LA RÉUNION DE L 'ASSEMBLEE NATIONALE
15 septembre 1910.
L'Assemblée nationale élue le 21 août dernier s'est réunie hier à Athènes. Le roi Georges a inauguré ses travaux par un discours du trône dont un point surtout, mérite d'être relevé. Le roi s'est attaché à déclarer à la Chambre de revision élue conformément à l'article 107 de la Constitution que son mandat était limité. Il ne. lui a pas notifié en termes formels qu'elle sortirait de ses attributions en s'érigeant en Constituante, mais cela revient à peu près au même. Rappelant le vote de la Chambre ordinaire du 18 février dernier, il a dit qu'il attestait « la volonté commune de maintenir intact le régime constitutionnel dans le pays ». Dans le jiaragraphe suivant, il a insisté sur la manifestation « du désir général que seules les clauses non fondamentales de la Constitution soient
revisées ». C'est dans ces conditions, a-t-il spécifié, que le peuple a été appelé à élire un nombre double de députés (( afin de reviser ce§ clauses ». Tout le reste du discours, consacré à la nécessité de procéder avec prudence, patriotisme et mûre réflexion, à une réforme destinée à « porter remède aux afl"aires publiques -• s'inspire de la même idée. On va donc bientôt être fixé sur ce qu'on peut attendre de la grande assemblée réclamée à grand fracas dans une période d'effervescence révolutionnaire et élue dans un grand calme après que la dissolution de la Ligue militaire
eût permis au pays de se ressaisir
Il serait d'autant plus regrettable que l'assemblée cédât à la tentation d'assumer la dictature que la menace de conflit avec la Turquie, provoquée par l'élection de cinq Cretois, paraît conjurée. M. Venizélos s'est démis officiellement de ses fonctions en Crète. La qualité de sujet hellène de ]\L Pologeorgis n'est plus contestée. Les trois autres Cretois, élus sans avoir fait acte de candidature, ont déclaré ne pas accepter un mandat qu'ils n'avaient pas sollicité. La validation des pouvoirs ne devrait donc comporter à leur sujet aucune décision de nature à soulever un différend. MM. Venizélos et Pologeorgis pourront être proclamés députés sans que la Porte s'émeuve sérieusement. Quant aux trois autres, ce serait une folie et une provocation de les valider, malgré leur qualité d'étranger, et malgré leur refus. Si elle se produisait pourtant, il serait sage pour la Turquie, suivant nous, de borner sa légitime protestation à des actes diplomatiques. Mais, dans l'état d'irritation d'une partie de l'opinion dans l'empire, il se pourrait que l'esprit d'aventure l'emportât. Ce serait alors le début d'une grande crise. 11 ne dépend pas de la France seule de l'empêcher d'éclater. Mais elle peut contribuer à la prévenir en ne permettant pas que l'épargne française
soit employée à l'étranger, où que ce soit, à solder les frais d'une politique d'armements dont, tôt ou tard, nous serions les victimes
LE MINISTÈRE VENIZÉLOS. — CONFLIT *AVEC l'aSSEMBLÉE.
24 octobre 1910.
Le ministère Venizélos est à peine formé qu'il en est réduit à présenter sa démission au roi. Cette situation n'a rien de surprenant. M. Venizélos n'a point de majorité personnelle à la Chambre révisionniste, il n'a point de clientèle dans le pays ; il n'a pour lui que des admirateurs qui lui supposent assez de talent, d'énergie, de savoirfaire et de désintéressement pour bousculer les anciens partis et régénérer la Grèce. Il est donc bien naturel qu'il trouve des concours seulement conditionnels dans une Assemblée issue d'élections où il n'a pas joué un rôle de premier plan, à un moment où l'opinion publique, tiraillée en divers sens par les anciens hégètes, n'était unanime que sur le désir de réformer, sans dire en quoi devraient consister les réformes. C'est pourquoi, dans notre opinion, M. Dragoumis aurait dû rester au pouvoir pour présider à l'œuvre de revision constitutionnelle en laissant à la prochaine Boule ordinaire le soin d'investir de la confiance nationale un autre chef de gouvernement. Mais M. Dragoumis a cru devoir se retirer, peut-être pour tenir une vague promesse antérieure, et le roi a cru répondre au sentiment populaire en chargeant M, Venizélos de constituer un nouveau Cabinet. Grâce à la modération
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— du moins provisoire — du Cabinet de Constantinople, Tarrivée de l'ancien chef de l'insurrection Cretoise au pouvoir en Grèce n'a pas suscité de crise extérieure. Mais la crise intérieure subsiste.
On est embarrassé pour apprécier impartialement la situation actuelle. Dans le conflit qui a éclaté dans la nuit de samedi à dimanche entre ]VI. Venizélos et l'Assemblée, c'est celle-ci qui semble avoir raison. En effet, elle était disposée à donner un vote de confiance à peu près unanime au Cabinet, en se bornant à formuler des réserves sur le droit du souverain de dissoudre l'Assemblée ellemême. Elle a tenu à savoir si l'autorisation de dissolution éventuelle avait été accordée au président du Conseil par Georges I^"". Sa curiosité était légitime. Elle avait le droit de savoir ce qui s'était exactement passé à ce propos entre le roi et son ministre, car la question politique en jeu était d'une importance capitale. Aux termes de l'article 37 de la Constitution, le roi peut dissoudre la Chambre ordinaire, la Boulé. L'article 107, qui contient toutes les dispositions relatives aux Chambres extraordinaires appelées dans des conditions toutes spéciales à reviser la Constitution, est muet sur le droit de dissolution. Il est permis d'en conclure que ce droit n'existe pas en ce qui touche les Chambres révisionnistes. D'ailleurs, on ne comprend pas bien théoriquement sur quoi se fonderait le droit de dissoudre une Assemblée investie précisément d'attributions pour ainsi dire arbitrales entre les partis. La dissolution ressemblerait fort à un coup d'Etat, Cependant le silence de la Constitution à ce sujet n'est pas non plus sans danger. Rien n'est prévu pour le cas où une Assemblée révisionniste perdrait son temps en bavardages et prétendrait s'éterniser sans aboutir. Le chef du gouvernement pouvait se préoccuper de l'hypothèse.
Io8 L'EUROPE AU JOUR LE JOUR
Mais peut-être eut-il dû, avant de poser la question à la Couronne, attendre le développement des événements. En la posant immédiatement, au commencement même des travaux de la Chambre, il prend une attitude comminatoire, il donne prise aux adversaires qui lui prêtent des intentions dictatoriales. On ne saurait blâmer la Chambre de s'être abstenue de se prononcer.
Toutes les apparences semblent donner tort à M. Venizélos. En réalité, il a des excuses. La vérification des pouvoirs a provoqué une logomachie dont à Athènes même on n'avait pas encore eu d'exemple. En assistant aux interminables séances où se discutait la validation de certains députés, par exemple du notaire Dallas et du démarque Coutopoulos, on se demandait invinciblement si jamais débats sérieux auraient lieu entre ces bavards tumultueux. Le scandale est arrivé au point que M. Dragoumis a dû faire entendre des paroles d'une vérité terrible : « Nous voyons, a-t-il dit, des hommes à cheveux blancs n'ouvrir la bouche que pour faire sur un ton véhément le procès de ceux qui ne partagent pas leur opinion et les accuser de mauvaise foi... Pendant que nous piétinons sur place, toutes les questions qui intéressent la Grèce et l'hellénisme sont sur le tranchant du rasoir... Je suis en mesure de vous assurer que jamais, depuis l'arrivée du roi Georges en octobre 1864, la Grèce n'a couru autant de dangers, extérieurs et intérieurs, qu'à l'heure actuelle. Leur coïncidence peut amener la Grèce dans une situation telle qu'elle n'aura plus la liberté de gérer ses propres affaires. Car, lorsque les nations deviennent insupportables, comme on l'a vu ailleurs, ces nations-là subissent le sort de la Pologne. <> La sagesse de ces admonestations fait regretter que M. Dragoumis ne soit pas resté au pouvoir. Malheureusement, elle fait également comprendre
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que M. Venizélos ait songe à se prémunir contre l'anarchie de la Chambre révisionniste.
DISSOLUTION DK L ASSEMBLEE NATIONALE. — LE HoLE DE M. VENIZÉLOS.
26 octobre 1910.
M. Venizélos est arrivé à ses fins. Il a réussi à se débarrasser de la Chambre révisionniste élue sous les auspices des vieux partis. A la séance d 'avant-hier, il a posé de nouveau la question de confiance restée douteuse lors du dernier scrutin. Sur 358 membres, 266 étaient présents ; 208 ont voté pour l'ordre du jour de confiance, 31 ont voté contre, 22 se sont abstenus et 5 ont quitté la salle des séances. Il y avait donc une majorité absolue pour la confiance. Elle n'a pas satisfait j\ï. Venizélos. L'Ulysse gréco-crétois était édifié sur sa fragilité. Il savait pertinemment que la confiance avait été votée à contre-cœur par la grande majorité des membres hantés par le spectre de la dissolutoin. Il n'a pas donné sa confiance à l'Assemblée. Et comme il veut être le maître, comme il veut procéder à la grande réforme nationale sans avoir à lutter quotidiennement contre les élus des clans locaux, il s'est libéré des entraves. Il a persuadé au roi c]ue lui seul était en état de régénérer le royaume. Contre l'assurance du maintien de la dynastie et des articles fondamentaux de la Constitution, il a obtenu le décret de dissolution. Nous avons dit, avant-hier, que la dissolution nous paraissait anticonstitutionnelle. Elle a bien, en cftet, l'air d'un coup
d'Etat. Mais il ne faut pas oublier que, depuis de longs mois, la Grèce est en état de révolution. L'Assemblée qui vient d'être dissoute avait été élue elle-même en violation des stipulations formelles de l'article 107 de la Constitution. Elle semblait résolue à sortir des attributions précises qui lui étaient légalement conférées et à réviser certains articles de la Constitution ne figurant pas dans l'énumération limitative arrêtée par la dernière Boulé. Le souverain, les ministres, la représentation nationale, le pays vivaient en dehors de la loi. L'état révolutionnaire continue. Seulement, ce n'est plus la Ligue militaire, ce n'est plus la populace qui prennent la tête du mouvement révolutionnaire, c'est le roi et son nouveau ministre. La révolution sera dirigée d'en haut, non plus d'en bas. Quoique la méthode soit irrégulière, on ne peut vraiment blâmer son emploi.' Toute méthode régulière était impuissante à contenir les prétentions et les appétits des gens en place. La grande Assemblée nationale destinée à régénérer la Grèce offrait le spectacle de luttes scandaleuses. Le souverain était débordé. Un sauveur se présente ; Georges P^ l'accueille, se remet entre ses mains. M. Venizélos sera-t-il plus heureux que Mirabeau et M. Franco? Nous le croyons et nous l'espérons. L'ancien insurgé crétois a mis depuis quelque temps tous ses soins à rassurer l'Europe. S'il est de bonne foi, il peut faire œuvre utile et grande. La nouvelle Chambre révisionniste lui sera certainement acquise : le courant populaire emportera toutes les barrières électorales élevées par les hégètes. L'avenir dira si M. V^enizélos est de force à contenir, à canaliser, à utiliser ce courant. L'homme est intéressant. Nous l'avons combattu quand il se mêlait à l'agitation, quand il jtréchait la réunion par la force de la Crète à ta Grèce. Aujourd'hui, il proclame sa volonté de
respecter l'autorité royale, il assure qu'il remettra entièrement et sans réserve la question Cretoise entre les mains des puissances. Il convient cic l'attendre à l'œuvre.