LE PROCES D A G R A M Ï2J
SOUS l'inspiration de tiers restés dans la coulisse,deux publicistes ont lancé contre un parti national et un gouvernement étranger des accusations de la plus haute gravité, fondées sur des documents apocryphes. Qui a commis ces faux ? On ne le saura, on ne le recherchera probablement jamais. Mais il y a eu usage de faux, et l'on sait qui a essayé d'en profiter. Les auteurs de cette vilaine affaire pensaient sans doute, quand ils l'ont lancée, que la crise austro-serbe tournerait autrement et que cette histoire de diffamation se perdrait dans le bruit . d'événements plus retentissants. Cela donne la mesure de leur conscience. C'est aussi un avertissement pour toute l'Europe.
CASSATION DE l'aRRÊT CONDAMNANT LES ACCUSÉS d'aGRAM. LES EMBARRAS DU CABINET KHUEN-HEDERVARY.
6 mars 1910.
Nos plus sévères critiques contre le monstrueux procès d'Agram viennent de recevoir une éclatante justification de la part de la plus haute autorité judiciaire de la Croatie. Le 2 avril, la Table des septemvirs d'Agram — c'est-àdire la Cour suprême et de cassation — a cassé l'arrêt inique rendu le 5 octobre dernier dans l'affaire de haute trahison aujourd'hui connue de toute l'Europe. Elle ne s'est pas contentée d'annuler l'arrêt de la Table ro\-aIe en se fondant sur l'un des nombreux motifs de nullité invoqués par la défense. Elle est allée beaucoup plus loin. Elle a déclaré que les chefs d'accusation contre les vingtdeux condamnés visaient des faits dont aucun, même
prouvé, ne constituait un acte de haute trahison. En conséquence, elle a ordonné la mise en liberté des deux frères Adam et Valérien Pribicévitch, les seuls des vingt-deux condamnés qui fussent restés en prison, les vingt autres ayant été mis en liberté provisoire il y a quelques semaines. Les septemvirs ont en même temps prescrit une nouvelle instruction. Mais tout le monde en Croatie est convaincu que c'est une mesure de pure forme destinée à n'avoir aucune suite. Le soufflet appliqué aux magistrats de première instance a déjà produit un de ses effets naturels : le procureur qui avait requis contre les accusés vient de solliciter sa mise à la retraite.
La postérité se demandera avec stupéfaction comment un procès comme celui d'Agram a pu être mis sur pied, poursuivi, et aboutir à la condamnation de vingt-deux des cinquante-trois accusés. Elle ne trouvera pas d'autre explication que celle que nous avons constamment donnée au cours de cette misérable affaire : le désir du gouvernement austro-hongrois de justifier aux yeux de l'opinion publique l'annexion de la Bosnie-Herzégovine. Nous avons montré quel merveilleux parti le ministère public avait tiré de la brochure Finale de l'agent provocateur Nastisch, comment avait été inventé de toutes pièces un complot pan-serbe, comment on avait englobé dans cette conspiration opportune tous les gens suspects de sympathies serbes, comment, à défaut de chefs d'accusation précis, on avait retenu à la charge des accusés des faits parfaitement insignifiants, comment ces faits avaient été transformés par des magistrats complaisants en actes de haute trahison, et comment les autorités s'y étaient prises pour ne laisser filtrer des débats cjuc ce qu'il leur plaisait de faire connaître. Cette jolie combinaison, machinée par les hommes de Vienne avec la comphcité de leurs instru-