LA CRISE HONGROISE I
CONSTITUTION D UN CABINET KHUEN-HEDERVAHY
17 janvier 1910.
Les tentatives de constitution d'un ministère parlementaire en Hongrie ont définitivement échoué. M. de Lukacs n'a pu ni apporter au souverain le concours inconditionnel du parti de l'indépendance, ni décider le souverain à se résigner aux concessions nécessaires. En vain a-t-il menacé M.de Justh du retour du comte Khuen-Hédervary au pouvoir, le chef des Indépendants a répondu à Vhomo regiiis que cette perspective ne l'effrayait point ; si un ministère de combat était chargé de la direction des affaires, on accepterait le combat. Et, en effet, nous voyons aujourd'hui les formations de bataille.
La menace de M. de Lukacs a été mise à exécution. En désespoir de cause François-Joseph a fait appel au comte Khuen-Hédervary, au ban à poigne qui, vingt ans durant, a maté les Croates. Le comte Khuen s'est aussitôt rendu au désir du monarque. Sachant d'avance qu'il serait impuissant à se créer une majorité dans la Chambre, autorisé à procéder à la dissolution du Parlement, il n'avait pas à se préoccuper tout d'abord de s'assurer des concours parlementaires. Néanmoins, si faibles que fussent ses espérances de ce côté, il a éprouvé de graves déceptions. En premier lieu, il croyait pouvoir compter sur la collaboration du comte Etienne Tisza, le chef des vieux libéraux décimés aux élections de 1906, sur l'appui du parti constitutionnel de 1867 et des clérico-populistes. Le comte Tisza, qui est un cousin du nouveau président du II 10
Conseil, est certainement de cœur a\ec lui contre les partis de 1848. Mais il est hostile au suffrage universel égal, le seul article connu jusqu'ici du programme ministériel. Il a fait espérer son appui, mais a refusé d'entrer dans le Cabinet. De son côté, le comte Andrassy est irrité de voir abandonner son projet de réforme électorale fondé sur le vote plural et le découpage des circonscriptions. Il se tient sur la réserve avec ses amis. Enfin, les populistes qui paraissaient le premier jour acquis à la nouvelle combinaison, passent à l'ennemi avec armes et bagages.
Le comte Khuen nourrissait un second espoir. Le parti de l'indépendance et de 1848, séparé en deux groupes depuis le jour où M. de Justh avait fait voter dans une réunion plénière du club une motion en faveur de la création d'une banque nationale hongroise, lui paraissait peu dangereux. En appliquant habilement la vieille devise des Habsbourg : diviser pour régner, il pensait avoir raison de ses adversaires divisés. L'attitude de M. François Kossuth fortifiait cette illusion. Dans la première réunion de son club qui suivit l'investiture du comte Khuen, M. Kossuth exprima l'opinion que celui-ci s'était modéré avec l'âge, qu'il avait beaucoup lu dans sa retraite à la campagne et qu'après tout il ferait peut-être un bon ministre parlementaire. Ce langage fut accueilli avec une froideur significative. Il devint évident que, comme dans la question du vote des douzièmes provisoires en faveur de M. de Lukacs, M. Kossuth était en désaccord avec ses amis et ne resterait leur chef qu'en les suivant. En effet, jour après jour, il modifia son attitude et se prononça résolument pour l'opposition à outrance. Bien plus, il déclara qu'éclairé par les événements, il se ralliait, en ce qui concernait la Banque nationale, à la formule Justh et qu'il renonçait au système de réforme électorale Andrassy pour défendre le suffrage