L EXPOSE DE HAKKI PACHA
25 janvier 1910.
Hier lundi, la Chambre des députés ottomane, chassée par l'incendie du palais de Tchéragan, s'est réunie au konak de Riza Pacha pour entendre la lecture du programme ministériel. Hakki Pacha a fait un exposé détaillé de la politique intérieure et extérieure de l'empire. Nous n'avons aujourd'hui sous les yeux que des extraits de son discours ; s'ils ont été exactement transmis, ils suffisent à caractériser la politique que compte suivre le nouveau Cabinet.
Le grand-vizir a commencé par les affaires intérieures. Après avoir déploré l'incendie du Parlement, il a déclaré que le premier devoir du gouvernement serait de rétablir le calme dans les esprits, de rafiermir l'ordre dans les provinces, de dissiper les mésintelligences entre les différents éléments ethniques de l'empire, et de ramener graduellement la vie nationale dans les voies normales. Passant aux questions particulières, il a promis de régler d'une manière équitable la situation de la multitude de fonctionnaires qui ont dû être mis hors de service pour cause d'incompétence ou d'inutilité. Cette promesse était nécessaire afin de parer aux intrigues des <' profiteurs » de l'ancien régime qui exploitent sans scrupule les mécontentements de tout ordre dans l'espoir de démolir le gouvernement ou de l'obliger aux vieilles habitudes de courtage. En ce qui concerne les nationalités, llakki Pacha a insisté sur son désir et sur la nécessité de faire régner l'harmonie entre elles, 11 a exprimé l'espoir cjue l'établissement de
l'obligation générale du service militaire concourrait à ce résultat. Il est bon de remarquer, à ce propos, que les sinistres prophéties des pessimistes sur la vie en commun de recrues de toutes religions et de toutes nationalités ne se sont pas réalisées jusqu'ici. Dans la pratique, depuis le fonctionnement du nouveau système de recrutement, on n'a signalé aucun scandale, aucune rixe, aucun manquement grave à la discipline. Les difficultés ne sont pas venues des soldats, mais du patriarcat œcuménique. Il conviendra sans doute de procéder avec ménagement, sans parti pris, en tenant compte des circonstances locales, à l'application du service général commun. Le plus grave danger viendrait des interventions ou des encouragements à la résistance des personnages qui se considèrent comme les représentants naturels des nationalités et qui agissent moins dans l'intérêt des recrues que dans celui d'un gouvernement étranger.
Hakki Pacha a annoncé un certain nombre de mesures relatives à la réorganisation de l'administration des provinces. Il a parlé spécialement du Yémen, où le désordre e^t depuis longtemps à l'état chronique ; on doit procéder méthodiquement à la pacification de cette région lointaine. Le grand-vizir a ensuite abordé la question intérieure la plus délicate, celle des rapports du pouvoir exécutif avec le pouvoir législatif. Il a affirmé la volonté du gouvernement de délimiter les attributions de leurs pouvoirs de façon à sauvegarder la Constitution et à assurer la régularité du fonctionnement des rouages publics. A cette occasion il n'a pu se dispenser de faire allusion à l'état de siège encore en vigueur. Il en a facilement justifié l'existence en rappelant l'immense danger couru au mois d'avril 1909 et l'obligation de recourir à cies mesures exceptionnelles pour prévenir le retour de pareils événements ; mais il a
formulé la volonté d'adopter une série de sages mesures propres à rendre à l'existence nationale son cours normal. Envisageant l'avenir avec confiance, il a même prévu le moment où l'ordre serait assez assuré et les dispositions des puissances assez sympathiques pour que l'empire pût être libéré des capitulations. Nous attendrons, pour examiner cette hvpothèse, de connaître les mesures projetées par le gouvernement en vue de donner à tous les habitants de l'empire sans distinction les garanties élémentaires indispensables.
Quant à la politique extérieure, voici les principaux passages du discours :
Considérant que l'empire ottoman est une grande puissance avec des frontières maritimes et territoriales très étendues, nous étudierons soigneusement les besoins de l'armée et de la marine. Nous soumettrons à la Chambre les sacrifices que le pays serait en mesure de s'imposer en proportion des capactiés financières, pour la sauvegarde de l'ordre et de la paix.
La politique extér-eure de l'empire ottoman repose sur les bases de sincère cordialité avec toutes les puissances amies et des relations d'amitié et de confiance avec les États voisins.
Nous maintiendrons d'une fa, on générale la politique de nos prédécesseurs, qui consiste dans le respect des traités internationaux et dans la volonté de ne poursuivre envers personne des visées injustes et agressives, mais qui est de maintenir intacte la totalité des droits et des intérêts de la patrie par les moyens les plus dignes pour son prestige, de résoudre conformément à ces principes les questions actuelles ou éventuelles et de ré mir tous les efforts de la patrie pour faire de l'empire ottoman un facteur important de la paix du monde (').
(') CotistanUtioplf, le 24 janvier. — Le grand-vizir ayant demandé à la Chambre de lui exprimer immédiatement sa confiance, un débat très animé s'en est suivi. Finalement, la Chambre a adopté, par 187 voix contre 54, un ordre du jour de confiance.
La minorité était composée des libéraux modérés qui demandaient du temps pour étudier le programme du grand-vizir avant de formuler une opinion. Ils prétendaient que la déclaration du grand-vizir ne contenait pas de promesses suffisantes et réclamaient des explications sur la chulc d'IIilnii Pacha.