AU MAROC
21 octobre 1909.
Les Marocains viennent de procéder à la grande mobilisation. Nous voulons parler non des méhallas de Moulaï-Hafid, mais des publicistes, diplomates, explorateurs, militaires, partisans d'une politique plus active au Maroc. Interviews, informations tendancieuses, communications de documents confidentiels, énumérations officielles de griefs, commentaires officieux se succèdent depuis quelque temps avec une méthode qui fait honneur à l 'état-major chargé de préparer les opérations. C'est du bon ouvrage. Considérations topographiques et stratégiques, raisons financières, appels à l'amour-propre national, souvenirs de Fachoda, exhibition du Michel allemand et du spectre noir espagnol, rien n'est négligé pour exercer sur l'opinion publique cette forte impression qui détermine les grands actes. Commencée il y a deux semaines par l'interview du général d'Amade, où le couplet antipapalin suivait le grand air patriotique, la campagne se continue par une action combinée contre Moulaï-Hafid, le gouvernement espagnol et le Vatican. Elle est menée avec un art consommé. Nous doutons toutefois qu'elle aboutisse au résultat désiré. En recourant à des arguments si divers pour convaincre le public de la nécessité d'un mouvement en avant au Maroc, on provoque des défiances qui ne manqueront pas de s'accentuer, de se transformer en résistances, dès qu'on voudra passer aux actes.
Cette campagne ne serait justifiée que par une seule raison : le désir légitime de montrer clairement aux envoyés de Moulai Ilafid, de retour à Paris depuis la semaine dernière après une absence de quelques mois, que le gouvernement français n'est pas dupe des manœuvres de leur maître et que le temps des interminables négociations dilatoires est passé. Nos griefs contre le nouveau sultan ne sont que trop réels et trop nombreux. Dans la Chaouïa, sur la frontière oranaise, dans le Gharb, dans le Tafilelt, partout où nos agents et nos protégés se trouvent en contact avec le Makhzen, le successeur d'Abd el Aziz use envers nous de mauvais procédés. Il se moque ouvertement de l'Europe. Depuis que ses caisses sont un peu remplies, le seul motif qui lui imposât des ménagements envers ses prêteurs s'est évanoui. Rien ne le retient plus de donner carrière à ses instincts naturels et satisfaction à la xénophobie de ses sujets. Nous ne cherchons pas le moins du monde à dissimuler, à diminuer ses torts. Mais nous ne croyons pas qu'il soit besoin d'un étalage sensationnel de récriminations pour produire sur ses ambassadeurs l'effet utile. Un bref entretien avec le ministre des affaires étrangères suffira. M. Pichon n'aura qu'à déclarer en termes sans ambiguïté à El-Mokri et à El-Fazi qu'il n'est pas disposé à négocier de nouveau avec des ambassadeurs sans pouvoirs et que s'ils ne sont pas en mesure d'arrêter avec lui les solutions définitives des questions litigieuses, ils peuvent retourner chez eux. Les contribuables français sont las de faire les frais des villégiatures parisiennes prolongées des envoyés chérifiens. Il est indécent de combler d'égards les représentants d'un souverain cjui nous nargue. Les missions marocaines à Paris, les missions françaises à Fez ne peuvent indéfiniment alterner pour donner des résultats toujours négatifs. Nous disposons d'autres
moyens pour rendre à Moulaï-Hafid l'exacte notion dL- nos situations respectives. Sans nouvelle action militaire, sans nouvelle combinaison diplomatique, sans accroc à l'Acte d'Algésiras, nous pouvons nous faire justice. Il serait aussi dangereux que superflu d'aller à Taza ou à Fez redresser nos griefs. Nous resserrerons simplement l'étau. Quand Moulaï-Hafid sentira que la respiration lui manque, il se montrera raisonnable. Nos intérêts concordent sur ce poin^ avec ceux des autres puissances. Cette petite opération peut s'effectuer sans faire crier personne en France et en Europe. Il n'est donc pas possible que la mobilisation de la presse ait seulement pour objet de ramener Moulaï-Hafid à une saine appréciation des circonstances. Elle n'est pas destinée non plus à réfuter d'avance les interpellateurs qui presseraient le gouvernement de nous dessaisir de nos gages actuels. Vis-à-vis d'un sultan comme Moulaï-Hafid, il serait fou de renoncer aux garanties actuellement en notre possession avant d'avoir obtenu pleine satisfaction. M. Pichon aurait facilement convaincu le Parlement, si la question avait été posée II s'agit évidemment d'autre chose. Ici, nous en sommes réduits aux conjectures. Les chefs des troupes mises en campagne ne semblent pas s'inspirer des mêmes espoirs. Les uns désirent une marche en avant au Maroc, d'autres méditent le renversement de Moulaï-Hafid et le rétablissement d'Abd el Aziz, d'autres se préoccupent plutôt d'arrêter les Espagnols, d'autres ont en vue la conclusion d'un nouvel emprunt ou le remboursement des avances consenties antérieurement à Moulaï- Hafid. Admettons, si l'on veut, que ce soient là de simples hypothèses. Toujours est-il qu'on veut incontestablement créer dans le public l'idée que le moment est venu de faire quelque chose au Maroc, que ça ne peut pas durer plus longtemps comme ça.
4of) r ' F r R o p E au jour le jour
Nous ne savons ce que pense le gouvernement de cette campagne. Mais nous savons quels engagements il a pris et à quels dangers il s'exposerait en y manquant. Nos grands intérêts nationaux, la situation générale de l'Europe, nous interdisent de nous lancer dans une aventure marocaine. Nous n'avons ni à soutenir le sultan actuel, ni à lui susciter un rival. C'est affaire aux Marocains de se débrouiller entre eux. Nous devons nous borner à défendre énergiquement nos intérêts dans la sphère d'action qui nous est reconnue. La patience et l'esprit de suite seront plus féconds que les actions retentissantes à grande envergure. Quant à l'Espagne, elle a opéré jusqu'ici dans sa sphère d'action. Nous avons déjà dit à quel point il serait illogique et imprudent de notre part de lui présenter des observations à ce sujet. L'exploitation de l'affaire Ferrer par les « Marocains •> alliés aux anarchistes pour faire pièce au Cabinet Maura est particulièrement regrettable. Il ne nous appartient de prendre parti pour aucun ministère espagnol. C'est à nos voisins seuls de choisir celui qui leur plaît. Au sujet de la question financière, nous devons seulement veiller à ce que Moulai Hafid remplisse ses engagements vis-à-vis de nous et à ne pas lui fournir d'armes qui se retourneraient contre nous. Tout cela peut se faire sans tapage. Il serait périlleux de vouloir entraîner le public sur une autre voie. Si le gouvernement n'est pas d'accord avec les metteurs en scène de l'affaire marocaine, il est temps qu'il fasse cesser l'équivoque.
l'affaire marocaine 407