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LES PROJETS DE COOPERATION MILITAIRE JAPONAISE

5 janvier 1915.

Il se manifeste depuis quelque temps, dans une partie de la presse française, une certaine excitation qui ressemble à de l'énervement. Dans le louable désir d'assurer le plus tôt possible aux Alliés le concours militaire du Japon en Europe, on se livre à des considérations déprimantes hors de saison. Involontairement sans doute, on accentue le sentiment de lassitude qui tend toujours à se faire jour dans les milieux où, par tempérament, après avoir pesé le pour et le contre, on trouve toujours une raison majeure de s'abandonner et de s'en remettre à autrui. Il semblerait, à lire de nombreux articles parus récemment, que la guerre européenne durerait indéfiniment si 500.000 Japonais ne volaient pas à notre secours. L'arrivée de 500.000 Japonais aux côtés de nos troupes nous causerait autant de satisfaction qu'aux plus ardents promoteurs de la campagne actuelle, quoique cette heureuse coopération présente sur place quelques inconvé-

nients auxquels le public ne pense guère. Mais, les avantages étant supérieurs aux inconvénients, nous aussi nous souhaitons la coopération japonaise. Seulement nous ne la jugeons pas indispensable et nous ne sommes pas disposés à l'acquérir à tout prix. Aujourd'hui nous envisagerons seulement deux aspects de cette question à face multiple.

En premier lieu, militairement, rien ne permet de dire que le concours japonais produirait, dans un délai relativement court, le résultat désiré. D'autres concours peuvent se produire plus tôt, plus efficacement, sans sacrifices de notre part. On peut même affirmer maintenant qu'ils se produiront, non parce que nous aurons réussi à les obtenir, mais parce que, bon gré mal gré, en dehors de toute question de sympathie et de toute négociation, il est, en Europe, deux États que le souci de leurs intérêts vitaux oblige à entrer en ligne contre PAutriche- Hongrie. Que les gouvernements actuels le désirent ou non, ils y seront contraints. Leur intervention provoquera presque immédiatement l'écroulement de la machine militaire austro-hongroise. Or, pour des raisons diverses, cette intervention ne tardera pas au delà de l'époque où les premiers corps d'armée japonais pourraiert être débarqués sur notre continent. Mais, dans le cas même où des événements imprévus la feraient ajourner, l'Autriche- Hongrie n'en sera pas moins acculée à la capitulation. Or, l'Autriche-Hongrie une fois hors de cause, l'Allemagne sera réduite à se défendre seule sur toutes ses frontières. Elle n'y suffira point ; toutes les tranchées du monde ne la sauveront pas. Soyons assurés qu'en ce moment Guillaume II le sait mieux que personne.

L'Autriche-Hongrie est à bout de souffle. Elle a encore du matériel de guerre grâce à ses usines qui fournissaient

depuis longtemps de canons, de fusils et de munitions plusieurs États étrangers. Mais elle n'a plus d'argent, plus d'hommes sûrs et plus de courage. Partout où ses troupes non allemandes peuvent se rendre sans risque, elles passent à l'ennemi. Elles ne savent pas pourquoi elles se battent ; elles sont le plus souvent encadrées d'officiers d'autre race qu'elles ne connaissent pas. Ballottées d'une frontière à l'autre suivant que leur dévouement est suspect ici ou là, ce sont des masses hétérogènes sans consistance. Malgré le soin mis à les tenir dans l'ignorance des événements, beaucoup de soldats ont appris qu'on les avait trompés. Par exemple, on avait stimulé le patriotisme des Transylvains en leur disant que l'armée roumaine marchait avec l'armée austro-hongroise contre les Russes. Or, en Transylvanie, tout le monde sait depuis assez longtemps que les Roumains n'attendent qu'un moment favorable pour franchir les Carpathes. Aussi les Transylvains mobilisables accourentils en bandes en Roumanie afin de se joindre à leurs frères libres pour combattre l'armée de Sa Majesté Apostolique. Les premiers mobilisés ont pu être induits en erreur ; les autres, ceux qui sont restés dans leurs foyers jusqu'à ces derniers temps, connaissent la vérité et la propagent autour d'eux. L'Autriche-Hongrie est battue sans remède et chacun le sent dans la monarchie. Elle n'espère plus la victoire ; elle cherche seulement à échapper à un désastre total moyennant des sacrifices limités.

Il ne convient donc pas aux Alliés de se mettre en quête de nouveaux concours en offrant n'importe quel prix. Il ■est désolant d'entendre des Français gémissants parler sérieusement de céder tel ou tel territoire — on parle d'un empire coloriai — en échange de l'envoi d'on ne sait combien de corps d'armée japonais, composés on ne sait

comment, et devant arriver on ne sait quand, ni par quelle voie, sur le théâtre de la guerre. Nous nous sommes abstenus jusqu'ici de faire allusion à ces projets de marchés où l'on voit bien ce qu'on donne, mais où l'on voit mal, en dépit des stipulations calligraphiées sur de beaux papiers, ce qu'on reçoit. Dans tous les temps ces achats de concours mercenaires ont réservé de cruelles surprises. Mais nous lisons ce matin, dans le Journal de Genève du 2 janvier, un article de tête où se trouve ce passage : « Si le concours du Japon apparaît nécessaire pour conjurer le péril, ou même hâter la fin de l'épreuve, je sais des Français qui comprendraient fort bien qu'on sacrifiât l'Indo-Chine à ce but suprême. » Eh bien ! nous ne sommes pas de ces Français-là et nous le disons. Le but suprême peut être atteint sans un pareil sacrifice. Nous dirons aussi que si, ce que nous ne croyons absolument pas, un sacrifice de ce genre devait être consenti, ce ne serait pas à la France de le supporter. La France a fait chez elle et est appelée à y faire assez d'autres sacrifices sans qu'elle abandonne encore tout ou partie d'un empire colonial. A notre avis, tous les Français devraient le comprendre et le faire sentir.

LA BATAILLE DE SARIKAMICH. — LE « LIVRE BLEU ANGLAIS » SUR LA TURQUIE ET LE NOUVEAU « LIVRE ORANGE ».

6 janvier 1915.

L'armée turque d'Arménie vient de subir un désastre. Les deux corps d'armée qui la composaient ont été mis en déroute dans la région de Sarikamich, entre Kars et

Kara-Kilissa, près de la frontière russe, par l'armée du Caucase. Le 9e corps tout entier a dû se rendre ; le 10e est énergiquement poursuivi. Ainsi se trouve ruiné le projet grandiose combiné par le général Liman von Sanders et Enver Pacha en vue d'attirer dans la Transcaucasie une partie des forces russes combattant sur le front austroallemand et de soulever la Perse contre la Russie et l'Angleterre. L'état-major de Berlin n'était probablement pas assez fou pour croire que la Perse avec le reste de l'islam asiatique allait se joindre aux Saloniciens et aux Allemands. Mais il comptait qu'une puissante diversion en Arménie et dans le Kurdistan obligerait le tsar à y envoyer plusieurs des corps d'armée destinés à opérer en Pologne et en Galicie. Avec leur aveuglemerit et leur infatuation habituels, les ministres ottomans sont tombés dans le piège. Ils ont publié de mirifiques bulletins de victoire quand les troupes du padischah ont passé la frontière russe. Ils se voyaient déià à Tiflis et à Tauris ; dans leur imagination, ils reprenaient Bassora et dominaient le golfe Persique. Sans se troubler, sans se presser, les Russes n'ont rien modifié à leurs plans sur le front européen. Ils n'ont mis aucun amour-propre à empêcher l'ennemi de franchir leur frontière sur ces hauts plateaux désertiques. Mais ils ont attendu les Turcs au bon endroit et les ont écrasés. Dans cette guerre, en effet, en Asie comme en Europe, l'essentiel est de détruire l'ennemi, peu importe où.

Le désastre de Sarikamich n'aura peut-être pas tout de suite dans l'empire ottoman le retentissement qu'il comporte, car les distances sont grandes, et le Cabinet de Constantinople ne laisse rien publier qui le gêne. Mais il ne peut tarder à être connu et la nouvelle accentuera le • découragement et la désaffection qui se manifestent de-

puis longtemps déjà dans la plupart des vilayets, sinon dans tous. Les musulmans ottomans les plus sincères savent que l'attachement ostentatoire de Guillaume II à l'islam est une comédie intéressée. Ils ne comptent nullement sur les crypto-juifs de Salon ique et sur les francsmaçons actuellement installés à la Sublime Porte pour restaurer dans l'éclat de ses beaux jours le lustre de la religion du Prophète. Quant aux musulmans non ottomans, ils songent beaucoup moins à se porter au secours du khalife de Constantinople, pâle silhouette effacée dans l'ombre d'un palais du Bosphore, qu'à revenir aux antiques traditions chérifiennes et à choisir un khalife arabe de la lignée de Mahomet. D'après toutes les nouvelles d'Asie, le gouvernement ottoman est tombé dans le plus profond discrédit. N'était la terreur que les janissaires de l'Union et Progrès font peser sur les populations, une révolution spontanée aurait déjà balayé les brouillons criminels qui ont précipité l'empire à l'abîme. On se plaît à espérer que les Alliés sauront profiter de ces dispositions sans retomber dans leurs erreurs d'antan.

On ne saurait trop rappeler, en effet, combien la diplomarie de la Triple-Entente a été faible et imprévoyante à Constantinople. Il lui eût été relativement facile de prendre les devants sur l'Austro- Allemagne. Elle a préféré laisser agir nos ennemis dans l'espoir qu'ils ne réussiraient pas. Elle s'est laissé duper par les membres du gouvernement qui accablaient ses représentants de protestations d'amitié tout en s'associant à toutes les décisions destinées à remettre les intérêts vitaux de l'empire entre les mains des Allemands. Elle a retiré ses stationnaires du Bosphore, elle a laissé partir la mission navale britannique, elle n'a pas gardé l'entrée des Détroits, elle a tranquillement permis la prise de possessions des forces

ottomanes de terre et de mer par le général Liman von Sanders et l'amiral Souchon. C'est un véritable suicide diplomatique. On a laissé tout faire contre nous sous prétexte qu'une action de notre part eût fourni aux Turcs hostiles à la Triple-Entente l'occasion de se déclarer contre nous. A très grand regret, nous sommes obligés de dire que la lecture du Livre Bleu anglais sur les affaires de Turquie et des courts extraits du nouveau Livre Orange télégraphiés à Paris ne justifient en aucune façon la politique suivie à Constantinople par les Alliés. On constate seulement, dans les documents publiés, l'erreur fondamentale de diplomates européens attendant tout de la temporisation dans un pays amorphe en face d'adversaires résolus à se saisir de l'influence par tous les moyens. On remarque également une disposition fatale, commune à certains chefs de mission, à faire concessions sur concessions au gouvernement local, par crainte d'éveiller ses susceptibilités, alors que les membres de ce gouvernement, complices sournois de nos ennemis, sont déjà décidés à nous combattre. Dans le désordre actuel, plusieurs des hommes dirigeants de Turquie prennent déjà leurs précautions pour sauveur leur mise en Occident. Ils font répandre le bruit ici et là qu'ils n'ont pas cessé d'être nos amis de cœur, qu'ils ont adhéré la mort dans l'âme à l'alliance allemande, qu'ils sont prêts à se jeter dans nos bras dès que nous tiendrons la victoire. Mieux valent des ennemis déclarés que de pareils amis. Les complices des Allemands doivent être traités comme des Allemands. Qu'ils ne viennent pas dire qu'il y a eu maldonne. S'ils perdent la partie, ils doivent être exécutés.

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