OUVERTURE DES NEGOCIATIONS CRETOISES
15 juin 1910.
La négociation Cretoise semble enfin ouverte. Limitée jusqu'ici à des échanges de vues entre Cabinets par télégrammes ou par conversations isolées entre les ministres des affaires étrangères et les ambassadeurs de chacune des quatre puissances protectrices, elle doit être portée à Londres. Lundi, M. Paul Cambon a saisi officiellement Sir Edward Grey de la proposition française dont il était question depuis une semaine dans la presse européenne. Cette proposition consiste à charger les représentants de la France, de l'Italie et de la Russie de se concerter avec le secrétaire d'Etat britannique sur les moyens de résoudre les difficultés issues de la question Cretoise. Les quatre plénipotentiaires n'auraient point mission d'arrêter un règlement définitif de la question Cretoise. Munis d'instructions spéciales, ils seraient seulement à même de délibérer en commun sur la meilleure manière de résoudre les difficultés présentes. Chacun d'eux aurait ainsi l'occasion d'exposer les vues de son gouvernement et de recueillir directement les opinions de ses collègues.
Ce serait un premier pas vers la solution définitive. Pour le moment, il ne pouvait être question de réunir une véritable Conférence diplomatique. La condition préalable nécessaire de cette réunion est que les puissances protectrices se soient mises tout d'abord d'accord sur les questions de principe. Tl est, en eifet, inutile et dangereux de
s'assembler pour cor.. :ater au cours des premières séances qu'il y a divergence de vues sur certains points essentiels. Si, comme il est permis de l'espérer, les négociateurs de Londres réussissaient à s'entendre sur le fond, il y aurait lieu de se tourner vers la Sublime Porte pour s'assurer de ses intentions définitives sur l'autonomie Cretoise, Alors seulement, quand on serait sûr qu'aucun obstacle sérieux ne se dresse ni à Constantinople, ni à Londres, ni à Paris, ni à Pétersbourg, ni à Rome, il conviendrait de consulter les Cabinets de Berlin et de Vienne. Car, pour avoir retiré leurs contingents de Crète en 1898, l'Allemagne et l 'Autriche-Hongrie n'en continuent pas moins de faire partie en la matière de ce qu'il est convenu d'appeler le concert européen.
La position prise par ces deux dernières puissances est différente. En confirmant au marquis de Noailles, le 19 mars 1898, le retrait du cuirassé allemand des eaux Cretoises, ^L de Biilow lui déclara que le départ de VOldenburg n'impliquait nullement la rupture du concert européen, mais que l'Allemagne, n'ayant pas d'intérêts directs dans la Méditerranée, se désintéressait purement et simplement de la question Cretoise, et que les autres puissances avaient pleine et entière liberté de la régler au mieux, si elles croyaient pouvoir le faire. Cette déclaration a été renouvelée par la suite. On en pourrait conclure que les puissances protectrices n'auraient plus à inviter l'Allemagne à participer à l'élaboration du règlement définitif. Mais l'Autrichc-Hongrie a formulé, pour sa part, des réserves expresses, et il serait difficile d'adopter une attitude différente vis-à-vis de deux puissances aussi intimement unies. Dans une note en date du 17 février 1905, se référant à une dépêche circulaire du Hallplat/ tiu 23 mars 1898, le comte Goluchowski s'exprimait ainsi : " Le gouvernement
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impérial et royal, tout en retirant son propre contingent, ne s'est pas désintéressé du sort de l'île et se réserve de coopérer avec les autres puissances toutes les fois qu'il s'agirait d'une modification dans la situation politique de l'île ou d'un changement fondamental dans son administration. »
C'est cette réserve qui explique le langage de la presse austro-hongroise depuis quelques jours. Plusieurs de nos confrères de Vienne et de Pest insinuent clairement que les quatre puissances protectrices sont impuissantes à tenir leurs engagements vis-à-vis de la Turquie et engagent celle-ci à mettre sa confiance dans les gouvernements de Vienne et de Berlin. Certains journaux turcs ont accueilli cette invite avec empressement. On devine tout le parti que peuvent tirer de la situation les ennemis de notre influence à Constantinople. C'était une raison de plus pour nous de prévenir tout malentendu avec la Porte. C'est pourquoi nous avons toujours insisté pour que les puissances protectrices ne s'en tinssent pas à cette politique « empirique » recommandée dans divers cercles londoniens. En politique, l'empirisme est une méthode désastreuse : il n'est justifié que quand on a prévu les diverses éventualités pouvant se produire et qu'on a pris toutes les précautions matérielles pour y faire face avec succès.
Dans les conjonctures actuelles, la Porte rappelle et est en droit de rappeler aux quatre puissances leur promesse formelle de faire respecter ses droits suprêmes en Crète et d'y maintenir un signe visible de sa suzeraineté. On sait comment les Cretois ont compris ce respect. En prenant l'initiative d'engager à Londres une conversation sérieuse sur les moyens de les ramener dans la légalité, M. Pichon ajustement compris ce qu'exigeaient le souci de la paix générale et l'obligation de tenir notre parole à Constantinople...
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