdites conservaient leur statut traditionnel sous la direction du prince Bib Doda. Les Malissores vivaient a part, régis par des institutions patriarcales. Tirana, Durazzo et la région intermédiaire reconnaissaient l'autorité d'Essad
Pacha. Les cazas du Sud étaient occupés par les Grecs. Enfin, Vallona était administrée par une commission locale tenant ses pouvoirs d'elle-même.
C'est alors que l'Italie, après avoir pressenti les puissances signataires des arrangements de Londres, crut opportun de procéder à un commencement de prise de possession du port qu'elle considère comme la clé de l'Adriatique méridionale. Le 29 octobre, dans l'aprèsmidi, l'amiral Pétris débarqua à Vallona une « mission sanitaire » de la marine royale, qui fut installée dans la ville au nom du gouvernement italien, en présence du consul d'Italie. En présentant les membres de la mission au gouvernement provisoire et aux notables, l'amiral Patris déclara que l'Italie ne pouvait tarder plus longtemps à secourir des populations amies si durement éprouvées. Aux accents de la Marche royale, le drapeau italien fut hissé sur l'édifice destiné à recevoir la mission. Le lendemain 30, dans la matinée, l'amiral Pétris débarqua dans la baie de Saint-Nicolas de l'île de Sasseno une batterie d'artillerie et ure compagnie de marins. Précédemment cette petite île de Sasseno, qui est située à l'entrée de la grande baie de Vallona, avait été évacuée par les Grecs qui la possédaient régulièrement comme faisant partie des îles Ioniennes cédées par l'Angleterre à la Grèce lors du remplacement du roi Othon par le roi Georges Ier. D'une façon générale, d'ailleurs, cet îlot rocheux est inhabité ; les Grecs n'y avaient mis une faible garnison qu'assez récemment, quand la question albanaise et it devenue aiguë.
Pour l'instant, l'Italie borna là son occupation qui était surtout un symbole. L'Autriche ne protesta pas. Sans aucun doute l'Allemagne lui avait conseillé d'accepter silencieusement cette mortification. Symétriquement, la
Grèce réoccupa les districts de l'Épire d'où la conférence de Londres l'avait au printemps obligée de sortir. Pour les mêmes raisons humanitaires que l'Italie, elle débarqua au même moment 1.200 hommes à Santi-Quaranta et se réinstalla dans les districts d'Argyrocastro et dePréméti. Chacune de leur côté, les grandes puissances acceptèrent, à titre provisoire, les faits accomplis.
Les nouveaux événements se sont déroulés dans les mêmes conditions. L'ordre ne s'étant nullement rétabli en Albanie, la guerre européenne continuant, et le gouvernement de Constantinople, probablement d'accord avec d'autres, ayant provoqué un mouvement turcophile coïncidant avec la marche des armées autrichiennes en Serbie dans la vallée de la Morava, l'Italie décida d'appuyer sa mission sanitaire à Vallona avec des troupes chargées de protéger les partisans d'Essad et la population en général contre les rebelles. Parallèlement M. Venizélos a déclaré à la Chambre hellénique « que l'Épire sera administrée militairement par la Grèce aussi longtemps qu'il sera nécessaire et que subsisteront les circonstances internationales actuelles ».
En fait la solution transitoire adoptée par la conférence de Londres afin de prévenir une conflagration est ruinée. La guerre, que les procédés conciliants de la Triple-Entente avaient conjurée au printemps de 1913, a été déchaînée par les nations de proie. Le sort définitif de l'Albanie ne dépend plus que des résultats de la guerre européenne.
LES CONTRADICTIONS DE M. DE BETHMANN-HOLLWEG. — LA GAZETTE DE COLOGNE ET LE DROIT AU MENSONGE.
29 décembre 1914.
Le gouvernement allemand est pris dans un réseau de ses propres mensonges plus inextricable que les réseaux de fils de fer barbelés tendus devant les tranchées les mieux organisées. Le 4 août, devant le Reichstag, M. de Bethmann-Hollweg a reconnu solennellement avoir violé le droit des gens et commis une injustice flagrante envers la Belgique et le Luxembourg. Il a déclaré que l'Allemagne avait dû prendre l'offensive afin de devancer l'adversaire. « Nécessité ne connaît pas de loi... On s'arrange comme on peut », tels étaient les deux axiomes qu'il formulait publiquement. Il avait même soin d'ajouter : « Vous le voyez, Messieurs, je parle ouvertement. » Mais, à ce moment, il croyait, tous les Allemands étaient persuadés avec lui que l'offensive foudroyante préparée depuis des mois par le grand étatmajor de Berlin serait couronnée d'un éclatant succès et que Guillaume II ferait son entrée triomphale à Paris à la fin d'août ou tout au moins dans les premiers jours de septembre. On ne s'embarrassait point alors, à la Wilhelmstrasse, de justifications juridiques. Le droit de la victoire devait couvrir, réhabiliter, glorifier tous les mensonges, toutes les fourberies, toutes les violences. Ce sentiment correspondait exactement à l'état d'esprit de tous les bons Allemands, convaincus que le seul droit existant était l'intérêt de l'Allemagne. Or, au mois d'août,
la rapidité, suivant l'expression de MM. de Bethmann- Hollweg et de Jagow, était une question de vie ou de mort. On subordonnait tout le reste à cela, sans s'attarder à des considérations juridiques.
Aujourd'hui l'Allemagne met autant d'ardeur à justifier moralement et légalement sa cor.duite qu'elle en mettait au commencement des hostilités à fouler aux pieds les lois divines et humaines. L'offensive foudroyante est transformée en pénible défensive de Nieuport à Dannemarie. La Prusse orientale et la Silésie sont menacées ; la Galicie et la Bukovine sont entre les mains des Russes. Alors, après coup, M. de Bethmann-Hollweg fouille ses dossiers, compulse ses notes et s'efforce d'en extraire des arguments en faveur de la justice de la cause germanique. Malheureusement pour lui, n'ayant pas prévu l'échec, il n'avait pas d'avance truqué ses pièces. Avant lui l'Angleterre, la Russie, la Belgique, la Serbie et la France ont publié les documents de l'affaire. Jour après jour, heure p? r heure, le public a pu suivre dans les Livres diplomatiques le développement de la crise. Dans, la circulaire dort nous avons donné hier en Dernière Heure une analyse détaillée M. de Bethmann-Hollweg s'ingénie vainement à établir une savan.te cor fusion de dates, d'intentions et de responsabilités. D'un boit à l'autre, cette circulaire est un tissu d'erreurs volontaires. Elle maintiendra sans doute dans leurs illusions la plupart des Allemands, car elle a été surtout rédigée à cet effet ; mais elle ne pourra tromper personne d'autre.
Le chancelier prétend que la France refusa d'intervenir en faveur de la paix et que l'Angleterre fit tout au dehors pour provoquer un échec de la médiation. Mais le Livre Bleu et le Livre Jaune contiennent presque à chaque page le témoignage authentique des efforts quo-
t diens des O.binets de Paris et de Londres en vue du maintien de la paix. Le chancelier confond à dessein le maintien de la paix et le droit de l'Austro-Allemagne à l'hégémonie. Les Cabinets de Paris et de Londres ont, en effet, refusé de se solidariser avec ceux de Berlin et de Vienne dans l'œuvre de bouleversement oriental:, d'écrasement de la Serbie et de renversement de l'équilibre européen. Ils n'ont pas voulu donner carte blanche aux perturbateurs de la paix. C'est ce que M. de Bethmann- Hollweg, dans son interprétation bien germanique, appelle avoir voulu la guerre.
Le chancelier accuse l'Angleterre d'avoir mobilisé sa flotte dès le 24 juillet. Or la flotte anglaise avait été mobilisée avant l'ouverture de la crise pour la grande revue ravale passée par le roi George à Spithead le 19 juillet. Le 26 juillet, il est vrai, après la rupture des rebtions austro-serbes, le gouvernement britannique fît publier un ordre arrêtant la démobilisation de la flotte concentrée à Portland. Mais, en face de l'attitude inouïe de l'Autriche à Belgrade et des préparatifs militaires poussés énergiquement dans la monarchie dualiste avec la connivence évidente de l'Allemagne, cette précaution s'imposait. D'ailleurs elle avait aussi pour objet d'avertir l'Allemagne que l'Angleterre, quoi qu'en disent le prince Lichnowsky et la plupart des diplomates allemands, ne resterait pas neutre en toute hypothèse. M. de Bethmann- Hollweg qualifie maintenant de menace cette mesure, alors que, le 4 août, il exprima à Sir E. Goschen sa stupéfaction de voir l'Angleterre prendre parti pour la Belgique et la France. Ce jour-là, il était hors de lui, abasourdi, indigné, à la nouvelle que l'Allemagne ail it se trouver en guerre avec la Grande-Bretagne. Les jours suivants, et pendant des mois, la presse germanique Gauvain. — T. VII. 27
accusa la perfide Albion d'avoir entretenu le Cabinet de Berlin dans une fausse sécurité. On avait déià démontré le mal for dé de ces reproches contre quoi protestaient toutes les pièces du Livre Bleu. Mais on est heureux de voir aujourd'hui le char.celier allemand se réfuter luimême, lui et la presse germanique. Il avoue avoir été averti, menacé même, dès le 24 juillet. Dès lors, comment justifiera-t-il sa politique, fordée sur la neutralité anglaise ?
La thèse soutenue par M. de Bethmann-Hollweg au sujet des projets de conférence et de médiation est de l'essence d'hypocrisie. Pas un seul instant, le chancelier n'a préconisé ou appuyé les propositions de conférence, de médiation, de transaction ou de conciliation. A cette phase des négociations, il s'était fait un visage à trois faces : face souriai te pour Londres, comminatoire et bonasse pour Paris, glaciale pour Pétersbourg. Ce docteur iitriusque juris jouait la comédie diplomatique en Scapin consommé avec son compère Berchtold. Il se montrait vaguemert disposé à la conciliation quand le comte Berchtold était inébranlable. 11 redevenait inaccessible dès que, pour mieux tromper le public, le compère austro-hongrois manifestait des velléités d'arrangement. Eq fait, dès le 29 juillet, il proposa à Sir E. Goschen le « honteux marché » qui marquera son nom devant l'histoire d'une flétrissure indélébile, et, le 31 juillet, au moment où le comte Berchtold semblait prêt à négocier, il adressa à la Russie la sommation qui fut suivie le lendemain d'une déclaration de guerre. Il a été guidé, lui et ses maîtres, exclusivement par des considérations militaires. Il a déchaîné la guerre le jour où il a constaté que la continuation des pourparlers ne permettrait plus à l'Allemagne de conserver l'avance qu'elle avait su prendre dans la
préparation militaire de la grande entreprise d'hégémonie combinée avec l'Autriche- Hongrie.
Plus M. de Bethmann-Hollweg parlera ou écrira pour se disculper, plus il s'empêtrera dans ses contradictions. La Gazette de Cologne montre plus de hardiesse. D'après une dépêche de Bâle, du 28 décembre, elle dit : « Sous l'absolue nécessité créée par les circonstances, nous devons fréquemment nous éloigner du « droit chemin » et répondre au mensonge par des mensonges. Lorsque les bras solides de nos soldats auront jeté à terre les menteurs, nous retournerons avec joie à nos habitudes de stricte franchise. » C'est le droit au mensonge. Nous ne le disputerons pas à l'Allemagne. La Gazette de Cologne était digne de le formuler.