LES CONTRADICTIONS DU GOUVERNEMENT FRANÇAIS
9 mai 1911.
Aujourd'hui, peu de nouvelles et beaucoup de commentaires. Une dépêche de source anglaise, qui n'est pas encore confirmée à Paris, annonce que les Béni M'tir ont dirigé contre Fez une attaque qui a été repoussée avec pertes. A l'ouest, la colonne de secours continue de s'organiser. Certains de nos confrères conçoivent au sujet des lenteurs de cette organisation une vive irritation. Nous ne déplorons pas moins qu'eux les lenteurs qu'ils signalent, mais nous ne partageons point leur surprise. Dans le courant de l'année dernière, ceux d'entre eux qui poussaient le gouvernement à une entreprise dans l'intérieur du Maroc affirmaient qu'il suffirait de quelques bataillons et de deux ou trois batteries d'artillerie pour exécuter l'opération avec succès en partant de l'Oranic. Nous avons dit alors combien ces plans nous semblaient chimériques, quelle importance avait la question du ravitaillement, quels mécomptes nous réservait l'état du terrain dans un pays comme le Maroc. Maintenant que les vœux de nos confrères sont comblés en principe, les difficultés pratiques d'exécution éclatent à tous les yeux. 11 n'est pas équitable d'en imputer la responsabilité au seul gouvernement.
Ce n'est point que nous excusions nos divers ministères de leur imprévoyance et de leur négligence : on ne peut faire en niéme temps de la décomposition intérieure et de la reconstitution extérieure ; on ne peut relâcher systématiquement tous les liens d'autorité et mener à
l'affaire marocaine 461
bien des entreprises qui exigent la coordination de toutes les forces nationales ; on ne peut encourager ou tolérer l'indiscipline dans les services publics et faire rendre à ces services, le moment d'agir venu, l'effort nécessaire. L'incohérence du dedans réagit sur la politique au dehors. Il est beau de céder aux inspirations du patriotisme ou de l'esprit humanitaire ; encore faut-il qu'une préparation méthodique élémentaire ait précédé l'exécution de mesures arrêtées sous le coup d'une généreuse émotion
On improvise des décisions politiques, on n'improvise pas une guerre. Et quoi qu'en aient dit ou disent encore les partisans d'une politique active au Maroc, l'envoi de colonnes militaires au cœur du Maroc, qu'on les appelle comme on voudra, est une opération de guerre.