LE SERVICE MILITAIRE EN ANGLETERRE
9 janvier 1915.
Hier, à la Chambre des Lords, Lord Haldane, grandchancelier, a posé officiellement la question du service militaire obligatoire. C'est un grand événement dans l'histoire de la Grande-Bretagne. Pour être posée, il est vrai, la question n'est pas résolue. Mais le fait qu'un membre du Cabinet a déclaré au Parlement que le gouvernement est disposé à accepter le principe de l'obligation du service militaire est d'une importance capitale. Cela signifie que la réorganisation du système de recrutement est à l'étude et qu'elle doit aboutir dans un délai relativement prochain. Voici les termes mêmes dont s'est servi Lord Haldane :
« L'obligation du service militaire n'est pas devenue, de près ni de loin, une nécessité. Mais, étant donné l'intérêt national, le gouvernement s'inclinerait, s'il le fallait, devant cette nécessité du service obligatoire et n'y ferait aucune objection de principe. »
La déclaration se présente sous une apparence discrète. Mais, étant donné la répulsion invincible témoignée jusqu'ici par la population britannique pour le service obligatoire, c'est le maximum de ce que le gouvernement pouvait dire pour poser la question. En Angleterre, on ne procède point par bonds, mais par étapes ; on ne brusque pas l'opinion, on la prépare insensiblement aux réformes reconnues nécessaires. Or nul moment ne pouvait être mieux choisi pour mettre le peuple britannique en face de la nécessité de changer le mode de recrutement de Gauvain. — T. VII. 28
l'armée : « Nous ne combattons pour rien de moins que l'existence nationale. Nous ne pourrons accepter d'autre victoire que celle qui préviendra le retour d'une situation pareille à celle où nous sommes aujourd'hui. » Ainsi a parlé lord Haldane, et tous ses auditeurs, tous les citoyens britanniques partagent son avis. Par précaution oratoire, il a bien ajouté que la nation répondait sans la moindre répugnance à l'appel aux armes et que, jusqu'à présent, il ne se manifestait aucun symptôme de nature à faire supposer pour l'avenir l'échec du système des engagements volontaires. Mais tout le monde a compris que ce système était condamné.
Du reste, une campagne significative dans la presse a précédé la déclaration gouvernementale. Depuis la fin de décembre plusieurs journaux et revues britanniques ont traité ce sujet délicat. La campagne a concordé avec la nouvelle du remaniement de l'organisation militaire actuelle, la création de nouvelles armées et l'impression générale que la Grande-Bretagne allait participer plus activement à la guerre sur le continent européen. Le 4 janvier le Times écrivait :
Il faut renoncer aux mots d'ordre de jadis et aux idées préconçues. Il faut tout particulièrement en finir avec le préjugé qui exclut la discussion de tout autre système que le système volontaire actuel. Le service volontaire a fait des merveilles jusqu'ici, nous en convenons tous ; mais il est des limites à son application, et il convient d'étudier la question et de s'organiser longtemps avant que ces limites soient atteintes.
...Nous ne pouvons recourir à de nouveaux expédients à la hâte et sans mûre réflexion. Les hommes les plus capables de tous les partis doivent se consulter et étudier comment on peut répondre à ces exigences impérieuses. La Chambre des Communes a voté les hommes, mais il lui incombe maintenant le devoir encore plus impérieux d'étudier les meilleurs moyens de les enrôler.
Dans le même numéro du Tunes le rédacteur militaire de ce journal se montrait moins décidé. Il semblait être
d'avis qu'avant de rien changer au système en vigueur il fallait prendre les mesures pour en tirer le maximum de rendement, et que, seulement au cas où les résultats seraient démontrés insuffisants, on pourrait « appliquer équitablement un système de contingents par comté ». Cela montre jusqu'où, hier encore, allaient les répugnances contre tout ce qui ressemble au service obligatoire. Un des écrivains militaires les plus réputés d'outre-Manche, le colonel Maude, formulait aussi tout récemment des réserves dans le Nineteenth Century. Il concluait ainsi :
Il est concevable qae si nous avions eu en vigueur depuis trente ans un système obligatoire, et que l'on eût été certain qu'en 1914 nous combattrions en Flandre, nous aurions eu un plus grand nombre d'hommes disponibles.
Mais je prétends que nous, le public, n'avons devant nous aucun fait qui justifie la conclusion que le nombre seul nous eût été d'un grand secours et qu'il y a les plus fortes raisons formelles de croire que le régime obligatoire, en Angleterre, aurait fait plus de tort à la cause des Alliés en général que l'excédent du nombre n'aurait fait de bien. Car, le jour où la guerre a éclaté, les neuf dixièmes de nos usines se seraient arrêtées automatiquement comme en France et en Allemagne. "Sans la faculté qu'ont conservée nos usines de fournir les équipements absolument nécessaires aux millions de soldats exercés mais non équipés des armées continentales, nous n'occuperions pas les positions d'un immense avantage que l'ensemble de nos- armées alliées en Europe de l'Est à l'Ouest a atteintes en ce moment.
L'objection n'est pas décisive. En effet, l'Angleterre aurait pu jouer son rôle actuel d'intendance et d'arsenal des Alliés tout en ayant sous les armes des troupes plus nombreuses et mieux organisées. Mais il ne nous appartient pas de récriminer. En effet toutes les critiques sur le passé doivent céder devant cette considération : si, avant la guerre actuelle, la nation britannique avait eu à choisir entre le service militaire obligatoire universel et ja neutralité en cas de guerre franco-allemande, elle eût peut-être préféré la neutralité. Plus t^rd, elle se fût re-
pentie de cette préférence ; mais c'eût été trop tard pour nous et pour elle.