‹ L'Europe au jour le jour (volume 5)Chapitre 75 sur 161 · LES RESPONSABILITÉS DE L'AUTRICHE-HONGRIE · texte numérisé non relu

LES RESPONSABILITÉS DE L'AUTRICHE-HONGRIE

15 janvier 1915.

La démission du comte Berchtold appelle de nouvecu l'attention publique sur les responsabilités du gouvernement austro-hongrois dans la guerre européenne. De plusieurs côtés des efforts sont faits pour décharger le

Cabinet de Vienne et le comte Berchtold en particulier. C'est surtout par le canal de journaux étrangers sympathiques en France que l'on essaye d'accréditer certaines versions tendancieuses des événements. Nous avons dit hier dans quelle mesure, en essayant de se placer au point de vue historique, on pouvait limiter la responsabilité personnelle du ministre qui vient de tomber. Mais il faut se garder d'aller trop loin dans cette voie. Si le comte Berchtold n'a pas eu les intentions de tout ce qu'il a fait, il a permis sciemment tout ce qui s'est fait. Il n'a pas été trompé par l'Allemagne ; s'il n'a pas été son complice actif, il est devenu son collaborateur complaisant. Si la grande entreprise d'hégémonie austro -allemande eût réussi, le comte Berchtold eût été porté aux nues et le titre de prince eût récompensé ses services. Dans la détresse actuelle de son pays, il est juste qu'il porte la peine de sa présomptueuse médiocrité.

Il faut aussi relever une erreur d'appréciation assez communément admise. On allègue, avec pièces à l'appui, que dans les deux derniers jours de juillet 1914 le Cabinet de Vienne, se rendant compte de son imprudence, et voyant la Russie décidée à « tenir le coup », abandonna la manière forte pour revenir à des négociations sérieuses, et que le gouvernement allemand, de peur que l'occasion tant désirée lui échappât, coupa court à ces velléités pacifiques en sommant la Russie de démobiliser immédiatement (31 juillet). Les diplomates viennois affectent de gémir sur ce déplorable malentendu. Ils jurent que leurs intentions étaient pures. C'est peut-être exact pour quelques-uns d'entre eux, quoique les plus modérés déclarent que le minimum de satisfaction que l'Autriche- Hongrie dût obtenir dans les négociations en question consistait dans une « demi-vassalité » de la Serbie. En

somme, les diplomates viennois ne voulaient pas la guerre pour elle-même, mais ils tenaient aux bénéfices de la victoire. Leurs collègues d'Allemagne pourraient en dire autant. On reconnaîtra là un nouvel exemple de l'hypocrisie fondamentale qui est au fond de toute la politique austro-allemande. De même on ne voulait que du bien à la France ; seulement on prétendait la séparer de la Russie, la brouiller avec l'Angleterre, lui prendre ses colonies (sans doute pour alléer son budget!), absorber ses finances, régenter son commerce et submerger sa population d'un afflux d'immigration germanique. Il est inouï que des Français doués de bons sens écoutent sérieusement de pareilles sornettes.

Mais il y a autre chose. Comment le comte Berchtold et consorts expliquent-ils que, bien des jours avant la rupture austro-française, les canons autrichiens de 305 et des régiments austro-hongrois fussent à la frontière franco-belge ? Comment concilient-ils leur prétendue intention d'exercer exclusivement sur la Serbie une pression diplomatique avec la mobilisation de l'armée austro-hongroise sur la frontière russe et en combinaison avec la concentration clandestine allemande dans les provinces rhénanes ? Que les diplomates et les gens du monde viennois ne racontent point à Paris des histoires de nourrice! Nous croyons volontiers à la sincérité de leurs regrets ; nous n'ajoutons nulle foi à leurs dénégations. Ils sont enserrés dans des contradictions inextricables.

Le gouvernement austro-hongrois est d'autant moins excusable et moins digne de foi qu'il s'est comporté, dès le début de la crise, avec des rigueurs plus raisonnées à l'égard des populations slaves de la monarchie. Aussitôt la mobilisation générale décrétée sous le prétexte de la rupture des relations diplomatiques avec la Serbie, il fit

appliquer des mesures, préparées d'avance, contre tous les individus mâles non mobilisés pouvant porter les armes et suspects de sympathie pour la cause serbe. En Bohême on se contenta tout d'abord de précautions. Chez les Yougoslaves on fusilla les hommes passant près des autorités locales pour les meneurs du mouvement « grandserbe », on arrêta les représentants de « l'intelligence » et l'on mit pêle-mêle dans des camps de concentration tous les gens dort les opinions supposées déplaisaient. Dans certaires localités, comme Petrovaradin, on enleva jusqu'à 5.000 personnes pour les transporter en lieu sûr. Les prêtres orthodoxes furent particulièrement maltraités ; beaucoup furent assassinés, pendus ou fusillés. A Sersjévo il ne se passait presque pas de jour sans qu'on en vît conduire plusieurs enchrîrés et insultés dans les rues. Partout on prit des otages. On pendit toutes les personres ayant hébergé des « comitadjis » serbes.

Tel est le régime, telles sort les mœurs politiques de l'Autriche-Hor grie d'aujourd'hui, celle du comte Berchtold comme celle du comte Tisza et du baron Burian. Toutes ces horrei rs se commettent par ordre. Les serviteurs de l'emperei r-roi considèrent que cela va de soi. A leurs yeux toutes le, rs victimes sont des gens appartenait à une humai ité il férieure qui ne méritent d'être traités ri en citoyers, ri en chrétiens. Chaque année, perdart la Semri: e s; h te, Sa Majesté Apostolique lave elle-même les pieds de doi ze pauvres en pleine église. Avec h même impassibilité elle baigne dans le sang une prrtie de ses Et t et de l'E rope ad majorent imperatoris gloriam.

Page 1