AVERTISSEMENT DE LA « GAZETTE DE L ALLEMAGNE DU NORD
2 mai 191 1.
L'article de la Gazette de V Allemagne du Nord sur l'affaire marocaine est l'objet de nombreux commentaires. Il a provoqué chez certains de nos confrères un étonnement que nous ne partageons point. Les lecteurs des Débats savent que le gouvernement allemand a toujours considéré que, dans le cas oij la France croirait devoir entreprendre au Maroc une action dépassant les limites fixées par l'Acte d'Algésiras et la convention franco-allemande de février 1909, il y aurait lieu d'ouvrir de nouvelles négociations impliquant {la reconnaissance de nouveaux avantages à l'Allemagne.
Tout dernièrement encore, le 10 avril, nous indiquions les compensations que, suivant nous, on avait à la Wilhelmstrasse l'intention de nous demander : 1° l'admission à la cote du marché de Paris de fonds allemands tels que les titres de la Société du Bagdad — d'autres aussi peut-être ; 2° en fait, par accord tacite, sinon ouvertement et par écrit, l'abandon des projets d'entreprise française de chemins de fer en Turquie. Si l'on conservait le moindre dout'^ à cet égard, il suffirait de constater que AL de Marschall a considéré comme un mauvais procédé, comme une sorte d'empiétement sur le terrain réservé de l'Allemagne, la démarche que le ministre des affaires étrangères de Turquie a faite récemment près du chargé d'affaires de France
l'affaire m a R O C a I N E
à Constantinople au lendemain de la conclusion du dernier accord turco-allemand sur l'achèvement du Bagdad, pour assurer notre représentant des bonnes dispositions de la Porte au sujet des concessions d'autres lignes de chemins de fer à des sociétés françaises. Le baron de Marschall voulait sans doute insinuer que cette démarche de Rifaat Pacha, toute naturelle pourtant et appropriée aux circonstances, était le résultat d'une intrigue. Le fait que la plainte adressée à ce sujet à Berlin a été transmise à Paris est significatif.
Comme nous sommes résolument hostiles à tout nouveau marchandage à propos du Maroc, que, dans notre opinion, les accords actuels nous laissent la liberté d'effectuer au Maroc toutes les besognes vraiment opportunes, nous nous sommes constamment prononcés contre la politique de conquête, directe ou indirecte. On peut être d'un autre avis, et certaines personnes le sont en effet. Mais nous rappellerons qu'au moment où nous avons signalé les marchandages désirés de certains côtés, plusieurs de nos confrères qui préconisent au Maroc une politique plus active que la nôtre se sont montrés aussi opposés que nous à de nouvelles tractations. Seulement, en pareille matière, il faut être logique. Si nous ne l'étions pas, d'autres le seraient..' c'est ce qu'a voulu dire la Gazette de V Allemagne du Nord.
Il importe de constater la précision, sous une forme courtoise, de l'organe de la chancellerie allemande. On nous dit en substance ; « Nous croyons à l'entière bonne foi du gouvernement français quand il déclare que les mesures militaires qu'il a cru nécessaire de prendre n'ont pas d'autre objet que le salut de ses officiers et des colonies étrangères et la consolidation de l'ordre et de la paix intérieure, dans le sens de l'acdord de 190g. Mais, dans le cas oij, par suite
de circonstances imprévues, l'occupation militaire se prolongerait de manière à porter atteinte à l'intégrité du Maroc et à la souveraineté du sultan, chaque puissance reprendrait sa liberté d'action ; de nouvelles conférences devraient s'ouvrir. En attendant, il n'y a pas lieu de critiquer les décisions du Cabinet de Paris. » Les stipulations de l'accord de février 1909, comme celles de toute convention diplomatique, peuvent être interprétées plus ou moins largement. Nous ne savons si, au moment où elles ont été conclues, des conversations qui n'ont pas transpiré dans le public en ont fixé le sens d'une façon plus précise. Toujours est-il que nous sommes avertis que, suivant le Cabinet de Berlin, elles ne nous laissent pas une entière liberté d'action. M. Jules Cambon est revenu de Berlin pour s'entretenir hier avec M. Monis et M. Cruppi. Notre gouvernement doit donc être édifié sur l'interprétation de la Wilhelmstrasse. Il a pris, en toute loyauté, les mesures qui lui paraissaient exigées par les circonstances. Il doit être soutenu dans cette entreprise dans la mesure où le commandent les devoirs nationaux et internationaux qui lui incombent et où le permettent les engagements contractuels. Il doit se garder de se laisser entraîner au delà par les partisans fougueux de l'intervention à tout risque et à tout prix.