‹ L'Europe au jour le jourChapitre 56 sur 131 · LA MORT D EDOUARD VII · texte numérisé non relu

LA MORT D EDOUARD VII

7 mai 1910.

LA mort presque soudaine d'Edouard VII est un événement d'une immense portée. Elle ne met pas seulement en deuil un empire touchant aux quatre coins du monde, où depuis longtemps, alors qu'il n'était encore que prince de Galles, il avait conquis la confiance et l'affection de tous les sujets britanniques. Elle brise brusquement un des principaux ressorts de la politique européenne. Elle atteint deux fois la France : par l'émotion douloureuse que nous partageons avec nos amis anglais devant cette tombe qui va se refermer sur un des souverains les plus justement aimés dont se soit enorgueilli le Royaume- Uni ; par la perte imprévue d'un ami véritable.

L'ère victorienne s'était close avec le xix*" siècle. Quand la grande reine s'éteignit en 1901, après un règne de soi\ante-c]uatre ans, son successeur se trouva en présence

EDOUARD VII i:T GEORGE V 169

d'une Europe nouvelle. De toute évidence, ce n'était plus la France qui troublait l'équilibre du monde occidental, qui menaçait cette maîtrise des mers considérée par tous les Anglais comme la condition première, indispensable, de leur existence. Victoria I''^ et ses ministres avaient pu hésiter autrefois, au temps des mariages espagnols et des velléités brouillonnes de Napoléon III, sur la conduite à tenir à notre égard. Au lendemain de 1871, leçon aussi instructive — sinon aussi cruelle— pour nos anciens rivaux que pour nous, il ne pouvait plus sérieusement être question en Angleterre du péril français. Désormais, la nécessité de vivre allait nous obliger de tourner le gros de nos forces vers nos frontières de terre ; par le courant naturel des choses, la suite ne l'a que trop bien prouvé, nous allions être amenés insensiblement à négliger notre marine. Au contraire, les vainqueurs de 1866 et de 1870, assurés ou croyant l'être de l'hégémonie militaire, allaient pouvoir consacrer des efforts croissants à la création de flottes modernes. Pendant la fin du règne de Guillaume K'', ce contraste fut peu apparent. Mais après l'avènement de Guillaume II, il éclata à tous les yeux. Aujourd'hui, il est tellement frappant que beaucoup d'Anglais, loin de ressentir pour nos armements maritimes des inquiétudes ataviques, sont tentés de nous reprocher notre incurie navale. Ces sentiments se sont fait jour lentement dans les consciences britanniques. S'ils ne se sont pas manifestés pratiquement plus tôt, c'est que le fondateur et bénéficiaire de la nouvelle Europe, exploitant des intérêts locaux divergents, avait mis tous ses soins à entretenir des deux côtés de la Manche des préjugés séculaires. C'est le mérite d'Edouard VII d'avoir compris dès l'origine la situation, d'en avoir tiré la conclusion logique.

Encore prince de Galles, à une époque où la France

170 L E U R O P E A V J O r I< LE JOUR

était en pleine réorganisation constitutionnelle et militaire, il n'avait cessé de témoigner sa sympathie à nos hommes politiques. Devenu roi, sans sortir extérieurement de son rôle constitutionnel qui lui commandait de laisser la direction de la politique nationale entre les mains de ses conseillers, il mit un art tout personnel à interpréter la politique reconnue la seule possible. Lord Lansdowne, pas plus que Sir E. Grey, n'aurait songé à répéter le mot de lord Chatham : u La seule chose que l'Angleterre ait à craindre ici-bas, c'est de voir la France devenir une puissance maritime, commerciale et coloniale. » La raison d'Etat imposait le rapprochement avec la France. Mais la solution désirable, complexe et délicate, eût pu se faire attendre quelques années si Edouard VII n'avait pris de courageuses initiatives. Son voyage officiel à Paris en 1903, quand le souvenir de Fachoda était encore tiède, donna le branle. Avec la sûreté de coup d'œil de l'homme d'Etat connaissant à la perfection l'échiquier européen, avec l'esprit de décision de l'homme de sport prompt à saisir les occasions, Edouard VII joua un coup hardi en apparence, mais que son instinct lui disait sûr. Durant ses longs et fréquents séjours chez nous, il avait senti battre le cœur de la France ; il connaissait le bon sens fondamental de notre peuple toujours prêt, dans les moments critiques, à suivre le bon chemin, quand il n'est pas mornentanément affolé par les charlatans. L'accueil de Paris répondit pleinement à l'attente du roi. Les vieilles querelles furent oubliées. Tout le pays salua avec reconnaissance le souverain constamment reste en contact avec la vie française, admirateur de notre littérature et de notre théâtre, épris de la douceur de notre climat, visiblement joyeux de se retrouver au milieu de vieux amis. Deux mois plus tard, le président Loubct rendait à Londres sa visite à

E I) O l' A R I) VII K T O F. O R G E V I7I

Edouard VII. Le 8 avril 1904 était signé l'accord général qui liquidait tous nos grands différends, les anciens et les récents.

C'était un grand résultat. Il apparut dans toutes ses conséquences presque aussitôt, après le voyage de Tanger, quand l'Allemagne bismarckienne, profitant de l'enlizement des armées russes en Mandchourie, essaya de disloquer l'entente à peine établie. Cette tentative brutale resserra les liens- qu'elle prétendait rompre. Durant toute la crise marocaine, Edouard VII et son gouvernement nous donnèrent sans réserves, sur tous les terrains, un concours intégral. De l'épreuve d'Algésiras, l'accord de 1904 sortit transformé en entente cordiale. Il y eut plus. Pendant ces négociations scabreuses, les diplomates anglais et russes prirent l'habitude de soutenir une politique commune avec la France. A Paris comme à Londres, on sentit que l'accord de 1904 devait avoir pour complément naturel la cessation de l'antagonisme traditionnel qui risquait, au moindre incident, de mettre aux prises notre alliée et notre amie. A cette seconde œuvre de réconciliation, Edouard VII s'employa avec le même tact, la même discrétion, la même continuité de vues, la même force de persuasion, qu'à la première. Grâce à lui, pendant la guerre japonaise, l'ncident du Dogger-Bank, qui pouvait tout ruiner, arrangea tout. Réveillée de son rêve extrême oriental, revenue à sa mission historique sur le continent européen, la Russie ne pouvait plus être une menace pour l'Angleterre. Loin de profiter de ses malheurs d'Asie pour l'accabler, Edouard VII voulut se l'attacher. Il réussit. Là encore, il nous donna une preuve de son absolue confiance en choisissant Paris pour siège 'du tribunal arbitral qui devait trancher son litige avec notre alliée. Encore une fois, le succès le récompensa de sa prévoyante loyauté.

L'arbitrage de Hull devint la préface de l'accord asiatique du 31 août 1907. Ce grand acte ne liquida pas seulement la rivalité anglo-russe. Il scella aussi la Triple-Entente, Il consacra le svstème politique qui tend à garantir dans le monde l'équilibre et la paix.

Il faudrait reprendre toute l'histoire de ces dernières années pour mettre en lumière le rôle d'Edouard VII dans l'élaboration des événements contemporains. Par un travail minutieux, par une application sans relâche, par des interventions opportunes et discrètes, il fut, avec le plein consentement de ses ministres, le plus actif négociateur national. En Scandinavie, en Italie, en Espagne, au Portugal, il créa à l'Angleterre des appuis et des influences efficaces. Dans l^a consternation du deuil public, nous ne pouvons rappeler aujourd'hui que les services qu'il nous a rendus : avec quelle bonne grâce, quelle afi^abilité, quelles exquises prévenances, avec quelle solide loyauté, tous les hommes politiques français appelés à traiter avec lui, toutes les personnes de la société parisienne honorées de son amitié le savent. Nous comprenons, parce que nous la ressentons aussi, l'infinie tristesse de nos voisins à voir disparaître brusquement, quand son activité s'annonçait encore féconde, un souverain que ses qualités d'homme et de roi rendaient cher à tous les citoyens britanniques,

Edouard VII vient à manquer à son peuple à l'un des instants les plus graves de l'histoire de l'Angleterre. Jamais une action conciliante sur les deux grands partis en lutte n'eût été plus nécessaire. Jamais le besoin d'une sorte d'arbitrage moral ne s'était fait sentir davantage. Sans doute, personne ne demandait à Edouard VII de jeter, contre toute règle "constitutionnelle, le poids de son autorité personnelle dans la balance. Mais, malgré les règles, son prestige était tel, la confiance cju'il inspirait

si forte, qu'instinctivement on comptait sur lui pour préparer, le moment venu, dans la lassitude et l'inquiétude générale, le dénouement d'un conflit gros d'orages. A l'heure où il est enlevé à l'affection de ses sujets, tous les Français lui rendront un suprême hommage en souhaitant que l'apaisement se ^sse autour de son tombeau. George V mérite que l'Angleterre lui fasse ce don d'avènement.

l'avènement de GEORGE V.

8 mai 1910.

Au milieu des tristesses du deuil national qui l'a soudainement frappée, la Grande-Bretagne a dû procéder hier à la transmission constitutionnelle du pouvoir royal. Mais la mort d'Edouard VII était si imprévue qu'elle a surpris le monde politique anglais en pleines vacances parlementaires, pendant la courte trêve que s'étaient accordée les Chambres entre la grande bataille du budget et la bataille, qui s'annonçait plus redoutable, de la réforme des Lords. Le président du Conseil, le speaker et le viceprésident des Communes étaient en voyage, trop loin pour revenir à temps assister à la cérémonie. Les membres des Communes n'ont pu prêter serment en même temps xque les pairs envers le nouveau souverain. Il leur a fallu s'ajourner à lundi. Néanmoins, on peut considérer la transmission de la couronne comme définitivement accomplie. Le Conseil privé a proclamé le prince George roi du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande sous le nom de George V.

En prenant possession du pouvoir, George V a adressé aux membres du Conseil privé une allocution qui définit clairement sa mission. Rappelant que neuf ans auparavant, dans les mêmes circonstances, son père avait déclaré qu'il travaillerait pour le bien et pour le progrès de son peuple aussi longtemps qu'il aurait un souffle de vie, il s'est engagé à suivre son exemple. Edouard VII a tenu magnanimement sa promesse. Jusqu'à son dernier souffle de vie, en eff^et, jusqu'à l'extrême limite de ses forces, il a rempli dans toute son ampleur la fonction rovale. Alors que depuis longtemps il sentait sa santé gravement atteinte, il ne se ménageait point. Il se dépensait sans compter pour assurer ou accroître l'honneur ou la grandeur de son pays. Il était encore mal remis de son opération de 1902 quand il vint à Paris faire sa première visite officielle. Les fatigues d'un pareil voyage ne le rebutèrent point. Il tenait absolument à donner à la France un témoignage éclatant de sympathie. Il resta le même durant tout son règne. Il accomplit aussi scrupuleusement ses devoirs de représentation royale à l'intérieur qu'à l'extérieur. Ce serait une lourde erreur de croire que c'était là pur apparat. Nous avons montré hier le résultat de cette action dans la politique étrangère. A l'intérieur, le monarque constitutionnel joue un rôle plus effacé. Mais, par la façon dont il le tient, il peut, dans un sens ou dans un autre, exercer discrètement une influence réelle sur la destinée de son pays. Les regrets unanimes qui saluent Edouard VII à son lit de mort prouvent que les Anglais ont tous conscience de ce fait inscrit dans l'histoire, sinon dans la Constitution. Les espérances que nos voisins et amis placent en (ieorge V partent du même sentiment.

Nous les partageons avec eux. A sa naissance, le prince George n'était point destiné à régner. Son frère aîné, le duc

EDOUARD VII F- T GKORGE V 175

de Clarence, était appelé à succéder à son père après la reine Victoria. Mais le duc de Clarence mourut en 1893^ Le prince George, alors âgé de vingt-sept ans, fut substitué à ses droits. Marin jusque-là, il dut faire dans sa vie une part plus large à la politique. Tant que son père resta prince de Galles, il n'eut à assumer aucune charge de représentation. Marié à la princesse Victoria de Teck, femme d'un charme et d'une intelligence remarquables, que ses hautes qualités avaient fait tout d'abord choisir comme fiancée par le duc de Clarence, il donna l'exemple d'une vie de famille parfaite. Après la mort de la reine Victoria, il dut reprendre le rôle d'héritier présomptif tenu si longtemps par son père. Il s'en est acquitté de façon à inspirer à tout l'empire britannique une confiance entière. Dans la Grande-Bretagne comme dans l'Inde, dans l'Australie, dans l'Afrique du Sud et le Canada où il fit en 1902 un grand voyage impérial, il donna la forte impression d'un homme droit, conscient de ses devoirs, résolu à les remplir sans hésitation. Il possède l'exacte notion des forces relatives des grands Etats. Il sait que le temps n'est plus où le Royaume-Uni, se fiant à la supériorité de sa marine militaire et marchande, peut s'assoupir sur les flots. Il a été très frappé du développement pris depuis vingt ans par les fnarines d'autres nations. Autant qu'il dépendra de lui, on peut être certain que, sous son règne, les moyens de défense nationaux ne péricliteront point.

Les amis de l'Angleterre peuvent éprouver le même sentiment de sécurité. La politique extérieure inaugurée par Edouard VII était une politique nationale. Elle était conduite avec des moyens personnels que la grande expérience du roi défunt rendait inappréciable. Mais elle ne disparaît point avec lui. Elle est entrée aujourd'hui dans le cœur comme dans la raison de la nation. Sous ce rapport

au moins. Georse V sera sans nul doute le continuateur de son père. De notre côté, nous pouvons l'assurer qu'il retrouvera en France la même sympathie, le même respect, le même ardent désir de rester étroitement uni dans un svstème politique inspiré par la volonté de maintenir la paix avec dignité. Les vœux de toute la France s'élèvent vers lui et vers la noble compagne de sa vie au moment où il monte sur le trône.

Page 1