LE PARLEMENT A SAN STEFANO
23 avril 1909.
Les troupes constitutionnelles n'ont pas encore occupé Constantinople. Sans précipitation, sans bruit, elles se concentrent autour de la capitale, qu'elles investissent complètement aujourd'hui. Ce n'est pas une cohue de soldats qui se rue sur des adversaires dont elle veut tirer vengeance. C'est une armée mobilisée suivant toutes les règles qui procède méthodiquement à une grande opération destinée à mettre tin, une fois pour toutes, aux tentatives de restauration du despotisme. C'est ce qui explique (juc la déposition d'Abdul Hamid ne soit pas encore un fait accompli
Depuis hier, la Chambre des députés siège à San Stefano. Elle attend d'être, sinon au complet, du moins en nombre suffisant, pour voter des résolutions définitives. II sera plus difficile de réunir les sénateurs dont beaucoup sont en même temps des dignitaires chargés de hautes fonctions dans les provinces ou de missions diplomatiques
à l'étranger. Mais, dès aujourd'hui, très probablement, le Parlement sera en mesure de tenir régulièrement séanee- Dans deux séances préparatoires, tenues hier sous la présidence d'Ahmed Riza Bey pour les députés, sous celle de Saïd Pacha pour les sénateurs, il a déjà décidé de lancer une proclamation condamnant le mouvement réactionnaire du 13 avril. Il paraît même qu'il aurait acclamé le prince Rechad comme sultan. Dans tous les cas, il ne faut pas douter qu'il soit incessamment saisi d'une proposition tendant à déclarer Adbul Hamid déchu du trône. Les négociations engagées ces jours-ci entre Yildiz-Kiosk et le Comité, si elles ont effectivement eu lieu, ne pouvaient avoir d'autre objet que les conditions d'une abdication volontaire du souverain. Des deux côtés, elles avaient plutôt un caractère dilatoire. Adbul Hamid résistera certainement jusqu'à la dernière seconde. Les partisans de l'ancien régime, qui ont mené toute l'affaire du 13, mettent tout en œuvre, à Constantinople et dans les provinces, pour sauver leur mise. De l'argent a été de nouveau distribué aux troupes casernées dans la capitale, des agents secrets travaillent celles d'Asie. On n'espère pas ainsi triompher de l'armée macédonienne ; on essaye d'influencer les Jeunes-Turcs, la presse européenne et les puissances. On menace de soulever les provinces reculées de l'Asie si Abdul Hamid est détrôné, et l'on fait en même temps appel à l'intervention des Etats occidentaux en faveur du vieux souverain. Les traces de ce travail se découvrent nettement dans les dépêches de ce matin.
Nous ne croyons pas que ces eff^orts désespérés modifient la situation. C'est affaire aux Jeunes-Turcs de décider dans quelles conditions ils veulent désormais gouverner. Mais, s'ils possèdent la conviction que le maintien d'Abdul Hamid sur le trône est incompatible avec le fonctionne-
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ment du régime constitutionnel, aucune considération ne les empêchera de prononcer la déchéance du sultan. Or, l'immensG majorité d'entre eux regrette évidemment de n'avoir pas commencé par là au mois de juillet de l'année dernière. Ils ne comprennent plus comment ils ont pu croire à la coexistence d'un Parlement et d'un souverain passionné pour le pouvoir absolu. Comment, instruits par l'expérience du 13 avril, pourraient-ils envisager la continuation d'une cohabitation aussi scabreuse ? Quant aux puissances, elles n'ont pas à intervenir dans ces luttes intérieures. Depuis le mois de juillet, elles ont été unanimes à féliciter, à soutenir les hommes de la Constitution. Certaines l'ont fait peut-être à contre-cœur ; certaines aussi salueraient avec joie le retour de l'absolutisme et la naissance de complications qui rouvriraient les vastes horizons entrevus au mois d'octobre. La France n'est pas de celles-là. Sincère dans ses souhaits, elle a suivi, elle suivra avec la plus cordiale sympathie le développement du nouveau régime dans l'empire ottoman. Elle ne se reprendra point. Elle ne pardonnerait pas à son gouvernement de se mêler, à Constantinople, à des conversations compromettantes. Il est temps qu'elle suive en Turquie une politique. Les grands intérêts nationaux des deux pays concordent ; c'est de ceux-là qu'il faut s'occuper.
l'occupation de constantinople par les saloniciens.
25 avril 1909.
L'inévitable est arrivé. En vain espérait-on que, devant les conséquences redoutables d'un conflit entre les deux armées en présence, un arrangement interviendrait entre
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le palais et les chefs de l'armée de Salonique. On ne pouvait échapper au dilemne. Si, feignant de croire aux protestations d'Abdul Ilamid, les défenseurs de la Constitution confirmaient l'amnistie accordée avec un si gracieux empressement aux mutins et se contentaient de la parole du sultan pour assurer le fonctionnement du nouveau régime, on retombait dans la même situation, on s'exposait aux mêmes périls qu'avant l'émeute du 13 avril. Quelles garanties, matérielles et morales, aurait-on pu prendre contre le souverain, à moins de le tenir dans une sorte de servitude ? D'autre part, si les troupes de Salonique voulaient venger les trois cents officiers massacrés dans la nuit du 12 au n P^ï" J<^s soldats de la garnison d'Yildiz, si elles étaient résolues à en finir avec les retours oiTensifs du despotisme, Abdul Hamid n'était pas homme à céder. Par ruse ou par force, il lui fallait tenter de se sauver.
Or, malgré les bruits d'arrangement transmis par les agences, malgré l'entrevue de Nazim Pacha avec Mahmoud-Chevket Pacha, malgré les proclamations dont on nous a télégraphié le texte plus ou moins exact, il était aussi sûr qu'une chose peut l'être que les troupes de Salonique ne se laisseraient pas prendre à de bonnes paroles. Elles ont donc occupé Constantinople. Il ne semble pas qu'elles aient rencontré de la résistance dans l'immense cité en dehors des quartiers avoisinant la résidence impériale. Mais ces quartiers constituent une véritable place d'armes. Situés au nord de Péra sur les collines qui séparent les Eaux-Douces d'Europe des rives du Bosphore, ils sont couverts de casernes. Yildiz lui-même est une sorte de camp retranché, hérissé de défenses, truqué comme un décor de théâtre. Les casernes extérieures ont été enlevées, avec de grandes pertes des deux côtés. Reste Yildiz où sont enfermés quatre à cinq mille hommes. Lui a-t-on
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donné l'assaut ce matin? Avec quel résultat? Aucune dépêche relatant les événements de la matinée ne nous est encore parvenue. D'après certaines nouvelles, on négocierait encore. Nous ne voyons pas ce qu'on pourrait encore négocier, si ce n'est une capitulation.
Mais d'autres projets sont lancés dans une partie de la presse. On parle de la nécessité pour l'Europe d'intervenir. On ne saurait protester trop énergiquenient contre de pareilles suggestions. Les puissances n'auraient à intervenir que pour protéger leurs nationaux dans le cas où cela deviendrait nécessaire. Elles n'ont pas à se jeter entre les deux camps ennemis, à exercer de pression sur l'un ou l'autre parti. Les dangers de complication ne sont déjà que trop grands dans la situation actuelle ; il serait criminel d'y ajouter ceux d'une intervention de l'Europe dans les affaires intérieures ottomanes. Les puissances n'apporteraient sur le Bosphore que leurs rivalités et leurs -ambitions. Celles qui ne nourrissent pas de convoitises et qui souhaitent sincèrement l'établissement d'un gouvernement solide ont pour premier devoir d'observer la plus stricte neutralité.