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LA CONTREBANDE DE GUERRE. — L ATTITUDE DES ÉTATS-UNIS. — M. WILSON

13 janvier 1915.

Sir Edward Grey a communiqué le 7 janvier à M. W. H. Page la réponse du Foreign Office à la note que l'ambassadeur des Etats-Unis à Londres lui avait remise le 28 décembre au sujet de la répression de la contrebande. Nous avons donné avant-hier une longue analyse de ce document qui vient d'être publié par les journaux anglais. Il convient d'abord de remarquer que cette réponse se borne à des « observations préliminaires » destinées à déblayer le terrain et à prévenir des malentendus. Elle sera suivie d'une autre où les points de la note américaine seront examinés en détail avec des précisions fournies par des enquêtes minutieuses.

D'une façon générale, la réponse britannique détruit l'argumentation du département d'Etat. En matière de contrebande de guerre on peut discuter interminablement sans s'entendre. Cela dépend des dispositions réciproques des gouvernements et de l'esprit dans lequel les agents d'exécution assurent l'application des règles internationales en vigueur. Entre Washington et Londres les dis-

positions sont aussi cordiales que possible. D'autre part, la marine britannique use des plus grands ménagements en ce qui concerne le commerce maritime des Etats-Unis. La controverse entre les deux pays peut donc se poursuivre sans heurt, en toute bonne foi. C'est pourquoi il y a tout lieu d'espérer que les États-Unis admettront le bien-fondé de la plupart des arguments du Foreign Office. Celui-ci prouve, avec chiffres authentiques à l'appui, que le commerce américain avec les pays neutres voisins de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie a pris depuis la guerre une extension soudaine extraordinaire explicable seulement par le fait que les articles exportés dans ces pays passent de là chez les belligérants. Pour le mois de novembre 1914, par exemple, en comparaison avec novembre 191 3, les exportations de New- York au Danemark ont plus que décuplé ; en Suède, elles ont été huit fois plus fortes ; en Norvège, cinq fois ; en Italie, elles ont augmenté de trois cinquièmes. Si l'on prend une des matières de contrebande les plus importantes, le cuivre, les chiffres sont également caractéristiques. Depuis le commencement de la guerre jusqu'à la quatrième semaine de décembre, les exportations de cuivre des États-Unis en Italie ont été de 36.285.000 lb. contre 15.202.000 lb. pendant les mois correspondants de 191 3. Pour la Norvège, la Suède, le Danemark et la Suisse, les chiffres sont de 35.347.000 lb. pour 1914 contre 7.271.000 lb. en 1913 durant la même période. Cela justifie entièrement les précautions prises par les croiseurs britanniques. Cela prouve aussi les ménagements qu'ils témoignent à l'égard des exportateurs américains. Si l'on ajoute que le coton, malgré les emplois qu'on en peut faire pour la fabrication des explosifs, n'a pas été compris dans la contrebande de guerre, même conditionnelle, afin que le commerce amé-

ricain ne soit pas entravé, on doit conclure que les États- Unis n'ont vraiment pas sujet de se plaindre. On peut même se demander s'ils ne tirent pas plus de bénéfices de la guerre européenne sous certains rapports qu'ils n'éprouvent de pertes d'autres côtés.

Il est encore un autre ordre de considérations qu'on ne peut passer sous silence. Les Etats-Unis ont pris depuis assez longtemps l'initiative de la conclusion de traités d'arbitrage en vue de prévenir les conflits armés entre les divers États du globe. Ils se sont fait pour ainsi dire une spécialité de ce genre de négociations, et leur diplomatie a pesé de toute sa force sur certaines puissances pour les déterminer à signer des clauses d'arbitrage. Ces traités étaient rédigés avec le plus grand soin et se flattaient de prévoir toutes les hypothèses. Le gouvernement des États-Unis s'en constituait le parrain, presque le garant. Il était fier de ce rôle. Or, au mois d'août 1914, il a vu l'Allemagne déclarer la guerre sans discussion préalable, sans aucun motif avouable, à la Russie et à la France. Il a vu ce pays envahir sauvagement la Belgique et le Luxembourg dont elle avait garanti la neutralité dans des traités solennels. Il a entendu le chancelier de l'empire allemand déclarer, le 4 août, au Reichstag qu'il avait, dans l'intérêt des opérations militaires, violé le droit international et commis des illégalités. Il a ensuite, pendant des semaines, assisté à des destructions féroces et à des atrocités abominables de la part des armées allemandes et austro-hongroises. Et il n'a pas levé un doigt, ni ouvert la bouche pour protester. Il a recouvré seulement l'usage de la parole pour élever des réclamations contre le tort présumé causé à quelques industriels ou commerçants par les mesures de police prises sur mer en vue de hâter la fin des horreurs de la guerre.

Nous ne croyons pas que le département d'Etat soit approuvé en cela par la nation américaine. Celle-ci ne cesse au contraire de donner à la France, à la Belgique, à la Serbie même, des preuves morales et matérielles de sympathie. Elle comprend mal les motifs déterminants de son gouvernement. M. Woodrow Wilson doit son élection à la présidence au mouvement de réaction contre la politique des bosses et les pratiques corruptrices des trusts. Il se donnerait un démenti à lui-même si, dans une crise d'une importance sans précédent, en face des violations les plus flagrantes qui furent jamais des lois internationales les plus formelles sur les plus grands intérêts humains qu'on puisse concevoir, il s'appliquait à relever exclusivement des restrictions présumées abusives au libre transport d'objets destinés à des armées acharnées à la destruction de la civilisation d'où sont issus les États- Unis de l'Amérique du Nord.

LA RETRAITE DU COMTE BERCHTOLD. — LA FAILLITE DE LA DIPLOMATIE AUSTRO-HONGROISE.

14 janvier 1915.

Le comte Berchtold, ministre commun des affaires étrangères d'Autriche et de Hongrie, a remis hier à l'empereur-roi sa démission qui a été acceptée. Il est remplacé par le baron Burian, ancien ministre commun des finances et de Bosnie-Herzégovine. Cette démission est le signe de la faillite de la diplomatie austro-hongroise.

Le comte Berchtold avait succédé, le 17 janvier 191 2, à son chef et ami le comte d'Aehrenthal, mort le même

jour. Il gérait déjà ce poste depuis que la santé de M. d'Aehrenthal rendait impossible à celui-ci tout travail soutenu. Il était complètement initié aux pensées et à la politique de son prédécesseur dont il avait été le collaborateur, puis le successeur à l'ambassade de Pétersbourg. Tous deux ont été victimes d'une politique qui n'était pas entièrement la leur, mais qu'ils ont acceptée en comptant pouvoir la diriger. Ils ont en vain tenté de contenir dans des limites artificielles tracées d'avance des initiatives qui, par le cours irrésistible de forces naturelles échappant à toute contrainte, devaient fatalement produire des conséquences contraires aux desseins de leurs auteurs. Instruit par la triste expérience de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine, le comte d'Aehrenthal était mort en disant à ses amis : « Surtout, gardez- vous de la politique de prestige ! » Le comte Berchtold pourrait, s'il n'était trop tard, transmettre le même mot d'ordre au baron Burian. Il disparaît pour avoir voulu faire une politique au-dessus des forces de l'Autriche-Hongrie.

Ministre responsable de la monarchie, le comte Berchtold doit supporter la responsabilité des actes de son ministère. Mais il n'est probablement pas l'instigateur des résolutions qui ont conduit à la catastrophe sur le point de s'accomplir. Avant l'assassinat de l'archiduc François- Ferdinand, ce prince exerçait à côté du souverain une influence prépondérante. Après le drame de Serajévo, le monarque et le comte Tisza furent en réalité les deux seuls personnages dirigeants. Ils eurent une diplomatie spéciale à côté de la diplomatie officielle. Le comte Berchtold ne devait pas l'ignorer ; il devait savoir aussi que l'ambassadeur d'Allemagne à .Vienne, M. de Tchirschky, jouait un rôle dépassant ses attributions. Mais il laissait faire. Il n'était point de taille à imposer ses idées, à sup-

poser qu'il en eût de personnelles, et il avait des habitudes de parfait courtisan trop invétérées pour brusquer son souverain. En politique étrangère François-Joseph Ier est toujours resté le maître ; il n'a fait que ce qu'il a voulu. Ses ministres sont toujours, dans tous les sens du mot, des subordonnés. Il les change dès qu'ils ne peuvent plus lui rendre de services. Le comte Berchtold a servi à couvrir une politique d'agression préméditée. Peut-être a-t-il cru personnellement que la guerre à la Serbie ne provoquerait pas la guerre européenne. On le renvoie dès qu'il s'avise de donner une impulsion contraire à celle qu'on désire en haut lieu.

Autant qu'on en peut juger, le sens du changement survenu hier est le suivant. Deux tendances se heurtent en ce moment à Vienne ; celle des hommes réfléchis qui pensent que la partie engagée en juillet dernier est perdue et qu'il faut limiter les pertes en prévenant de nouvelles interventions militaires ; celle des instigateurs de la guerre qui persistent à subordonner à des intérêts particuliers les grands intérêts généraux. Par exemple l'intervention de la Roumanie, la plus dangereuse pour l'instant, ne pourrait être prévenue que par l'octroi d'un régime autonome à la Transylvanie. Or les Magyars n'en veulent à aucun prix. L'apaisement — relatif — ne pourrait s'obtenir parmi les nationalités non allemandes de la monarchie que par la substitution d'un État à base fédérative au dualisme actuel. Or les Magyars s'y opposent obstinément ; périsse plutôt la monarchie que la domination magyare. En cela ils se trouvent entièrement d'accord ; vec les Allemands dont la politique en Autriche-Hongrie consiste à y maintenir l'influence germanique dirigeante. C'est au veto allemand que se sont brisées toutes les tentatives de compromis sérieux en Bohême. Aujourd'hui, il

est vrai, afin de ménager les Roumains, l'Allemagne conseillerait bien aux Magyars de consentir de larges concessions aux Transylvains. Mais ils ne peuvent insister, car leurs suggestions tardives sort contraires au principe même de leur accord avec les Magyars. D'ailleurs l'autonomie de la Transylvanie ne pourrait rester isolée ; elle entraînerait celle d'autres pays de la monarchie.

Quoique officiellement hongrois — à cause de domaines situés en Transleithanie — le comte Berchtold est trop peu magyar pour maîtriser la politique des hommes de Budapest. Il n'a pas la force de la conduire, ni celle de la réprimer. Il cède aujourd'hui la place à un autre Hongrois, parce que l'empereur-roi estime, comme il l'a toujours fait depuis 1848, qu'en cas de conflit entre les deux moitiés de la monarchie, il convient de lâcher les rênes aux Magyars. La raison en est que les Magyars sont les plus indociles, les plus égoïstes, et qu'ils renverseraient sans hésiter le char de l'État si l'on ne suivait point leur propre chemin. En réalité c'est le comte Tisza qui reste le principal moteur de la politique austro-hongroise. On peut seulement se demander si Françaois- Joseph est de cœur avec lui, ou s'il est devenu son prisonnier.

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