LA POLITIQUE ANGLAISE ET LA CRETE
16 juin 1910.
Peu à peu, la confusion créée autour de la question Cretoise disparaît. On a mesuré toute la portée du conflit en germe dans les complications actuelles, et le désir unanime se fait jour de le prévenir en employant des moyens appropriés aux circonstances. La réponse de Sir Edward Grey à la proposition française n'a pas encore été publiée. Mais des notes officieuses ont été communiquées hier soir à Londres, et hier, à la Chambre des Communes, Sir Edward est revenu longuement sur les explications contenues dans son discours de la veille. Ces notes et ces discours permettent de se faire une idée suffisamment claire de la politique britannique actuelle dans l'affaire Cretoise.
Sir Edward Grey rend pleinement justice à l'initiative prise par le gouvernement français dans l'intérêt de la paix et du maintien des bonnes relations communes avec la Turquie. Il ne partage pas complètement les idées de ^L Pichon sur la procédure à suivre pour aboutir au résultat souhaité par tous deux, mais il est d'accord avec lui sur le fond et, de son côté, il propose de prendre, dès à présent, un certain nombre de mesures de coercition destinées à assurer matériellement le respect des droits garantis à la Turquie en Crète par les quatre puissances protectrices. C'est la conclusion logique de ses déclarations d'hier aux Communes. Ainsi, en un sens, Sir Edward Grey irait plus loin que le gouvernement français lui-même, puisqu'il est d'avis qu'il y a lieu, sans plus tarder, « de
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mettre un terme aux violences des Cretois », et qu'il est disposé à conformer immédiatement sa conduite à cette manière de voir. Dans un autre sens, il reste en deçà de M. Pichon puisqu'il ne croit pas le moment venu de délibérer sur le règlement définitif de la question Cretoise. Toutefois, pour la première fois depuis l'ouverture de la crise, il admet la possibilité d'une prochaine délibération à ce sujet. « Si les Cretois, a dit Sir Edward, s'entêtent à violer le statu quo aux dépens de la Turquie, les puissances se verront contraintes d'en venir à une solution définitive... Les Cretois ne peuvent attendre que, par égard pour leurs sentiments, on les laisse mettre en danger la paix de
l'Orient "
Quant à la Crète, elle serait appelée à devenir une sorte de république sous la suzeraineté du sultan. Quand elle consentirait finalement à sortir d'un provisoire périlleux pour tout le monde, elle serait dotée d'un gouvernement de son choix, avec un président crétois choisi par ellemême, qui recevrait simplement un firman d'investiture du sultan. Elle entretiendrait avec la Grèce amie des relations économiques, commerciales, intellectuelles, aussi étroites qu'elle voudrait. Est-ce là ce que de maladroits amis' des Crétois appellent « le rétablissement du joug ottoman » } En vérité, ce serait une situation telle que la Crète n'en a pas connu depuis plus de deux mille ans. Pour en arriver là, il n'est pas excessif de recourir à l'une de ces mesures de police internationale préconisées par les pacifistes les plus déterminées et prévues dans la Constitution de certains Etats fédératifs. La Constitution de la Confédération helvétique prévoit l'exécution des cantons et des communes rebelles à l'application des lois fédérales. Quand une commune refuse de faire droit aux réclamations légitimes de citoyens d'autres communes, elle est
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exécutée : c'est-à-dire que la Confédération installe chez elle des troupes fédérales, aux frais de la commune, jusqu'à complète soumission. Le moyen a toujours réussi en Suisse. Quand les communes sont lasses de payer, elles cèdent. Les Cretois céderont de même si, dans leur intérêt comme dans celui de la grande communauté européenne, ils sont l'objet de u l'exécution européenne », sanction obligatoire de tous les grands projets chers aux partisans de l'arbitrage.