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LA MARCHE SUR FEZ. — LA GUERRE ET SES CONDITIONS

16 mai 1911.

C'est bien d'une guerre qu'il s'agit. La colonne de secours qui marche sur Fez devient peu à peu une armée. Elle livre des combats sur sa route ; elle voit les communications se fermer derrière elle, si elle n'est pas suivie par d'autres colonnes qui, à leur tour, doivent assurer leurs propres communications et leur ravitaillement. Sur la Moulouya, les troupes du général Toutée sont attaquées. A l'ouest et à l'est de l'empire chérifien, nous sommes donc aux prises avec les tribus. Nous ne faisons pas la guerre au souverain du Maroc, nous la faisons pour lui contre les Marocains. Mais c'est toujours la guerre. Nous en avons toutes les charges sans les avantages ; nous conquérons un empire pour le compte d 'autrui. La levée du blocus de Fez n'est qu'un épisode de la campagne qui s'ouvre. Elle ne terminera rien.

Telle est la conséquence fatale de la politique makhzénienne à laquelle le gouvernement semble décidément rallié. Nous ne savons si le Cabinet Monis, au moment où il a décidé de lancer une colonne de secours dans la direction de Fez, a vu du premier coup jusqu'où il se trouverait entraîné. Il semble plutôt qu'il ait eu le ferme espoir qu'il s'agissait d'une opération assez simple, comportant peu de risques militaires et peu de conséquences politiques. Avec raison, il a prescrit dès le début des mesures destinées à prémunir la colonne de secours contre un accident. Mais il comptait bien qu'il ne serait pas nécessaire d'engager II 30

toutes les forces mobilisées ; il déclarait à l'origine qu'elles n'iraient pas à Fez ; il déclare encore aujourd'hui que, si elles sont obligées d'y aller, elles n'y resteront pas. Or, si nombreuses qu'aient été les troupes mises en campagne, elles se sont trouvées insuffisantes, et il faut les renforcer. Avant même que la colonne de secours fût arrivée à Dar- Zrari, but marqué à l'expédition, on a décidé qu'elle ne s'y arrêterait point et qu'elle se porterait directement sur Fez par les voies les plus rapides. De jour en jour, d'étape en étape, le gouvernement se trouve poussé au delà des termes successifs qu'il fixe à son action. On n'aperçoit pas comment, nos troupes une fois à Fez, on pourra les en retirer sans s'exposer au même péril que celui qu'on s'est donné présentement pour mission de conjurer. Des troupes chérifiennes fidèles et solides ne pourront point être créées de toutes pièces en quarante-huit heures. Si nous attendons pour réintégrer les campements de la Chaouïa qu'elles présentent les garanties suffisantes, nous courons grand risque de nous éterniser dans la capitale du Nord. C'est précisément le dessein des persormes qui, sans dévoiler d'un seul coup leur plan, ont entrepris d'inciter le gouvernement, sous la pression des circonstances et avec les encouragements des journaux, à faire finalement ce qu'il avait le ferme propos de ne point faire.

C'est ainsi qu'entre deux sessions du Parlement se trouve subrepticement engagée une guerre à laquelle le pays ne songeait point avant les vacances de Pâques : guerre dont les risques matériels directs sont limités, il est vrai, mais dont les conséquences politiques dépassent toute prévision ; guerre propre à séduire par certains côtés le public heureux de voir le drapeau national flotter sur de nouvelles terres et toujours fier des actions d'éclat de nos soIdats,mais qui tend à orienter toute notre politique

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dans une direction imprévue. Quand viendra l'heure du règlement de comptes, le public éprouvera de pénibles surprises. Il ne semble point se douter que les opérations militaires résultant inévitablement de la pratique de la politique makhzénienne tendent forcément à la désorganisation de notre mobilisation continentale prévue et agencée en vue d'un autre objet. Les partisans de hâtives réalisations au Maroc sont le jouet d'une illusion mortelle. Ils préconisent une politique supposant l'existence d'une forte armée coloniale indépendante de l'armée métropolitaine. Ils veulent en effet que cette armée soit créée et ce n'est sans doute point leur faute si elle ne l'est pas. Mais elle ne l'est pas et ils agissent comme si elle l'était. Nous déplorons avec eux de n'avoir point entre les mains l'instrument nécessaire, mais nous différons d'eux en ce que, cet instrument existant seulement à l'état virtuel, nous jugeons inexcusable de nous aventurer dans une entreprise pour le succès de laquelle nous manque l'instrument approprié. Nos « Marocains » jettent feu et flamme à propos des accrocs constatés ici et là à l'occasion du recrutement et de l'embarquement des troupes expéditionnaires. Nous l'avons déjà dit, mais nous croyons devoir le répéter : ils accusent à tort. Notre organisation militaire, telle qu'elle existe actuellement, ne nous permet point de lancer inopinément une expédition de plus de lo.ooo hommes au delà des mers. Dans la circonstance il est inique de l'incriminer, elle où ceux qui sont chargés de son fonctionnement. Il convient de s'en prendre seulement à ceux qui prétendent lui faire rendre ce qu'elle ne peut pas donner.

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