LES TURCS EN PERSE
17 janv.er 191 5.
La nouvelle de l'ertrée de troupes turques à TVuris (Tabriz) a causé une surprise presque générale. Au début de la guerre européenne la Perse avait proclamé sa neutralité, et, en ouvrant le Medjliss, au mois de novembre, le jeune chah avait renouvelé cette déclaration. Il n'y avait donc pas de raison de s'attendre à une irruption d'un des belligérants en Perse. Mais le gouverr. ement turc actuel ne s'embarrasse point de considérations d'ordre juridique ou moral. Plus que jamais, d'ailleurs, il est le jouet des Allemands. Leurs alliés et maîtres les ont poussés contre la Perse comme ils les avaient poussés contre la Russie.
L'Allemagne est guidée en cela par plusieurs raisons. Elle tient tout d'abord à prononcer, dans une région mal défendue, une diversion qui oblige les Russes à y envoyer des troupes et à dégarnir ainsi leur front de bataille européen. L'Azerbeidjan, dont Tauris est la capitale, était f:.cile à envahir, car sa frontière n'était pas gardée du tout et l'armée persane est embryonnaire. Les troupes risses qui occupaient cette province depuis avril 1909, à la suite des accords russo-anglais et russo-persan, s'étaient presque entièrement retirées depuis le commencement de la guerre européenne. Les Turcs n'ont donc rencoi tré aucune résistance. Comme l'Azerbeidjan est une région pourvue de multiples ressources et que Tauris est, par sa population de 200.000 habitants et par ses riches brz^rs, Gauvain. — T. VII. 29
la secoï de ville de Perse, l'opération était terrai te. Les Turcs poi rroi t vivre si r ce pays tar.dis qu'ils se seraient difncilen ei t ravitaillés dans les régions désolées qui séparait le lac de Van de Bayazid et du lac d'Ourmia. Ensuite Tai ris est le poirt de départ d'ur.e roi te vers Djoilfr, terminus, à la frontière russe, de la ligne Kars- Erivan. L'ét£t-rmjor allemand projette probablement d'i tteir dre Djoi lfa et de couper cette voie ferrée qui préseï te un il térêt de premier ordre pour les troupes russes de Transcaucasie. Il espère aussi que la nécessité de déferdre cette ligne obligera les Russes à s'affaiblir dans le triargle Bftoum-Kars-Erzeroum et que les corps ottomans poursuivis l'épée dans les reins après leur défaite à S:rik-m.ich pourront échapper. Ernn l'occupation de l'Azerbeidjan donne pied à l'Allemcgn.e en Perse. Suivai t l'issue de la guerre européenne, elle permettrait à Guillaume II de réclam.er sa part dans l'empire des chahs ou d'obtenir en échange la rétrocession de quelque aitre territoire.
. Quai t à la Turquie, elle est en état de rivalité séculaire avec la Perse. Les armées du sultan de Constantinople 01 1 déjà occupé deux fois Tauris. Entre les deux gouverremerts, il a toi jours existé des différends de frontière. Avait la guerre d'aujourd'hui, la région à l'ouest du lac d'Ourmia ét?it officiellemei t l'objet d'âpres contestations. Les Kurdes de l'Arménie ottomane or.t une tendance ; ravique à se répar dre dans les territoires plus fertiles de l'Azerbeidjan . Une question religieuse divise les dei x Et; ts depuis les premiers temps de l'islam ; les - Turcs sont sunnites, les Persans chiites. La civilisation persane est très supérieure à celle des Turcs ; le turc est une langue composite artificielle tandis que le persan est une des largues les plus élégartes qui soient. Tout cela
fait bien des motifs de se jalouser et de se haïr. Les Allemards n'ont pas dû se donner grand peine pour décider leurs dociles serviteurs de l'Union et Progrès à envahir la Perse au mépris de tout droit.
Mais, du point de vue ottoman, l'opération se présente sous un autre aspect. Cette attaque brusquée contre un État musulman produira une vive irritation dans l'islam asiatique, aux Indes notamment. Elle augmentera la désaffection à l'égard du khalife de Constantinople. Elle facilitera l'intronisation d'un khalife arabe à la place des descendants d'Erthogroul. Militairement l'entreprise doit aboutir tôt ou tard à 'un désastre. Dans l'état inorganique où se trouve la Perse, il est assez facile de pousser un raid sur Tauris, peut-être même jusqu'à Téhéran. Mais ces incursions sont destinées à rester sans lendemain. Pendant qu'on les célèbre avec ostentation à Constantinople, les Anglais, fortement installés à Bassora, remontent le Chatt el Arab, s'établissent à Kourna, au confluent du Tigre et de l'Euphrate, et se préparent à remonter vers Bagdad. Rien ne fera plus partir les Anglais de là, tandis que le passage de Turcs à Tauris ne laissera pas plus de traces qu'une caravane dans le désert.
LE VOYAGE DE M. GHENADIEF A ROME. — LE COMITÉ FRANCO-BULGARE. — LA PRÉTENDUE NEUTRALITÉ BULGARE. — LES MACÉDONIENS.
18 janvier 1915.
Le voyage à Rome de M. Ghénadief, chef du parti stambouloviste, fournit un nouvel climert aux polé-
miques relatives au rôle de la Bulgarie dans la crise actuelle.
[77 importe assez peu que M. Ghénadief ait été envoyé en mission à Rome afin qu'il désencombre la capitale bulgare de sa personnalité remuante ou qu'il remplisse près du gouvernement italien tine mission sérieuse. Cela ne changera rien ni à la politique intérieure ni à la politique extérieure de la Bulgarie. Le Cabinet présidé par M. Radoslavof et qui s'appuie sur les différentes fractions du parti libéral ne modifiera pas sa ligne de conduite suivant que M. Ghénadief, qui en a fait partie, y rentrera ou restera en dehors. Depuis son arrivée au pouvoir ou plutôt sa prise de possession du gouvernement, car à deux reprises il a violenté le suffrage populaire, il poursuit une politique stambouJoviste. Il est donc sans grande importance qu'il comprenne un stambouloviste de plus ou de moins. Il est plus intéressant d'examiner la diplomatie bulgare en elle-même, (i)]
Les Bulgares ont beaucoup d'amis en France, et c'est bien naturel, car beaucoup de Français ont reçu un excellent accueil en Bulgarie et ont eu l'occasion d'apprécier de fortes qualités chez leurs hôtes. Les revendications bulgares trouvent chez nous de nombreux avocats dont plusieurs sont particulièrement dignes d'estime et de sympathie. Mais la plupart d'entre eux semblent perdre de vue un fait essentiel, à savoir que la France est engagée dans une guerre pour h vie ou la mort avec l'Austro- Allemagne, et qu'il n'est permis à nul Français d'affiblîr les alliés et amis de son pays au profit des amis de ses ennemis. Les revendications actuelles bulgares sont dirigées contre les Serbes et les Grecs. Or les Serbes sont nos alliés et se battent magnifiquement pour la cause com-
(') Supprimé par la censure.
mune, et les Grecs sont nos amis, des amis prêts à se ranger à notre côté. Jusqu'ici, au contraire, la Bulgarie a témoigné la neutralité la plus bienveillante pour nos ennemis ; de plus elle s'abstient de toute revendication à l'égard de la Turquie, également en guerre avec nous, alors que c'est précisément sur la Turquie seulement qu'elle serait en droit d'exercer des reprises. En effet, les territoires réclamés à la Serbie et à la Grèce n'ont jamais appartenu à la Bulgarie indépendante et jamais été occupés par elle. Au contraire, la Thrace, jusqu'à la ligne Enos-Midia, avait été attribuée à la Bulgarie par le traité de Londres dont la Triple-Entente verrait sans la moindre objection remettre cette clause en vigueur. Il y a là une contradiction manifeste entre les faits et les protestations d'amitié des Bulgares à notre endroit.
Quels que soient les sentiments et les arguments théoriques du Comité franco-bulgare, ses membres français ne sauraient donc, sans compromettre notre cause nationale, demander à notre gouvernement ou à notre opinion publique d'appuyer des réclamations de nature à noualiéner nos alliés et amis. On comprend très bien qu'ils déplorent la scission actuelle dans le monde slave des Balkans et qu'ils souhaitent rétablir une union plus que jamais désirable au moyen de concessions équitables à la Bulgarie. Nous partageons ces regrets et ces souhaits. Mais, pour le passé, la Bulgarie porte la juste peine d'une attaque brusquée contre ses alliés de la veille, et il n'appartient point à des Français, victimes en ce moment même d'une attaque brusquée analogue, de demander que l'agresseur de 191 3 soit relevé de la condamnation prononcée contre lui. S'entremettraient-ils en 1916 pour plaider la cause des malheureux Allemands ou des pauvres Austro-Hongrois entraînés dans une guerre funeste? Si
nous ne voulons tomber dans l'anarchie et la décadence, il nous faut mettre un peu de logique dans notre diplomatie. Quant à l'avenir, il n'y aurait que des avantages pour nous à ce que, à la suite d'un accord amiable, il s'établît dans les Balkans un équilibre durable, fondé sur la satisfaction des aspirations légitimes de chacun. Seulement la prétention de la Bulgarie d'obtenir, sans rendre des services correspondants, tout ce qu'elle a manqué de gagner en Macédoine en 191 3 est inadmissible.
Les Bulgares allèguent aujourd'hui que le maintien de leur neutralité jusqu'ici vaut à lui seul une large récompense. En toute hypothèse ce serait excessif, car ils n'auraient pu sortir de la neutralité sans voir la Roumanie et la Grèce se lever contre eux. Mais cette neutralité a été purement nominale. Le gouvernement de Sofia était lié par des accords avec la Turquie et l'Austro- Allemagne. A de certains moments qu'on pourrait préciser, il n'a été retenu que par le mauvais état de son armée et de ses finances. Lorsque les Serbes se trouvèrent dans une situation presque désespérée à la fin de décembre, les Bulgares se firent les meilleurs auxiliaires de l'armée austro-hongroise en faisant sauter sur le Vardar et près de Zaïtchar les ponts des seules lignes de chemin de fer par où les Serbes restaient en communication avec leurs amis. C'était un coup de poignard dans le dos. Le Cabinet de Sofia se disculpe, il est vrai, de toute participation à ces entreprises traîtresses ; ce sont, dit-on, les Macédoniens seuls qui ont agi. Mais ces Macédoniens étaient en armes et pourvus de plusieurs canons. De plus, les Macédoniens jouent un rôle prépondérant en Bulgarie. Ils y occupent les plus hautes fonctions et siègent au Sobranié. Ils travaillent pour le compte du gouvernement de Sofia comme pour le leur. Leur personnalité ne saurait se dédoubler à
leur fantaisie. Si hardis que soient leurs actes, ils les accomplissent avec l'assentiment des membres du Cabinet qui, bon gré mal gré, en sont solidaires.
Il faut dire à ce propos que les Macédoniens sont, avec l'Autriche-Hongrie, les mauvais inspirateurs de la Bulgarie. Ils ont un patrimoine local auquel ils subordonnent tout. Originaires de telle ou telle bourgade, ils tiennent absolument à ce que le royaume bulgare englobe le lieu de leur naissance, la résidence de leur famille. Comme il n'est presque pas de ville macédonienne qui n'ait fourni un ministre, un général ou un haut fonctionnaire à la Bulgarie, toute la Macédoine doit devenir bulgare. Pour justifier ces prétentions, on fabrique les statistiques les plus fantaisistes.
Mais laissons ces statistiques et les considérations rétrospectives. Le devoir de tous les Français est d'envisager la situation balkanique du point de vue des intérêts français. Pour l'instant, nous devons soutenir de toutes nos forces nos alliés présents. Nous devons faciliter leur tâche en les protégeant contre des interventions hostiles. Nous devons aussi essayer de transformer en concours actif les volontés hésitantes qui se révèlent. Notre appui en faveur des solutions de conciliation est acquis d'avance. On le sait partout, notamment à Sofia. Il est donc superflu de faire campagne en ce sens en France. C'est à Sofia qu'il faut agir, c'est à Sofia qu'il faut donner de bons conseils, c'est Sofia qu'il faut convaincre de la nécessité, dans l'intérêt de la cause bulgare, de revenir à une politique de loyauté, d'entente et de transaction.
[Comme l'Allemagne, la Bulgarie a trop dédaigné l'estime publique. Elle s'est fiée uniquement à la force. La force et l'estime lui ont manqué à la fois.]
Elle peut les regagner aujourd'hui en se réconciliant
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frarchemert avec ses anciens amis. L'occasion est unique ; si, p£ r rancœur, elle la kisse passer, c'en sera fait pour toujours.