LES CONDITIONS D UN ACCORD
i8 avril 1909.
Les renseignements que nous apportent aujourd'hui les journaux de Constantinople du 13 et du 14 avril permettent de se faire une idée un peu plus exacte du mouvement contre-révolutionnaire qui vient de tout remettre en question dans l'empire ottoman. Ils confirment les soupçons qui sont venus tout d'abord à l'esprit des personnes familières avec les choses du Bosphore. Il est sûr que les fautes du Comité Union et Progrès, son exclusivisme, sa méconnaissance de certains éléments locaux, la dictature qu'il prétendait exercer, ont rendu possible l'explosion qui l'a chassé du pouvoir. Mais il est également certain qu'elles ont été plutôt le prétexte que la cause déterminante de la sédition victorieuse. Ce n'est pas un mouvement d'opinion publique, même local, qui a renversé le gouvernement. C'est une bande de soldats soudoyés, qui avaient préalablement emprisonné leurs officiers. Les soldats avaient les poches pleines d'argent, ils se vantaient d'avoir de quoi faire bombance tout. un mois. D'où venait l'ar^u-tit ? Les softas, les étudiants en théologie, qui
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ont fanatisé la troupe, se trouvaient, paraît-il, dans le même cas. Les anciens officiers de la garnison de Constantinople, presque tous, sortis du rang, illettrés, ont été accessibles aux mêmes arguments. Dès lors, tout s'explique. Une conjuration de soldats et de softas, habilement fomentée par les anciens espions en détresse, payée avec les millions mis prudemment de côté par les créatures de la Vieille Turquie, peut-être encouragée par les mécontents de la Jeune Turquie, a brusquement mis la main sur le gouvernement. En même temps, en province, dans les districts asiatiques où l'influence des anciens secrétaires arabes du Palais peut encore se faire sentir, des troubles éclataient, des massacres commençaient. On retrouve là tous les procédés des hommes qui ont perdu l'ancien régime.
Dans ces circonstances, un espoir est permis. Les mutins ne sont pas les maîtres de la capitale. Ils sont en ce moment dans la main de Nazim Pacha, l'adversaire irréconciliable du despotisfne. Ils n'ont pas pu ou pas osé bolileverser la capitale au point de rendre la guerre civile inévitable. Leurs complices ne se découvrent pas. Ils ne sentent pas le succès assez solide pour revendiquer le bénéfice de l'émeute. Le nouveau ministère n'est guère qu'une seconde édition, corrigée, de l'ancien. Dans tous les vilayets de Roumélie, dans une grande partie de l 'Asie- Mineure, la population musulmane et chrétienne proteste ' avec énergie contre la contre-révolution. De toutes parts, les promesses de concours affluent à Salonique. Les meneurs en sont réduits à déclarer qu'ils n'avaient l'intention de rien changer. Les mutins eux-mêmes ne paraissent plus bien savoir ce qu'ils voulaient ; il n'est pas impossible du tout que, sûrs de l'amnistie, ils fassent simplement amende honorable. Dès lors, les risques d'une collision sanglante
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SOUS les murs de Constantinople diminuent. Quand l'armée de Roumélie, qui se concentre à Tchataldja, s'avancera \ers la capitale, elle ne trouvera peut-être pas d'ennemis devant elle, mais des parlementaires. Certes, Nazim Pacha ne faiblira pas devant le devoir militaire, devant la responsabilité dont il s'est chargé. Mais il est trop profondément patriote pour engager, malgré tout, une lutte fratricide sans espoir contre ses anciens compagnons de misère. La nécessité d'un accord s'impose.
Les conditions n'en sont pas très difficiles à fixer. Le gouvernement peut être confié à un ministère de conciliation composé de partisans de l'Union et Progrès et de membres du nouveau groupe l'Union ottomane, qui vient de se constituer par la fusion de tous les groupes parlementaires n'appartenant pas à l'Union et Progrès. L'armée de Salonique a le droit d'exiger que toute l'ancienne garnison de Constantinople soit changée, que les officiers emprisonnés ou mis hors cadres soient réintégrés, que les espions et leurs acolytes soient mis dans l'impossibilité de nuire. L'excès de générosité du mois de juillet a été mal récom-. pensé. Un gouvernement qui veut vivre a le droit strict de prendre certaines précautions. Par contre, il faut que le Comité Union et Progrès ne prétende plus diriger seul les affaires, directement ou indirectement. Il faut que, dans l'intérêt commun, il fasse une large part aux hommes des autres partis également attachés ou sincèrement ralliés au nouveau régime, aux hommes d'expérience dont la collaboration leur est nécessaire pour la réorganisation pacifique de l'empire. Les Jeunes-Turcs ont devant eux une œuvre de longue haleine, grosse de diflîcultés de toute sorte. Pour la mener à bien, ils doivent utihser toutes les intelligences, toutes les bonnes volontés. La révolution de juillet doit être synonyme d'union de tous les Ottomans,
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et non de prépondérance d'un parti, de domination d'un club. Si les chefs de Salonique et ceux de Constantinople se pénètrent bien de cette idée, une réconciliation féconde est possible. S'ils viennent, au contraire, à s'entêter dans des partis pris, les plus grands malheurs sont à redouter.
LES BULGARES DE MACEDOINE ET LA CONTRE-REVOLUTION. l'arrangement TURCO-BULGARE.
19 avril 1909.
Les risques de conflit armé semblent plutôt diminuer. A la nouvelle du départ des troupes de Salonique pour Constantinople, Nazim Pacha n'a ordonné aucune mesure pour occuper ou défendre les abords de la capitale. Le nouveau ministère ne considère pas comme des rebelles les soldats qui se concentrent pour rétablir, par la force, si c'est nécessaire, le gouvernement dépossédé par la mutinerie du 13 avril. Il parlemente avec eux. Il leur envoie des délégués chargés de les rassurer sur le maintien de la Constitution et de leur persuader de ne pas entrer à Constantinople. La Chambre des députés a envové également une délégation à Tchataldja. Jusqu'ici, ces missions n'ont pas été couronnées de succès. Mais il n'en pouvait guère être autrement. La grande opération militaire décidée à Salonique et en voie régulière d 'exécution- n'aurait pas eu de raison d'être si l'armée de l'Union et Progrès s'était arrêtée devant les premières sollicitations du nouveau gouvernement. Les négociations ne deviendront sérieuses que quand plusieurs dizaines de mille hommes seront à
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l'chatakiia. Comme le deuxième corps d'armée, stationné dans le vilayet d'Andrinople, fait cause commune avec celui de Salonique, ce moment ne peut plus tarder longtemps. Pour l'instant, le fait capital est que la garnison de Constantinople n'a pas été envoyée contre les troupes de Salonique. Cela prouve que le Cabinet Tewfik désire la conciliation et que les régiments mutinés n'ont aucune autorité. Second fait à noter : les Bulgares de Macédoine se sont finalement décidés à se joindre aux volontaires des autres nationalités chrétiennes des vilayets de Roumélie. Le fameux chef de bande Sandanski est venu à Salonique, avec un fort contingent, se mettre à la disposition du Comité. C'est un signe très rassurant pour la paix des Balkans. Si les Bulgares et le Comité marchent d'accord, il est à peu près certain que la guerre civile n'éclatera pas en Macédoine. Par conséquent les prétextes d'intervention étrangère, austro-hongroise notamment, s'évanouiront. Aucune puissance n'aura l'occasion de « pacifier » les Balkans. La décision des Bulgares macédoniens a dû être motivée par deux raisons. La première, c'est que le Comité leur a renouvelé formellement les promesses de garanties administratives qu'il leur avait faites au mois de juillet et qui, peut-être, avaient été un peu perdues de vue. La seconde, c'est que la reconnaissance de l'indépendance de la Bulgarie par la Turquie n'a plus été subordonnée au règlement des difficultés relatives aux vakoufs. Les griefs bulgares, ceux du jeune royaume et ceux des Macédoniens, ont ainsi disparu. Du moins ne sont-ils plus assez forts l^our déterminer le gouvernement de Sofia et les rayas de Macédoine à s'engager dans une lutte à mort dont la dernière conséquence aurait été vraisemblablement la mainmise d'un ter tins gaiidens sur une partie de la Roumélie occidentale.
D'après les dépêches de Constantinoplc en date d'hier, le protocole turco-bulgare doit être signe aujourd'hui. Il implique la reconnaissance du royaume de Bulgarie, moyennant le payement de l'indemnité déjà convenue. L'affaire des vakoufs sera soumise à une commission spéciale. Il faut chaleureusement féliciter Tewfik Pacha d'avoir su prendre au sujet de cette question, si grave en un moment si critique, la décision que commandaient les circonstances. Des tergiversations eussent immanquablement abouti à une catastrophe. Il importait d'enlever à la Bulgarie tout prétexte d'intervention. Et, en somme, il ne s'agissait plus pour le gouvernement ottoman que de consentir à un sacrifice auquel il était résigné depuis longtemps. Après la reconnaissance de la Bosnie-Herzégovine, celle de l'indépendance de la Bulgarie ne pouvait plus être différée. Il était temps pour la Turquie de sortir de ces difficultés extérieures qui l'empêchaient de procéder à sa réorganisation intérieure. Ce sont ces difficultés qui sont en bonne partie cause des dissensions qui ont rendu possible la mutinerie du 13 avril. La délibération sur le protocole austro-turc avait précisément été l'objet, peu de jours auparavant, d'une discussion passionnée à la Chambre des députés. L'abandon de phisieurs centaines de mille Bosniaques musulmans à l 'Autriche-Hongrie n'était pas étranger à la surexcitation des esprits dans le monde religieux. A ce point de vue encore, la déplorable initiative prise par le Cabinet de Vienne au mois d'octobre aura failli devenir une cause de guerre. Sinon dans ses intentions, au moins dans ses effets, la proclamation de l'annexion des provinces occupées était le coup le plus rude qui pût être porté à la Jeune-Turquie.