‹ L'Europe au jour le jour (volume 5)Chapitre 77 sur 161 · ROUMAINS ET MAGYARS · texte numérisé non relu

ROUMAINS ET MAGYARS

19 janvier 191 5.

Tout le monde est à peu près d'accord, à des nuarces près, que le remplacemer t du comte Berchtold par le baron Burian au Ballhausplatz signifie la capitulation de Vienne devant Budapest, de l'Autriche entre les mains de la Horgrie. C'est le gouvernement hongrois dirigé par le comte Etienne Tisza qui, d'accord avec l'Allemagne, a été dans la monarchie le principal moteur de la grande combinaison guerrière austrc-allemar de ; c'est lui qui tient à présider à la liquidation de cette désastreuse affaire. A cet effet, il ne veut pas être embarrassé par les objections ou les scrupules patriotiques des Cisleithans. Avec la logique qui le caractérise depuis qu'il a instauré la dictature en Transleithanie, il suit son propre chemin en bousculant tout ce qui entrave sa marche. Pour l'instant il corcertre son effort sur la solution d'une question essertielle : empêcher l'intervention militaire de la Roumanie. Il compte naturellement que l'abstention roumaine ertraîrerait l'abstention italienne.

Soit à la suite de ses entretiens avec Guillaume II, soit en conséquence de l'irruption russe à la frontière transylvaine, le comte Tisza s'est convaincu qu'il fallait absolument avoir l'air de faire des concessions aux Roumains. Il est tout à fait invraisemblable qu'il soit sincère

dans les propositions ou suggestions que ses émissaires transmettent à Bucarest. Mais l'important pour lui est d'arrêter l'intervention roumaine prévue pour la fin de février, ou tout au moins de faire ralentir ses préparatifs, de jeter le trouble dans l'esprit des Roumains et de leur faire manquer l'occasion unique d'aï jourd'hui. En cela le président du Conseil hongrois est puissamment secondé par le gouvernement allemand.

Les concessions à la Roumanie se présente! t sous dei x formes. La première, celle dont on parle périodiquement, est l'octroi de l'autonomie à la Transylvanie. On ne définit d'ailleurs pas ce qu'est la Transylvanie, on se garde de préciser ses limites. Mais cette combinaison est celle qui répugne le plus aux Magyars. Ceux-ci ne veulent pas entendre parler de provinces autonomes dans la Magyarie ; ils ne comprennent le gouvernement qu'à la turque, c'est-à-dire comme une domination. Et puis l'autonomie est un régime si vague, on peut l'appliquer dans la pratique de tant de façons différentes qu'elle suscite partout des méfiances. Alors on a pensé à autre chose. Voici ce que des Hongrois susurrent en ce moment aux oreilles roumaines : « Vous vous égarez en marchant contre nous. Venez plutôt avec nous, vous y trouverez des profits sans risques. Nous sommes disposés à vous payer cher votre concours pourvu qu'il nous soit franchement acquis, à nous Magyars. Nous voulons nous libérer de l'Autriche et vivre notre propre vie. Aidez-nous et nous vous céderons en toute propriété une partie de la Transylvanie. » Telle est la chanson qu'une sirène magyare faisait entendre la semaine dernière dans le Morning Post. Nul doute que cette musiqup ne soit jouée par d'autres artistes.

Seulement on remarque de singulières dissonances dans

l'exécution. Suivant le correspondant du Morning Posty il s'agirait d'une combinaison dirigée d'accord avec la Triple-Entente contre l'Autriche et l'Allemagne. Suivant d'autres, la cession d'une partie de la Transylvanie serait le prix d'un concours actif contre la Russie et ce prix serait complété par l'annexion de la Bessarabie. Cette contradiction fondamentale montre bien à quel point toute collaboration roumano-hongroise est irréalisable. Sur tous les terrains la politique magyare se heurte à des contradictions. Fondée sur l'oppression des nationalités, elle ne peut céder sur un point que pour peser plus fortement sur les autres points faibles. Elle est fatalement réduite à s'appuyer sur l'Allemagne autoritaire et militariste. Elle ne pourrait se dégager de cette étreinte et se réconcilier avec les nationalités que par un revirement brusque et total. Or le comte Tisza, dont le pouvoir vient d'être renforcé, est l'adversaire irréductible de ce revirement. Comment les Roumains croiraient-ils à des protestations d'amitié et à des promesses de sa part ?

On allègue bien depuis quelques jours que le comte Andrassy incline vers la conciliation et la négociation de la paix. Mais cet homme d'Etat recommande constamment « le contact continu avec le gouvernement allemand ». De plus il invite tous les partis hongrois d'opposition à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour faciliter de toute manière sa mission à Yalter ego du comte Tisza au Ballplatz. En réalité les assurances des uns ne valent pas mieux que celles des autres. Les Magyars diffèrent sans doute dans leurs préférences extérieures et leur conception du gouvernement intérieur. Mais tous ne pensent qu'à sauver leur domination en Transleithanie. Cependant la Roumanie ne peut réaliser son idéal national qu'aux dépens de cette domination. En se laissant agui-

cher par l'appât de quelques districts transylvains, elle lâcherait la proie pour l'ombre. Les chansons discordantes germano-magyares ne peuvent induire en tentation des patriotes conscients de la grande mission que des circonstances inespérées leur confèrent.

Page 1