LES ELECTIONS A L ASSEMBLEE NATIONALE. — LA SITUATION DE M. VENIZÉLOS
6 septembre 1910.
Les résultats des élections à rAssemblée nationale grecque chargée de procéder à la revision de la Constitution sont aujourd'hui entièrement connus. La grande consultation populaire du 21 août reflète exactement l'état du pays : la confusion. Des 358 membres de l'Assemblée, 190 ont bien été élus sous le patronage commun de ^I^L Théotokis et Rhallys. Mais ils représentent une coalition sans programme, conçue en \'Tje de sauver les positions des anciens partis bénéficiaires du pouvoir. On ne peut même pas connaître actuellement leur opinion sur la question fondamentale qui se pose en fait devant l'Assemblée, à savoir si celle-ci se contentera de s'acquitter de sa mission limitée de revision d'un nombre déterminé d'articles de la Constitution, ou si elle se transformera en Constituante sans limitation de pouvoirs. En droit, la question ne se pose pas. Les députés élus ont un mandat précis. Mais, depuis beau temps, ce n'est pas le point de droit qu'il faut examiner en Grèce si l'on veut apprécier la situation
En dehors des 190 membres de la coalition Théotokis- Rhallys, et d<.'S 35 à 40 mavromichalistcs, on compte parmi les élus 10 socialistes et 45 députés des deux départements de Thessalie formant un groupe spécial dont le programme consiste uniquement dans l'expropriation forcée des grands propriétaires ruraux. Nous avons déjà eu l'occasion
d'exposer cette question thessaliennc. Les droits de propriété des beys ottomans de Thessalie ont été garantis contractiiellement au moment de l'annexion de la Thessalie à la Grèce. Les paysans grecs voudraient avoir les terres. Ils préfèrent ne pas les payer. Ils comptent sur l'Etat pour les leur donner au moyen d'une expropriation générale d'une légalité douteuse, en tout cas extrêmement onéreuse pour un Etat déjà très obéré. Ce n'est pas le groupe thessalien qui contribuera à assurer le travail régulier de l'Assemblée nationale.
Restent environ 80 députés dits indépendants, ou « laïques » suivant le jargon politique grec, ou encore « populaires » en langage vulgaire. Que sont-ils au juste ? Nous ne savons pas. Ils prétendent vouloir mettre fin aux pratiques égoïstes et utilitaires des anciens partis. Vaste ambition ! Le plus clair de leur programme est la transformation de l'Assemblée nationale en Constituante. Cela obtenu, on entrera dans l'inconnu. Peut-être les intentions des indépendants sont-elles excellentes, inspirées du plus pur patriotisme. Seulement il y a tant de façons de comprendre et d'appliquer le patriotisme que nous ne pouvons nous empêcher de réserver notre jugement. On dit que la Constituante ne toucherait en rien à la dynastie ni à l'ordre de succession au trône, et qu'elle userait des prérogatives qu'elle se serait conférées elle-même pour créer une seconde Chambre, contrepoids nécessaire à la Chambre unique ou Boulé actuelle. On dit beaucoup . d'autres choses pour rallier les indécis, calmer les scrupules, endormir les citoyens vigilants. Que croire, quand on entend M. Mavromichalis dire que le désir de l'Assemblée devra se conformer au désir du peuple ? La façon ordinaire du peuple d'Athènes de manifester ses désirs ne nous rassure point.
En somme, tout l'intérêt converge sur M. Venizélos. Le disciple de la doctrine ulysséenne a été élu second dans l'Attique-Béotie. Sur les 44 sièges de cette circonscription, les candidats de la coalition Théotokis-Rhallys n'en ont obtenu que 16. Les partisans de la Constituante, y compris 4 Cretois, ont gagné tous les autres. A Corfou, le fief de M. Théotokis, le seul candidat indépendant se 'présentant a dépassé de plus de 2.000 voix M. Théotokis lui-même. C'est une indication. On se demande ce que fera M. Venizélos. Il est assez fin pour tout comprendre, assez prudent pour tout ménager, assez audacieux pour tout oser.