‹ L'Europe au jour le jourChapitre 122 sur 131 · L A F F A I H E MAROCAINE · texte numérisé non relu

L A F F A I H E MAROCAINE

occuper la ville d'El-Ksar, située à environ 25 kilomètres Ainsi, au moment où M. Canaléjas répondait à M. Villanuéva, il connaissait le débarquement effectué sans aucun doute conformément à ses instructions et il n'en parlait point aux Cortès. Il se bornait à préparer l'opinion à l'événement en disant que les protégés espagnols d'El-Ksar menacés dans leur vie et dans leurs biens criaient à l'aide, que le gouvernement espagnol avait des devoirs à remplir, qu'il avait eu le tort jusqu'ici d'agir trop prudemment et qu'il désirait exercer une influence légitime dans les endroits où l'Espagne était établie. Le président du Conseil trouvait en même temps une ingénieuse périphrase pour désigner les troupes espagnoles aiî Maroc : ce ne sont pas, a-t-il dit, des troupes espagnoles, mais des troupes qui remplacent la police que le sultan ne peut pas organiser.

Le débarquement de Larache n'est justifié par rien. Ni à Larache, ni à El-Ksar, il ne s'est rien passé ces derniers jours qui exige un déploiement anormal de forces. Aucun Espagnol n'a été tué ou molesté. On a signalé seulement le meurtre d'un censal, indigène associé à des Espagnols, individu qui, d'après des renseignements émanant de M. Boisset, aurait été rayé des listes de protection allemandes pour cause de brigandage et aurait obtenu ensuite la protection espagnole moyennant une somme d'argent, selon la détestable pratique suivie par certaines puissances qui prétendent renforcer leurs titres à l'influence au Maroc en augmentant abusivement le nombre de leurs protégés. Faut-il parler aussi d'une attaque d'une dizaine de cavaliers contre El-Ksar dans la nuit du 7 au 8 juin ? Tout porte à croire, d'après des informations très sûres, que ces cavaliers étaient des gens à la solde d'un notable indigène, protégé espagnol, et que leur fantasia nocturne constitue un de ces incidents providentiels comme savent en

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créer les partisans d^inten'entions à tout prix. Quoi qu'il en soit, les troupes espagnoles sont en ce moment à Larache et à El-Ksar. Dans un communiqué publié hier soir, M. Garcia Priéto allègue qu'elles ont pour mission de protéger l'existence et les biens des Européens « contre l'agitation des tribus de la montagne qui ont poussé l'audace jusqu'à entrer dans El-Ksar )\ Le ministre des affaires étrangères ajoute que « si l'Espagne obtient satisfaction en ce qui concerne l'assassinat de plusieurs sujets espagnols, elle n'ira pas plus loin ». Il ne dit pas qu'en ce cas Larache et El-Ksar seront évacués.

Si peu justifiée que soit l'action espagnole, elle ne surprendra point nos lecteurs. Elle rentre dans cet engrenage marocain où nous sommes pris. Depuis que l'expédition française de secours avait été décidée, il était évident que le gouvernement espagnol cherchait de tous côtés un prétexte pour nous imiter quelque part. Il avait déjà fait occuper autour de ses présides de la côte méditerranéenne des positions stratégiques situées incontestablement en dehors du territoire soumis à sa juridiction. Mais que c'était peu de chose en comparaison de l'occupation de Fez! Le Cabinet de Madrid ne s'est point embarrassé d'examiner si l'action française était commandée par la nécessité de porter secours à une ville assiégée, par l'appel pressant du souverain. Il n'a eu qu'un but : faire aussi quelque chose, avec ou sans droit. Il ne s'est point préoccupé non plus de savoir si son entreprise était conforme aux traités : il est impossible de trouver dans l'Acte d'Algésiras un article qui l'autorise, et elle est certainement contraire à la convention spéciale franco-espagnole. Dès lors qu'elle a été exécutée à l'insu et contre le désir formel de la France et qu'elle soulève les protestations officielles du sultan, ce n'est plus c]u'»m simple acte de force dont le Cabinet de Madrid

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porte toute la responsabilité. Si Mohammed el Guebbas, représentant de Moulai Hafid à Tanger, a déjà remis une note de protestation au ministre d'Espagne à Madrid. Il est également certain que le Cabinet de Paris ne voudra point se solidariser avec l'Espagne en cette affaire.

Le point de droit n'est pas douteux. En fait, il serait puéril de s'indigner et l'indignation siérait mal à ceux de nos confrères qui depuis longtemps poussent à l'intervention active de la France dans l'empire chérifien. Les Espagnols leur font l'honneur de les prendre pour modèles. Les droits de l'Espagne et de la France, il est vrai, ne sont pas les mêmes. En outre, l'Espagne a signé avec la France des conventions qui la lient. Mais à Madrid on prétend avoir un devoir à remplir, et quelle considération prévaudrait contre le sentiment du devoir espagnol ? Pour notre part, en dehors de l'atteinte portée à la convention francoespagnole, procédé regrettable de la part d'un pays voisin et ami, nous ne verrions pas grand inconvénient à ce que les Espagnols occupassent provisoirement El-Ksar.' Malheureusement, une fois le mécanisme déclenché, on ne peut savoir quand le mouvement s'arrêtera. Il n'est que trop vraisemblable que l'Espagne désire remettre en question toute la question marocaine. Elle ne se juge pas suffisamment avantagée par les accords actuels. Elle compte sur des complications pour obtenir davantage. La presse de Madrid le laisse clairement entendre : on veut soit forcer la France à conclure une nouvelle convention plus avantageuse pour l'Espagne, soit porter de nouveau la question marocaine devant l'Europe pour faire pièce à la France. Les convoitises sont déchaînées.

Elles ne le sont pas qu'au Maroc. En Albanie, les troubles s'aggravent. Le Cabinet de Vienne commence à élever la voix. Il rappelle à la Porte les droits de l'Autriche-

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Hongrie sur ses protégés albanais, il se plaint des embarras que cause l'insurrection aux voisins delà Turquie ; il donne à entendre que, si le calme ne renaît pas, les tiers se verront dans l'obligation d'intervenir. Or, en Albanie, l'ordre ne se rétablit jamais aussi longtemps que les voisins jugent le désordre favorable à leurs desseins. Tout se tient. Les « Marocains » de France finiront-ils par s'en apercevoir?

SUGGESTIONS DE JOURN.\UX PARISIENS EN VUE D UNE INTERVENTION EUROPEENNE.

II juin igii.

Le înorbus juarocchiniis est un des cas pathologiques les plus curieux de ce temps. Il enfièvre certains esprits au point de leur faire perdre la notion des idées directrices qui constituaient la substance même de leurs jugements politiques. Il concentre sur un point unique leur faculté d'attention et les rend aveugles sur le reste. Tel Gribouille se jetait à l'eau de peur d'être mouillé par la pluie. De peur de la pluie espagnole, plusieurs de nos confrères se jettent tête baissée dans la mare européenne.

Nous avions cru jusqu'ici que la politique française au Maroc, soutenue sans défaillance par notre presse, consistait à y défendre nos intérêts spéciaux en dehors de toute intervention européenne. Après avoir obtenu que les puissances les plus intéressées dans l'empire chérifien renonçassent à y jouer un rôle actif de nature à y contrecarrer notre influence légitime, nos eff"orts avaient tendu à persuader les autres puissances que leur intérêt bien en-

tendu était de laisser la France régler elle-même ses affaires avec le sultan, toujours souverain dans son empire intact. Si le voyage de Guillaume II à Tanger a soulevé chez nous l'émotion que l'on sait, c'est qu'il avait pour objet de ruiner ces efforts. Si la réunion de la Conférence d'Algésiras s'est heurtée à Paris à une résistance qui a failli dégénérer en conflit, c'est qu'elle risquait d'internationaliser ce que nous prétendions soustraire à l'immixtion des tiers. Après Algésiras, notre accord de février 1909 avec l'Allemagne nous a prémunis contre un retour offensif de Berlin. Et, quand nous sommes allés à Fez pour répondre à l'appel pressant du sultan et remplir une mission d'humanité urgente, nous n'avons accepté aucune protestation, d'où qu'elle vînt. Nous avons rappelé, courtoisement, mais énergiquement, au respect des engagements contractuels les journaux espagnols qui s'indignaient de notre intervention. Quelle que fût l'opinion qu'on pût avoir de l'opportunité de la marche sur Fez au point de vue des intérêts français, nous n'avons pas admis l'idée que la question pût être portée devant l'Europe.

Aujourd'hui, c'est le Temps lui-même, jadis si ferme dans la lutte contre l'immixtion de l'Europe dans les affaires marocaines, qui convie l'Europe à rentrer dans l'examen de ces affaires à propos de l'occupation de Larache et d'El-Ksar par des troupeS espagnoles. « L'Europe, dit notre confrère, a son mot à dire dans une question qui se pose dans les termes les plus clairs. Elle a promis son assistance au sultan du Maroc pour défendre l'intégrité de ses Etats. Si Moulai Hafid lui demande de le protéger contre l'agresseur qui viole cette intégrité, on n'aperçoit pas qu'elle puisse s'y refuser. » Le Temps juge aussi que la France a le droit de reprendre sa liberté vis-àvis de l'Espagne et qu'elle est maintenant libre de dénoncer

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le traité de 1904. Enfin, dans ses Dernières Nouvelles d'hier soir, le Temps dit qu'il lui a été déclaré au quai d'Orsay qu'il appartiendra au gouvernement français « de dire s'il convient de faire à Madrid des représentations amicales, de suspendre les négociations actuellement en cours avec l'Espagne... et même de saisir de la question les puissances signataires de VActe d'Algésiras », De son côté, la Liberté écrit : « Si décevante, si ingrate, si imprévue que soit cette obligation après tant de services de tous ordres rendus par nous à l'Espagne, c'est à la France que revient V indispensable devoir de signaler aux puissances le caractère injustifié et périlleux des agissements de l'Espagne. «

Il y a deux parts à faire dans ces appréciations, celle qui revient à nos confrères et celle qui revient au gouvernement. En ce qui concerne celui-ci, la dernière partie de l'information du Temps est une supposition gratuite. Nous ne savons de qui notre confrère a pu recevoir semblable communication. Mais nous pouvons affirmer qu'elle n'émane d'aucune personne autorisée ou au courant des intentions du gouvernement. Aucune personne responsable de la politique française ne pourrait s'abandonner à une telle aberration. Depuis si peu de temps que M: Cruppi dirige notre politique extérieure, le sentiment des grands intérêts nationaux s'est trop développé chez lui pour qu'il ait pu concevoir un instant un projet destructeur de notre politique des huit dernières années. Il n'a point pensé à le faire, ne l'a pas fait et ne le fera pas. Il a exprimé comme il convenait à Madrid la surprise pénible que lui causait l'action injustifiée de l'Espagne, contraire au traité francoespagnol, et il a déclaré que cette action n'avait point notre assentiment ; mais il n'a pas mis, il ne mettra point l'Europe en tiers, l.e gouvernement qui, tlans un accès de folie, ferait appel à l'Europe cc^ntre l'Espagne dans la question

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marocaine ne tiendrait pas deux jours contre la colère publique. Quant à reprendre notre liberté dans un mouvement d'humeur, ce serait tout aussi déraisonnable. C'est précisément ce que les fougueux coloniaux de Madrid désirent. Quand nous sommes allés à Fez, les journaux pangermanistes n'ont-ils pas sommé le Cabinet de Berlin de reprendre lui aussi sa liberté d'action ? Nous avons des accords, des traités : nous les conserverons, nous les appliquerons, nous les ferons appliquer sans le secours de l'Europe. A la réflexion l'Espagne reviendra à une plus saine appréciation des circonstances. C'est en persistant dans notre loyauté et dans nos procédés amicaux à son égard que nous découragerons chez elle les mauvais conseils et les mauvaises inspirations.

Le morbîis rnarocchimis a aussi enfiévré V Eclair. M. Ernest Judet écrit ce matin : « Le mystère le plus troublant de cette nouvelle ouverture de conflits, c'est que Londres pousse autant et plus que Berlin les Espagnols à marcher. » A ce degré, la fièvre est du délire. Le gouvernement anglais n'a cessé de nous prêter le concours le plus loyal sans aucune réserve ni hésitation dans la question marocaine. Il déplore comme nous l'imprudente initiative du Cabinet de Madrid qu'il aurait désiré prévenir. Il s'efforcera sans nul doute de la rendre inoflfensive. Joints aux nôtres, les avis de la puissance sous les auspices de laquelle ont été conclus les accords franco-marocains suffiront, il faut l'espérer, à apaiser promptement le regrettable diflFérend d'aujourd'hui.

REJET DES SUGGESTIONS TENDANT A SAISIR LES PUISSANCES DE LA QUESTION DE l'iNITIATIVE ESPAGNOLE.

13 juin 1911.

La fièvre marocaine qui troublait un trop grand nombre de nos confrères parisiens depuis deux jours est heureusement tombée de plusieurs degrés. Elle permet d'espérer une prompte convalescence. Dans tous les cas, si contagieuse qu'elle fût, elle n'a pas gagné un seul instant le gouvernement français. Comme nous le disions avant-hier, M. Cruppi n'a pas songé à saisir et n'a pas saisi, ni directement, ni indirectement, les puissances signataires de l'Acte d'Algésiras d'une réclamation contre le débarquement des troupes espagnoles à Larache et leur installation à El-Ksar. Il s'est contenté de communiquer à nos ambassadeurs, pour leur itifortnatiou, les dépêches échangées entre Paris et Madrid. Nos représentants près des puissances signataires de l'Acte d'Algésiras n'ont donc été ni chargés de communiquer, ni autorisés à communiquer ces pièces aux gouvernements près desquels ils sont accrédités. Ils ont été simplement mis au courant des détails de l'incident afin qu'ils soient en mesure d'exposer à roccasion la politique de leur jxiys en pleine connaissance de cause.

La récente initiative espagnole reste donc une affaire à liquider entre nous et IT^spagne. Le différend né entre les deux puissances associées dans la question marocaine en vertu d'un traité général et d'accords particuliers sera

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réglé entre elles deux, avec le seul concours de leurs amis communs. Nous n'appellerons comme témoins ou arbitres aucune des puissances qui seraient trop heureuses de saisir une occasion de reprendre pied sur ce terrain. L'Espagne finira par reconnaître qu'elle s'est émue à tort, qu'elle s'est mise en branle à contre-temps, que son intérêt bien entendu continue de s'harmoniser avec le nôtre et le respect des conventions. Seulement, pour qu'elle revienne peu à peu à cette conviction et qu'elle comprenne l'inutilité de s'emparer prématurément de gages, il importe qu'il ne se fasse entendre en France aucune voix qui éveille ses défiances. En lui jetant l'anathème et en faisant le geste de déchirer nos conventions spéciales, nous aboutirions infailliblement au résultat opposé. Évidemment, la tactique serait bonne pour les partisans réfléchis d'une rupture. Mais nous tenons la politique de rupture avec l'Espagne pour criminelle. Nous sommes également opposés à tout remaniement des accords marocains. Le moment n'est pas venu de procéder à une opération aussi complexe. Dans le cadre de l'Acte d'Algésiras et des conventions spéciales, il y a suffisamment à faire longtemps encore pour qu'il soit inutile de précipiter des solutions dont, d'ailleurs, nous ne sommes point les maîtres. La politique que nous préconisons inébranlablement, sans un seul fléchissement, depuis que l'Acte d'Algésiras a tranché la question au point de vue européen, repose sur l'application loyale, intégrale des traités. Nous voulons faire honneur à notre signature. Nous voulons également que nos co-signataires fassent honneur à la leur. Notre attitude dans l'affaire de Larache est conforme à cette règle de conduite. Il s'élève un différend entre l'Espagne et la France à propos de l'interprétation de leurs conventions : nous convions l'Espagne à éclaircir avec nous le malentendu, sans inviter l'Europe à prendre part

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à la discussion. Nous ne brandissons point l'Acte d'Algcsiras aux veux de nos associés en proclamant, comme le Temps ^ qu'en cas de désaccord entre les dispositions de cet Acte et celles des accords particuliers, ce sont celles de l'Acte qui doivent prévaloir.,...

LES .\FF.\IRES M.AROCAINES AU PALAIS-BOURBON. — DISCOURS DE MM. JAURÈS ET PAUL DESCHANEL.

17 juin 1911.

La Chambre des députés a discuté hier la question marocaine. Au moment où le débat s'est ouvert, elle ne s'est plus trouvée en présence que d'une interpellation de M. Jaurès

M.Jaurès a dirigé contre M.Cruppi une attaque véhémente, mais dépourvue de mauvaises intentions. On eût dit qu'il exagérait à dessein la critique afin de permettre au ministre de se défendre plus facilement. M. Paul Deschanel a remis les choses au point et M. Cruppi a complété ses explications de mercredi de manière à donner satisfaction à toute la Chambre, à la seule exception des socialistes. L'ordre du jour approuvant les déclarations du gouvernement et exprimant « la confiance en lui pour poursuivre une politique conforme aux intérêts spéciaux de la F'rance au Maroc et aux principes de l'Acte d'Algésiras » a été voté, en deux scrutins, par 466 et 434 voix contre 76 et 77....

La récente initiative espagnole était le point scabreux de la discussion. Elle a soulevé dans la presse des polémiques passionnées. Nous sonunes heureux de reconnaître

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