CONSEQUENCES EUROPEENNES DE L ENTREPRISE MAROCAINE
14 mai 191 1.
Comme il n'était que trop probable, le gouvernement français se trouve entraîné à élargir de plus en plus son cercle d'opérations au Maroc. Le 5 mai, dans un communiqué à la presse, il fixait le point de Dar Zrari, à environ 85 kilomètres de Fez, comme but de la colonne de secours. Il exprimait l'espoir que, de là, les troupes du colonel Brulard pourraient se mettre en liaison avec nos instructeurs et les forces chérifiennes de manière à pourvoir au ravitaillement de Fez. D'après la note publiée hier soir à l'issue du Conseil des ministres, le général Moinier a reçu l'ordre de presser sans arrêt la marche de la colonne de secours pour débloquer Fez « dont l'occupation ne serait effectuée que pour le temps strictement nécessaire )>. L'occupation de Fez est donc prévue dès aujourd'hui. Les nouvelles reçues hier de M. Gaillard, datées du 6 mai, ont paru si graves au gouvernement qu'il a cru nécessaire de modifier ses instructions précédentes et de prescrire à la colonne de secours de se porter le plus rapidement possible sur Fez sans attendre d'autres renseignements. Les informations expédiées par M. Gaillard concordent entièrement avec celles de son collègue anglais, M. Mac Leod. Nous pouvons même ajouter que le gouvernement britannique a été si frappé par les dépêches de son agent qu'il avait l'intention de demander au Cabinet de Paris d'intervenir militairement dans le cas où celui-ci n'aurait pas pris spontanément cette décision
La décision du gouvernement n'influera pas seulement sur notre politique au Maroc : elle pèsera sur toute notre politique européenne. Les nouvelles du théâtre des opérations ont dû dissiper toutes les illusions de ceux qui s'imaginaient que quelques bataillons et quelques batteries suffiraient à mettre les rebelles à la raison. Nous avons déjà 20.000 hommes sur la route de Casablanca à Fez et plus de 10.000 sur la Moulouva, nous marchons accompagnés de troupes chérifiennes, à l'appel du sultan, avec le concours des autorités du Makhzen, et pourtant nous nous heurtons à de graves obstacles ; nos convois ne sont pas à l'abri d'accidents très désagréables dans la partie réputée tranquille de la région traversée. Que serait-ce si notre politique soulevait toutes les tribus contre nous! Il n'est pas sûr que, dans les conditions actuelles, nous ne soyons pas obligés d'embarquer de nouveaux et considérables renforts. Si le gouvernement prenait pour l'avenir des décisions irréfléchies ou imprudentes, ce n'est plus 30.000 hommes, ni même 50.000 qui suffiraient. Sous peine de n'être les maîtres que là où seraient campées nos troupes, il faudrait occuper tant de points, tenir libres tant de communications qu'une véritable armée serait nécessaire. Où la prendrions-nous? Avec le service de deux ans et la constitution de nos troupes continentales, comment pourrions-nous distraire du territoire métropolitain une pareille quantité d'hommes ? Nous deviendrions en Europe le jouet du hasard et, en pareil cas, le hasard est toujours dirigé par quelqu'un.
l'affaire marocaine 465