‹ L'Europe au jour le jourChapitre 14 sur 131 · LA DEPOSITION D ABDUL-HAMID. — LA PROCLAMATION DU PRINCE RÉCHAD · texte numérisé non relu

LA DEPOSITION D ABDUL-HAMID. — LA PROCLAMATION DU PRINCE RÉCHAD

28 avril 1909.

Les événements de Constantinople ont abouti au résultat fatal qu'indiquait la logique. Parties de Salonique et d'Andrinople avec la ferme résolution de châtier les

auteurs de la contre-révolution du 13 avril et de rendre impossible à l'avenir un retour offensif du despotisme, les armées constitutionnelles ont investi la capitale. On a pu croire un instant qu'elles l'occuperaient sans effusion de sang. Les mutins, en effet, les oulémas, les softas, les serviteurs du sultan et le sultan lui-même déclaraient qu'il y avait eu malentendu, qu'ils n'avaient pas voulu toucher à la Constitution, qu'ils étaient aussi attachés que les Saloniciens au nouveau régime. Mais il devint bientôt évident que ces protestations étaient une feinte, qu'elles avaient uniquement pour objet de permettre aux mutins et à leurs complices d'échapper au châtiment. Quand il fut certain que les troupes constitutionnelles étaient décidées à venger les trois cents officiers massacrés le 13, sans tenir compte de l'amnistie souveraine accordée le soir même de cette journée sanglante, la garnison de Constantinople se prépara à la résistance. Samedi, quand les régiments macédoniens se présentèrent devant les casernes des quartiers avoisinant Yildiz, ils furent reçus à coups de fusil. Après une lutte d'un jour, au cours de laquelle les soldats, cernés dans certaines casernes, ne reculèrent pas devant l'emploi du drapeau blanc pour attirer l'ennemi et le fusiller en terrain découvert, la garnison d 'Yildiz et de ses environs a succombé. Elle s'est rendue ou a fui. La résistance matérielle une fois vaincue, le parti constitutionnel a repris méthodiquement l'exécution de son programme. L'Assemblée nationale, émigrée quelques jours à San Stefano, est revenue à Stamboul, a prononcé la déchéance d'Abdul Hamid et proclamé sultan, sous le nom de Mahomet V, l'héritier naturel du trône, le prince Réchad, troisième fils d'Abdul Medjid.

Déposition et proclamation se sont effectuées suivant les traditions ottomanes, conformément à toutes les près-

-o l'europe au jour le jour

criptions de Tancienne loi religieuse et de la nouvelle Constitution civile. L'autorité civile, représentée par la Chambre des députés et le Sénat réunis en Assemblée nationale, a voté la déposition dWbdul Hamid. L'autorité religieuse, représentée par le Cheik ul Islam, a signé le fetva de déposition. Le fetsa a ensuite été communiqué à Abdul Hamid qui a été transporté au palais de Tchéragan. Désormais, suivant la loi coranique, c'est Mahomet V qui est le padischah, le kalife des Ottomans. Cette transmission de pouvoirs s'est accomplie, il est vrai, au milieu du bruit des armes. Mais elle est absolument régulière. On ne peut pas parler de pronunciamiento dans la circonstance. L'armée de Salonique a été l'instrument des autorités constitutionnelles. S'il y a eu pronunciamiento, c'est du côté des mutins du 13 avril. Et si Abdul Hamid est déchu du trône, c'est pour avoir lié sa cause à la leur. Il serait bien inutile de chercher à mesurer la part qu'il a prise dans la conjuration. On a prétendu, il a protesté luimême qu'il y était resté étranger. Cette hypothèse semble inadmissible.

D'après les dernières dépêches émanant de personnes bien renseignées, les principaux auteurs.de la journée du 13 seraient le prince Burhan-Eddine, le hls préféré du sultan, puis l'ancien mustéchar de la liste civile, l'eunuque Nadir Aga, et l'amiral Said Pacha, l'indigne fils de Kiamil, connu pour l'un des plus gros « mangeurs » de l'empire. Ce sont eux qui auraient fait distribuer aux soldats et aux softas l'argent qu'on a trouvé sur eux. Il convient d'ajouter à cette liste les anciens conseillers du palais échappés à l'étranger après la révolution de juillet. Mais le prince Hurhan-Eddine et son père ne font t|u'un. Ce prince était le fils favori du sultan qui désirait ardemment changer l'ordre de succession au trône pour l'instituer son héritier.

Si Abdul Ilamid n'a pas monté l'affaire du 13, il en a connu certainement les préparatifs. L'empressement avec lequel il a gracié les meurtriers des officiers et accordé aux softas une gratification de 20.000 livres, qualifiée le lendemain de (' munificence impériale n par les journaux constantinopolitains, dissipe tous les doutes. 11 a risqué une partie capitale. Il a perdu. Au dernier moment, il a tenté de retirer l'enjeu. C'était trop tard.

Ainsi se termine, dans la défaite, dans l'angoisse, une carrière souveraine de 33 ans, commencée également dans les tristesses intérieures et les périls extérieurs. Abdul Hamid n'avait été élevé au trône qu'à la suite de la déposition violente de son oncle Abdul Aziz et de son frère Mourad. Suivant les historiens turcs récents, il avait promis à Midhat Pacha de régner sans gouverner. Midhat espérait présider à l'application de la Constitution dont il était l'auteur. Cette Constitution, qu'on a rétablie, telle quelle, faute de temps pour la remanier, au mois de juillet dernier, était trop exactement calquée sur les modèles occidentaux. On sait ce qu'elle dura et comment Abdul Hamid fit expier à Midhat quelques mois de régime parlementaire. Le 14 février 1878, le Parlement, qui ne siégeait plus depuis longtemps déjà, fut prorogé indéfiniment. Le sultan concentra dans ses mains tout le pouvoir, toutes les responsabilités. Il eût fallu une intelligence géniale et des forces surhumaines pour venir à bout de la tâche dans les circonstances troublées où se débattait l'empire ♦La faute d 'Abdul Hamid a été de ne l'avoir pas compris avec le temps, d'avoir persisté malgré tout dans un système impossible, d'en avoir aggravé peu à peu les inconvénients à un point intolérable. Il laisse la Turquie dans un état critique. L'ancien régime s'est écroulé. Le nouveau en est encore réduit à fonctionner avec des rouages rouilles.

Mahomet V a devant lui une œuvre immense. Dans le nouveau régime dont il sera le premier souverain, son principal nMc doit consister à choisir des hommes. Nous souhaitons ardemment qu'il soit bien inspiré et que la Turquie reprenne sous son règne l'antique splendeur dont elle brillait sous les sultans alliés de la France.

Page 1