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LES ACCUSATEURS ET LES ACCUSÉS

i®'" juillet 1909.

VOTLA cinq mois que dure ce procès monstrueux ('). Et l'on n'a pas encore entendu le principal témoin, ce Georges Nastisch qui cumule les qualités de conjuré, d'agent provocateur et de dénonciateur, et qui devrait, en bonne justice, être seul assis sur le banc des accusés. On connaît les vilains dessous de cette opération préliminaire de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine. Au moment où se préparait sournoisement ce coup de force, il fallait montrer à l'Europe que le panserbisme mençait la monarchie austro-hongroise, que l'annexion des deux provinces occupées était une précaution défensive nécessaire. Il s'agissait aussi de réduire à l'impuissance les Croato- Serbes qui avaient fait cause commune avec les partis de la « coalition » hongroise contre le ministère Féjervary. Leur appui avait assuré la victoire ; mais, le résultat une

(') V. Tome I, p. 409.

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fois obtenu, la « coalition ^^ rejetait avec mépris l'instrument inutile, reniait ses promesses, et tentait de perdre ses alliés d'hier en les englobant dans un complot de haute trahison.

La manière dont a été conduit le procès est digne de la pensée qui la inspiré. Le président Tarrabochia et le procureur Acurti auront leur figure gravée dans l'histoire. Tous deux slavisés d'Istrie, ils ont imputé à crime aux accusés leur race, leurs tendances nationales. Peut-être le président a-t-il encore dépassé le procureur dans sa partialité. Au lieu de diriger les débats dans l'unique souci de faire éclater la vérité, il a fermé la bouche aux témoins à décharge et aux avocats, A cette parodie de la justice, les autorités locales ont prêté leur concours. Hier encore, deux avocats qui étaient allés à Belgrade recueillir des informations sur Nastischont été traités, à leur retour dans leur pays, comme des criminels par les agents de Semlin. N'a-t-on pas confisqué pendant plusieurs jours les bagages de notre correspondant quand il a quitté Agram ? Et cela se passe dans un pavs civilisé. Le crime poursuivi est-il au moins de nature à soulever contre les accusés une telle réprobation que la violation des garanties ordinaires de la justice soit jusqu'à un certain point excusable .'' Dans l'acte d'accusation, dont la lecture a pris deux audiences tout entières, il n'y a pas une charge précise, pas un commencement de preuve. Les accusés, pris en bloc, sont présumés coupables d'avoir <' popularisé l'écusson et le drapeau du royaume de Serbie, le portrait du roi Pierre I^'' et des chansons dans lesquelles le serbisme, la Serbie et le roi Pierre sont célébrés «, L'accusation croit avoir trouvé la preuve de cette propagande dans des faits d'une insignifiance qui le dispute au ridicule.

On se demande comment le scandale de ce procès peut se prolonger si longtemps. Les grands journaux de Vienne

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et de Pest sont muets. Le sort de cinquante-trois personnes réputées jusque-là honorables et menacées d'être pendues pour avoir nourri des sympathies hypothétiques pour le peuple serbe ne les intéresse pas. Il n'y a pas encore bien longtemps, ces mêmes journaux, prenant fait et cause pour un autre accusé dans un autre pays ('), remplissaient pendant des mois leurs colonnes d'appels à la justice, de protestations indignées, de récriminations véhémentes. Leur sens de la justice est soudainement disparu. Pensent-ils donc qu'il y a des peuples pour lesquels il n'y a pas de justice } Quand il s'agissait d'un autre pays, la ruine de ce pays leur paraissait peu de chose en comparaison du triomphe de la vérité. Aujourd'hui qu'il s'agit du leur, la vie de cinquantetrois innocents ne leur semble pas mériter un article de journal. Ces anciens champions du droit se sont mués en spectateurs tranquilles du tortionnaire ; près d'eux, Ponce- Pilate fait figure de héros.

Aujourd'hui que l'annexion de la Bosnie-Herzégovine n'est plus en cause, que l'épouvantail du « serbisme « n'a plus d'emploi, que la « coalition » hongroise est par terre, le gouvernement de Sa Majesté apostolique s'honorerait en mettant fin à un procès engagé si légèrement. Les accusés ont déjà subi une prévention dont la durée équivaut à une lourde peine. S'ils ont commis quelque imprudence, ils l'ont chèrement payée. L'empereur-roi qui porte la couronne de Saint-Etienne se doit à lui-même, à l'avenir de ses peuples, de mettre fin à cette iniquité.

(*) Lors de l'affaire Dreyfus.

PROTESTATION DES JOURNALISTES PARISIENS ET REPONSE DE l'association DE LA PRESSE DE BUDAPEST.

13 août 1909.

Voici bientôt six mois que dure cette tragi-comédie. Depuis les premiers jours de mars, le président Tarrabochia et le procureur Accurti rivalisent d'inconscience ou de mauvaise foi dans la direction du procès, de grossièreté vis-à-vis des accusés, de brutalité à l'égard des défenseurs, de scandale dans leur tenue dans l'enceinte du tribunal et dans les lieux publics. A l'appui d'aucun des chefs d'accusation, rédigés d'ailleurs en termes absolument vagues, il n'a été apporté une preuve ni un commencement de preuve. Les faits sur lesquels ont porté les témoignages sont de telle nature que, s'ils étaient prouvés, ils ne constitueraient ni crime, ni délit. On se demande alors pourquoi cette énorme machine judiciaire a été mise en mouvement, pourquoi on ne l'a pas arrêtée depuis que le règlement de l'affaire bosniaque rend inutiles les manifestations antiserbes, pourquoi le ministère public n'abandonne pas purement et simplement l'accusation. Abstraction faite de la question morale, il semble que le gouvernement a tout intérêt à mettre fin à une instance qui n'a de judiciaire que le nom, qui expose les tribunaux transleithans à l'indignation du monde civilisé, et dont l'iniquité risque de rejaillir sur toute la noble nation magyare.

C'est dans cet esprit (|uc les directeurs et rédacteurs politiques des principaux journaux de Paris, de toute

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opinion, ont adressé à leurs confrères de Vienne et de Budapest, le 19 juillet, un télégramme les priant d'attirer l'attention du public austro-hongrois sur cette situation. L'Association des journalistes viennois a répondu que, les membres de son bureau étant actuellement absents de Vienne, elle n'était pas en mesure de délibérer à ce sujet. Quant à l'Association de la presse de Budapest, elle s'est réunie le 23 juillet, et a voté une résolution dont copie nous a été transmise plus tard. Cette résolution à laquelle ne se sont pas associés certains journaux, entre autres le Pesti Naplo, VAz Ujsàg et le Nepszava, oppose une fin de non recevoir aux vœux exprimés par les journalistes parisiens. Nous ne serions peut-être pas entrés en discussion malgré les inexactitudes contenues dans ce document. Mais, d'une part, notre silence a été interprété comme une approbation tacite ; d'autre part, le Pester Lloyd a prétendu que ce qu'il appelle la campagne de la presse parisienne était l'œuvre d'un agitateur serbe et d'un publiciste français avide de décorations, et que l'argent venait de Belgrade. Puisque les organes les plus répandus de l'opinion hongroise le prennent de cette façon, nous discuterons

En premier lieu, pour décliner notre requête, les représentants de la presse de Budapest invoquent l'autonomie de la Croatie, l'indépendance des tribunaux et la liberté de la presse croate. Cet hommage rendu à l'autonomie du pays gouverné par le ban Rauch était inattendu. Il est vrai que, constitutionnellement, la Croatie est autonome. Seulement, en fait, elle est gouvernée par un proconsul hongrois investi par le gouvernement de Pest d'attributions dictatoriales. Les représentants élus du.pays adoptent des lois qui ne sont même pas soumises à la sanction du souverain. Précisément en ce qui concerne l'indépendance

des tribunaux et la liberté de la presse, la Chambre des députés d'Agram a voté, il y a plus de deux ans, en même temps qu'un projet de loi sur le suffrage universel direct et secret, deux importants projets de loi. Ceux-ci, pour entrer en vigueur, devaient être approuvés par François- Joseph, qui n'aurait sans doute pas refusé sa sanction. Mais le président du Conseil hongrois, M. Wékerlé, auquel il appartenait d'assurer l'accomplissement de cette formalité, a refusé de soumettre les projets au souverain. En vain la presse croate a-t-elle protesté ; la presse magyare a fait cause commune avec le président du Conseil. On a vu,depuis,'quel usage on fait àAgram de l'ancien système. Avant de le changer, on veut s'en servir pour écraser la coalition serbo-croate, c'est-à-dire les partis représentant la presque totahté du pays, à l'exception des fonctionnaires. Le Pester Llovd lui-même, en parlant le 24 juillet de ce « malheureux ^> procès, quahfiait d'asiatiques les mesures appliquées aux défenseurs des accusés et de satire de la justice le procès tout entier. D'après le Friss Uj'sag, un c gouvernement de terreur « pèse sur la Croatie avec le ban Rauch.

En second lieu, on nous accuse de posséder sur l'affaire des renseignements inexacts. Suivant le Pester Lhyd du 20 juillet ,nous ne savons pas « dans quel coin de l'Europe est situé cet Agram >k Nous regrettons, certes, de n'être pas plus complètement informés. Mais nous avons tenté le possible pour l'être. Nous avons envoyé un correspondant spécial à Agram alors que la presse autrichienne et hongroise n'y était pas, ou à peu près pas représentée. De notre côté, nous cherchions à faire la lumière. Du côté austro-hongrois, on cherchait à faire le silence. Depuis le mois de mars, nos confrères de Vienne et de Pest ont senti qu'ils ne pouvaient plus étouffer l'affaire et ils on^

bien été obligés de sortir de leur réserve. Mais si peu! Ils ne doi\ent s'en prendre qu'à eux-mêmes si la presse occidentale n'a pas à sa disposition plus d'éléments d'information. Quant à la situation d'Agram, nous pouvons assurer le Pesfer IJoyd que nous la connaissons fort bien. Zagreb est une très jolie ville à laquelle il ne manque, pour être heureuse, que de ne pas être traitée en satrapie..

Il faut rejeter un autre reproche. Il ne nous est pas venu à l'idée de demander à nos confrères de s'immiscer dans l'administration de la justice. Nous les priions simplement de créer un mouvement d'opinion afin d'obliger le gouvernement à prendre, dans la mesure de ses attributions, une décision conforme à la justice et au bon renom du pays magyar. Dans une autre affaire, fort obscure celle-là et qui nous touchait directement sans toucher en rien l'Autriche-Hongrie, la presse austro-hongroise avait marché avec un tel ensemble, une telle ardeur, que nous espérions d'elle un petit effort en faveur de cinquante-trois accusés politiques, contre lesquels, après une longue prison préventive, on n'a pu établir un grief légal après environ six mois d'interrogatoires. Notre initiative a été mal appréciée. Elle est taxée par un grand journal de « folie d'humanité qui dépasse les limites permises ». Elle risque même de tourner contre les accusés. En effet, ce même journal, si angoissé de justice lors du procès de Rennes, écrit : « Les meneurs d'Agram — entendez les membres de la coalition serbo-croate — sont-ils pour quelque chose dans cette campagne de presse? Dans l'intérêt de ceux pour le salut desquels ils travaillent, nous attendons à cette question une réponse claire et décisive. De cette réponse dépendent beaucoup de choses, peut-être même le sort des accusés. '^ Et le Pester lAoyd ajoutait, après avoir reproduit la réponse des représentants de la presse de Budapest au télégramme

de Paris : « Si nos confrères d'Agram s'étaient adressés directement à Budapest et non par le chemin de détour de Paris, cette réponse aurait sans doute été toute différente. » On voit à quoi tient le sort d'accusés croates.

Surprise en flagrant délit de partialité, la presse magyare s'en prend aux malheureux mis à la torture depuis le mois de mars par les Tarrabochia et les Accurti. Aux crimes découverts à leur charge par le ban Rauch s'en ajoute un autre plus grave, celui d'avoir provoqué la sympathie des étrangers. Nous voudrions essayer encore de faire entendre à nos confrères de Hongrie une parole de raison. Nous ne savons s'ils se rendent compte de l'impression que produit à l'étranger leur attitude incompréhensible, du tort qu'elle fait à leur pays, de l'urgence de terminer, d'une façon ou de l'autre, un procès dont la seule durée est déjà monstrueuse. Si, depuis six mois d'audiences, le tribunal n'a pas réussi à faire éclater la vérité, il n'y réussira plus. On a chuchoté, pour soulager la conscience publique, que les accusés seraient graciés par François-Joseph après leur condamnation. C'est donc qu'on préjuge une condamnation ? Nous craignons qu'aveuglés par leur patriotisme, les Hongrois confondent la justice avec cette « domination politique " qu'ils revendiquent hautement sur toute la Transleithanie. Très sincèrement, nous sommes persuadés qu'ils commettent, sous tous les rapports, une erreur irréparable. Sans la justice envers toutes les nationalités, les Magvars ne créeront rien de durable dans la monarchie. On c(jmmence à s'en apercevoir dans le parti de l'indépendance. Depuis longtemps, l'empereur-roi et l'archiduchéritier en sont convaincus. Nous souhaitons vivement, dans l'intérêt et pour l'ifonncur de nos amis de Hongrie, que cette ojiiiiion iîuisse par pré\al()ir.

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