LE BILAN AUSTRO- HONGROIS
Ier janvier 1915.
Après cinq mois de guerre, la grande mécanique diplomatico-militaire de l'Austro-Allemagne est complètement détraquée. Le piège tendu à l'Europe en Serbie a été éventé, et les nations de proie qui comptaient dévorer tranquillement la victime attendue ne savent plus comment se dépêtrer des filets où elles se sont prises elles-mêmes. Les puissances de la Triple-Entente, qu'on se fLttait d'écraser l'une après l'autre, ont fait front ensemble, et les efforts frénétiques tentés pour abattre tantôt l'une tantôt l'autre échouent devant une résistance invincible. L'Italie s'est détachée de la Triple- Allimce sous la poussée d'un mouvement national irrésistible. L'opinion publique de tous les pays civilisés s'e^ dressée cortre les abominations commises en Belgique et dans le Nord-Est de la France par les nouve .x barbares. PLs timorés ou plus directement mène ces, quelques gouvernements neutres n'osent encore
élever la voix, mais leur conviction est faite. Même en Hollande, où les Allemands croyaient pouvoir compter sur une certaine complicité de Kultur, les affinités naturelles se sont altérées et, sauf chez quelques intellectuels hégéliens, le dégoût pour les procédés germaniques, la pitié pour les Belges et la crainte de l'absorption dans la « plus grande Allemagne » prévalent dans l'immense majorité de la population.
La note qui vient d'être remise à Londres par le Cabinet de Washington ne modifie point cette impression générale. Elle ne révèle aucune tendance germanophile de la part des Américains du Nord et ne correspond nullement à un revirement d'opinion chez nos amis d'outre- Atlantique. Toutes les informations venues de New- York et de Washington s'accordent au contraire à montrer que les sympathies américaines pour les Alliés deviennent de plus en plus vives. La démarche du président W. Wilson prouve seulement que le Département d'État a cru devoir donner une satisfaction à un certain nombre d'industriels et de commerçants et aux éléments d'origine germanique de la grande république. Le cours des événements n'en sera point modifié. En Amérique et partout ailleurs on éprouve le sentiment de plus en plus net que les grandioses combinaisons austro-allemandes échafaudées par les gouvernements de Vienne et de Berlin sont entièrement disloquées et sur le point de s'effondrer.
La difficulté pour les Alliés de libérer les parties de leurs territoires — très petites relativement — encore occupées par l'ennemi ne change rien à cette persuasion. L'Allemagne et l'Autriche-Hongrie ont pris l'initiative de l'agression d'après un plan mûrement combiné dont tous les détails d'exécution avaient été préparés avec le soin le plus méticuleux. Ni l'une ni l'autre n'ont réussi
dans la partie de la tâche qu'elles s'étaient assignée. L'Allemagne n'a pu ni prendre Paris, ni intimider les Français, ni arrêter la vie normale de la France ; après avoir été refoulées vers le Nord, ses armées se heurtent à des obstacles inexpugnables. L'Autriche-Hongrie a été ignominieusement chassée de la Serbie où elle comptait s'installer en souveraine. Ses troupes, puissamment outillées, mais hétérogènes, ont été mises en déroute et anéanties par un peuple intrépide luttant pour le droit et l'existence à la voix du vieux roi Pierre dont la conduite héroïque pendant les jours critiques de décembre sera proposée en exemple aux générations à venir. François- Joseph a déjà perdu la Galicie et la Bukovine. A l'aurore de cette nouvelle année, il sent que la vieille monarchie des Habsbourg, qu'il a prétendu rénover dans le sang, se désagrège dans la défaite et dans la honte.
Guillaume II et François-Joseph ne comptent plus sur la victoire. Leur dernier espoir repose sur les défaillances et les erreurs des Alliés. Ils seront encore déçus de ce côté. Les nations provoquées lutteront sans broncher jusqu'à ce que les perturbateurs de la paix, avouant leur impuissance, soient contraints à la paix réparatrice. Toutes les intrigues, toutes les manœuvres se briseront contre cette volonté inébranlable.
LA NOUVELLE ANNEE ET L'EUROPE. — LA PROCLAMATION DE GUILLAUME II. — l' ALLOCUTION DU COMTE TISZA.
2 janvier 191 5.
La guerre donne cette année aux allocutions, toasts et télégrammes officiels du Ier janvier, une signification
particulière. Entre les chefs des Etats alliés le nouvel an a été l'occasion d'échanger, dans les termes les plus cordiaux, de nouvelles assurances de fidélité, de confiance et de résolution. Nos chefs de mission à l'étranger ont également tenu aux colonies françaises de leur résidence le langage le plus réconfortant. A Rome, M. Barrère a fort à propos adressé un souvenir de gratitude aux Italiens qui, mus par un sentiment chevaleresque, combattent côte à côte avec nos soldats et versent leur sang pour la défense d'un idéal commun. Les membres du gouvernement en France et nos représentants au dehors ont pu, sans forfanterie, parler fièrement de la situation actuelle et communiquer à tous les Français, où qu'ils fussent, leur foi dans la victoire. Mais, pour nous, les témoignages les plus précieux à recueillir sont ceux de nos ennemis.
La proclamation de Guillaume II à ses troupes mérite la première place. Quelle différence avec celle de l'empereur allemand à son peuple au lendemain de la déclaration de guerre ! Aujourd'hui le vicaire du vieux Dieu allemand' ne parle plus de donner à la nation élue cette grande place au soleil mondial que les disciples infatués de Bismarck revendiquaient sur les terres et les mers des deux hémisphères. Il ne s'agit plus que de se sacrifier « pour défendre le foyer sacré contre une attaque criminelle ». L'ennemi, sur qui l'on se ruait au mois d'août en se vantant de le réduire à merci avant l'hiver, « n'est pas encore maîtrisé ». On prétendait l'écraser sous les masses irrésistibles d'armées concentrées clandestinement sur les frontières à la faveur de fourberies savamment préméditées, et voici que Guillaume II proclame le Ier janvier 191 5 : « L'ennemi continue de lancer de nouvelles masses contre nos armées et contre celles de notre alliée. »
Qu'ont dû penser, en enter dant ou en lisant cela, les soldats à qui l'on avait promis de piller Paris au mois de septembre 1914 et de fêter joyeusement Noël au sein de leurs familles en célébrant lire paix glorieuse ? Quand reverrou t-ils leurs foyers et qu'y trouveront-ils ? « La situation est sérieuse et la tâche ardue » annonce l'empereur. O fidèles soldats, voilà le cadeau de Noël et les souhaits de nouvelle anr ée de l'homme prédestiné qui devait vous conduire en Terre promise. Les listes des pertes publiées par vos gouvernements déclarent que déjà plus de 1.300.000 de vos camarades sont restés en route depuis votre départ pour les grandes conquêtes. Combien rex trerez-vous ?
M. Mfrximilien Harden n'est pas plus encourageant que son auguste maître. Son résumé de fin d'année dans la Ziikunft se termine par ces mots : « Il faut que l'Allemagne veille et se tienne prête aux plus dures nécessités Celui qui cherche à l'endormir (prince ou valet) se rend, coupable d'un crime pour lequel il n'y aura ni pardon, ni prescription. » Quoi ! il y aurait donc des fautes allemardes à prrdonner, des crimes allemands sujets à prescription ? Il se trouverait parmi les chefs du peuple allemar d des brouillons et des criminels ? Le terrible polémiste qu'est M. M^ximilien Harden ne s'incline point devant le régime du silence. Il s'étonne que le gouvernement allemand, qui vante si haut son bon droit, interdise l'importation et la vente en Allemagne du Livre Bleu anglais, du Livre Orange russe, du Livre Gris belge, du Livre Jaune français. Pourquoi cette prohibition puisque l'empereur et ses ministres se prétendent les champions de la justice et de la vérité ? Pourquoi ne pas permettre aux bons Allemands de juger sur pièces un procès imperdable? Pourquoi supprimer le dossier de la partie
adverse alors que celle-ci recherche et lit avidement le Livre Blanc allemand ? Pourquoi la brave alliée de Vienne ne publie-t-elle rien du tout ? Voilà beaucoup de questions troublantes. Le peuple germanique commence à se les poser. Quand il aura trouvé les réponses, le mirage de la Terre promise se sera évanoui dans une brume sanglante. Après ce Ncel de 1914, que sera celui de 1915 ?
A Budapest, un des principaux instigateurs de la guerre, le comte Tisza, a chargé aussi de ton. Son père, qui avait été aussi président du Conseil hongrois, celui qu'on appelait le pape calviniste, disait de lui : « Etienne est un bon cavalier, mais un mauvais cocher. » Nous avons rappelé cette prédiction paternelle quand le comte Etienne Tisza a pris le pouvoir, promptemert transformé par lui en dictature. A quoi aboutit cette dictature? Après la sauvage agression contre la Serbie et le bouleversement de l'Europe, deux opérations qui devaient livrer l'Orient à l'Autriche-Hongrie, les troupes de Sa Majesté Apostolique fêtent-elles les deux Noels,le catholique et l'orthodoxe, à Salonique avec le tsar bulgare ? Hélas ! « Au Nord, dit le comte Tisza, nous com.battons avec des chances diverses. » Cela veut dire que la Galicie est perdue. Et au Sud ? « Je ne peux psrler, continue le restaurateur de la grande Magyarie, que le cœur serré de l'évacuation de la Serbie. » L'évacuation de la Serbie, c'est la déroute ignominieuse qui a fait perdre à François- Joseph plus de cent mille hommes, plus de deux cents canons et un immense matériel. Le com.te Tisza doit, en effet, avoir le cœur serré. Il est pris dans les griffes du Moloch à qui il voulait offrir le peuple serbe en pieux sacrifice. Il se débat en vain, il ne peut plus échapper à l'étreinte. Ce sera la Msgyarie qui sera immolée.
Quant à la Turquie, associée à la fortune des deux empereurs, ce n'est plus qu'une agonisante dont nous voyons les derniers soubresauts. Ses alliés songent moins à la secourir qu'à lui donner le coup de grâce, afin d'offrir ses dépouilles en holocauste. Qui sait ? Peut-être Guillaume II et François-Joseph Ier méditent-ils, dans le secret de leur cœur, chacun de son côté, de se sauver en se trahissant. Ce serait le digne dénouement d'une politique de Judas.