LA GUERRE ET LES PROJETS D INTERVENTION
20 janvier 191 5.
Depuis six mois la guerre européenne donne au monde bien des spectacles nouveaux. L'élément tragique domine tout le reste, mais les diplomates occupent une partie de la scène et presque toutes les coulisses. Ce qui n'avait peut-être jamais été vu jusqu'ici au cours d'une guerre, ce sont des États neutres annonçant qu'ils vont prendre part à la lutte, s'y préparant ouvertement et continuant d'entretenir des relations régulières, d'apparence cordiale, avec les pays aux dépens de qui ils déclarent qu'ils vont intervenir. Les gouvernements de ces Etats, il est vrai, se tiennent sur la réserve et ne prononcent pas un mot de provocation. Mais ils agissent, ils arment, ils laissent la presse partager d'avance les dépouilles du voisin. Cela ne semble pas émouvoir le voisin. L'Autriche- Hongrie n'a pas envoyé un régiment de plus en Transylvanie ; dans le courant de novembre, elle avait même prélevé de forts contingents dans le Tyrol pour les diriger contre la Serbie. Même aujourd'hui, à quelques semaines de la date indiquée pour l'intervention prévue, elle modifie à peine son dispositif militaire. On parle de quelques régiments bavarois expédiés en Croatie et en Hongrie >
et c'est tout. Au premier abord, ce spectacle déconcerte. On sera moins surpris en regardait la chose d'un peu plus près.
L'Allemagne n'a pas perdu l'espoir de contenir ses anciens alliés de Rome et de Bucarest. Elle a échoué dans ses tentatives de les associer à son entreprise monstrueuse. Elle constate son impuissance à barrer le courant national irrésistible qui emporte les opinions roumaine et italienne. Mais elle prétend canaliser ce courant. Elle croit avoir trouvé un bon moyen pour cela. Ses efforts tendent en ce moment à réduire l'intervention de la Roumanie et de l'Italie à des occupations quasi-pacifiques, à de simples prises de possession, et à persuader le Cabinet de Vienne de laisser faire provisoirement. L'Allemagne semble ainsi rendre service aux Roumains et aux Italiens en favorisant leurs ambitions. En échange elle leur demande de limiter leur occupation au strict nécessaire et à ne pas combiner leur action militaire avec les armées de ses ennemis. Qui sait? Elle escompte peut-être des froissements entre les corps roumains d'occupation et l'armée russe d'invasion. Enfin elle souffle de toutes ses forces sur les vieux souvenirs de Bessarabie pour raviver les regrets des Roumains sur cette province perdue. C'est d'une suprême habileté. Seulement, comme tout ce qu'a fait la diplomatie germanique dans ces derniers temps, c'est trop habile. Si les Roumains et les Italiens se laissaient engluer dans les filets du prince de Bulow et de M. de Bethmann-Holhveg, ils y laisseraient une partie de leur chair.
Il suffit de réfléchir pour se convaincre que l'appât germanique cache le plus dangereux des pièges. Aucun Roumain, aucun Italien raisonnable ne peut supposer que, si l'Austro-Allemagne était victorieuse, l'Autriche-
Hongrie ne forcerait pas, au besoin par les armes, la Roumanie et l'Italie à lâcher prise sur les territoires occupés. Il en résulterait certainement un conflit où ces deux pays resteraient livrés à leurs propres forces. L'annexion de la Transylvanie, du Trentin et de Trieste ne peut s'effectuer définitivement que par la défaite de l'Autriche-Hongrie. L'unique moyen d'aboutir à ce résultat est de recourir à la guerre, à une guerre véritable. Conquérir sans faire la guerre constitue un contre-sens. Il convient aussi de ne pas oublier qu'un des plus précieux résultats de l'intervention pour les intervenants sera le prestige de la victoire. Ce prestige seul leur permettra de donner à l'annexion l'ampleur qui est dans leur intention. Une occupation tolérée serait forcément restreinte à quelques districts. En Roumanie tout le public sent très bien, cela. En Italie YIdea Nazionale, l'organe des nationalistes, le répète presque chaque jour, et son attitude est d'autant plus remarquable que ce journal professe des sentiments peu cordiaux pour la France. Aussi persistons-nous à croire qu'en dépit de toutes les manigances germaniques et des intrigues diplomatiques, le peuple roumain et le peuple italien obéiront à l'instinct incoercible qui les pousse vers l'accomplissement de leurs destinées historiques.
On s'en convaincra mieux encore en lisant l'extrait suivant des appréciations du Corriere délia Sera sur le changement de ministre des affaires étrangères à Vienne :
Ne laissons pas passer l'occasion de jeter nos forces dans la balance. Ce n'est plus un mystère que, si les conjonctures le lui avaient permis, l'Autriche, au l'eu de se ruer sur la Serbie, aurait fait violence à l'Italie. L'archiduc François-Ferdinand méditait la guerre contre nous. Demain, si l'Autriche en était capable, elle nous ferait une guerre qui serait chez elle très populaire. Pas d'illusion là-dessus.
Nous ne pouvons laisser fin;r la lutte actuelle sans avoir réglé la ques-
tion de nos intérêts vis-à-vis de l'Autriche. L'équilibre européen aura désormais des bases nouvelles et les vieilles alliances sont mortes.
A tout cela il faut pourvoir à temps. Nous ne croyons pas que le Cabinet de Vienne nous cède de son propre chef ce que notre pays attend. Il nous faut donc être actifs et vigilants ; notre avenir dans le monde en dépend.
Ces considérations nous amènent à réfléchir à une hypothèse particulière et qui n'a rien d'invraisemblable. Si l'Autriche était contrainte de traiter rapidement avec la Russie, quelle serait notre situation ? Nous serions durement lésés si nous n'avions pas garanti nos intérêts suprêmes par des ententes qui leur soient adaptées.
L'isolement peut être un désastre pour l'Italie. Que le gouvernement soit prévoyant !