UNE MISSION ROUMAINE A PARIS
10 janvier 1915.
Le Comité franco-roumain a donné hier soir à la mission roumaine actuellement à Paris un banquet, présidé par M. Paul Deschanel, qui a été l'occasion d'échanges d'idées particulièrement intéressantes en ce moment. Cette mission n'a pas de caractère officiel. Mais les convives n'ont pas eu à le regretter, car les Roumains en l'honneur de qui une élite de Français avait été réunie ont pu parler librement. Du reste, le très sympathique ministre de Roumanie à Paris, M. Al. E. Lahovary, était assis à la droite du président, et chacun sait que MM. Diamandy, Cantacuzène et Costinesco, sans être munis de lettres de créance, ont un rôle défini. On peut donc considérer les allocutions prononcées hier par nos amis roumains comme l'expression de la pensée générale de leur gouvernement. Le docteur Cantacuzène, qui fut un des plus brillants élèves de Pasteur, a parlé au nom des universités roumaines. Il suffit de se rappeler les adresses émouvantes de l'immense majorité des universitaires de Bucarest et de Jassy en faveur d'une prompte intervention roumaine en Transylvanie, d'accord avec les puissances de la Triple-Er: tente, pour être assuré que le docteur Cantacuzène a fidèlement reproduit les sentiments de ses collègues en portant un toast vibrant à la victoire des armées françaises. M. Diamandy, député, a traité plus spécialement la question politique.
M. Diamandy est un des promoteurs les plus actifs du Comité franco-roumain de Bucarest, un des champions les plus convaincus de la latinité. Il va quitter Paris pour se rendre à Rome et revenir ensuite quelques jours parmi nous. A ses yeux la question européenne se présente en ce moment sous un aspect à la fois roumain et latin. Il voit moins le règlement de comptes général comme une solution d'équilibre européen que comme le triomphe des pays latins. Ses regards vont au-delà de l'Orient et des Balkans. Ils envisagent les plus grands problèmes de la civilisation. Tous les pays actuellement en lutte contre les nations de proie se placent également à ce point de vue, et nous nous réjouissons que tant et de si chaleureuses adhésions à la cause commune latine nous arrivent de Bucarest. Mais, dans la conflagration générale où l'Europe se trouve jetée, il convient aussi de se placer à un autre point de vue. Dans la lutte commune contre la barbarie et le despotisme, la France, seul pays latin aujourd'hui en armes, combat côte à côte avec deux États slaves et la Grande-Bretagne. La Russie et la Serbie, d'un côté, le monde britannique, de l'autre, ont fait et continuent avec une énergie croissante d'immenses efforts. Ces efforts contribueront puissamment au succès de la cause roumaine. Ils ont préparé admirablement le terrain pour les armées du roi Ferdinand. Sans eux, sans les centaines de mille Russes tombés depuis cinq mois en Prusse orientale, en Galicie, dans les Carparthes et en Bukovine, sans la prodigieuse résistance opposée par les héroïques soldats serbes aux arm.ées dévastatrices de François-Joseph, comment pourraient se réaliser aujourd'hui les aspirations légitimes du peuple roumain ? On ne doit pas plus l'oublier à Bucarest qu'ailleurs : ce sont les sacrifices slaves qui permettront aux États latins restés neutres jusqu'ici
d'entrer victorieusement en campagne. C'est involontairement, sans doute, que M. Diamandy a glissé sur cette considération.
De ce que des sacrifices sans exemple dans l'histoire ont été déjà supportés par les belligérants actuels il convient de tirer une autre conclusion. Depuis longtemps et à plusieurs reprises nous avons relevé l'importance d'une intervention militaire roumaine pour la rapidité du dénouement gérerai. Nous sommes donc d'accord en principe avec M. Diamandy quand il exprime la conviction que l'entrée en campagne de l'armée roumaine mettrait fin à cette guerre monstrueuse. Seulement il serait dangereux à tous égards d'y compter absolument. La fin de la guerre ne se produira, ne doit se produire qu'après la réalisation d'un certain nombre de desiderata qui, d'après le langage éloquent de M. Diamandy et de ses plus éminents compatriotes, tiennent à cœur autant aux Roumains qu'à nous. Nul ne peut donc affirmer aujourd'hui que la guerre cessera dès que certaines satisfactions particulières seront sur le point d'être obtenues. Les États entrés en lice après les autres se feront certainement un honneur de tenir jusqu'au bout.
M. Paul Deschar el a fort justement remarqué qu'il y a « place, à l'est de l'Europe, pour les intérêts, les droits et les aspirations légitimes de chacune des nationalités qui s'y développent ». La supériorité de la civilisation latine consiste précisément en ce qu'elle se communique aux peuples non latins en dehors de toute idée de domination. Elle ne s'impose point, elle se fait désirer. Le programme actuel des Etats latins dans le sud-est de l'Europe doit donc consister à laisser à chaque race sa part naturelle, en se préoccupant plus d'assurer la paix de l'avenir et la pénétration « culturelle » réciproque que d'englober tel
ou tel territoire à population mixte dans tel ou tel lot. Pour l'instant l'essentiel est, comme l'a déclaré vigoureusement M. Paul Deschanel, que chacun dise franchement, loyalement, sans arrière-pensée, ce qu'il veut, avec qui il est. C'est ce que, pour leur pays, MM. Cantacuzène et Diamandy ont fait hier très nettement. Nous les en remercions de tout cœur.