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LES ELECTIONS ANGLAISES

21 décembre 1910.

Le résultat définitif des élections anglaises est maintenant connu. Les derniers résultats proclamés hier n'ont pas changé la situation respective des partis. En conséquence, le nouveau Parlement sera ainsi composé, en comparaison avec l'ancien au moment de la dissolution : 272 libéraux au lieu de 274, 42 membres du Labour Party au lieu de 40, 76 redmondistes au lieu de 72, 8 o'brienistes au lieu de 10, 272 unionistes au lieu de 274. La coalition ministérielle, dans laquelle les journaux anglais font entrer les o'brienistes, quoique ceux-ci aient mené une campagne acharnée contre les redmondistes, revient donc augmentée de deux membres. Il convient toutefois de faire observer que, par rapport avec la Chambre élue en janvier 1910, ce gain se réduit à un seul siège. En effet, à la veille de la dissolution, sir J.-C). Rees, député libéral des Montgomery Boroughs, a passé aux unionistes. Il a réussi à se faire réélire. Les libéraux perdent donc trois sièges sur les ré-

sultats de janvier 1910, Par contre, deux anciens députés irlandais indépendants, sans faire précisément défection, ont annoncé l'intention de se rallier aux nationalistes. Nous les rangeons parmi ces derniers.

Si, au lieu de compter les sièges, on compte les voix en se référant aux chiffres de janvier 1910 pour les sièges non contestés, on trouve : 2.930.408 voix unionistes, 2.704.206 libérales, 411. 414 travaillistes, 92.415 redmondistes, 39.679 o'brienistes. En regard des résultats de janvier, les unionistes ont perdu 141.908 voix, les libéraux et travaillistes réunis 248.401. Le gain de deux sièges sur les unionistes qui fait passer la majorité ministérielle, tous les Irlandais compris, de 122 (396 contre 274) à 126 (398 contre 272) est donc compensé au point de vue moral par la diminution des voix. Cette considération est dénuée de toute importance au point de vue des votes ; elle n'en a pas moins une certaine valeur en raison des circonstances particulières dans lesquelles se réunit le nouveau Parlement. Aucun des partis en présence ne peut se vanter d'avoir sensiblement amélioré sa situation. Les majorités ont été si faibles dans un grand nombre de circonscriptions que le succès est précaire d'un côté comme de l'autre. Tout bien pesé, l'on peut dire en toute impartialité que les partis restent sur leurs positions.

Territorialement, les résultats se décomposent ainsi, d'après le Daily Mail : à Londres, 31 unionistes, 27 libéraux, II travaillistes; en Angleterre, 239 unionistes, 190 libéraux, 35 travaillistes, i nationaliste ; dans le pavs de Galles, 3 unionistes, 23 libéraux, 4 travaillistes ; en Ecosse, II unionistes, 58 libéraux, 3 travaillistes ; en Irlande, 19 unionistes, i libéral, 83 nationalistes.

La question politique reste posée dans son ensemble de la même façon qu'avant les élections, avec cette difféli 12

rcnce qu'avant la dissolution chacun des deux grands groupements opposés poux-ait prétendre que le courant de Topinion publique allait de son côté, tandis qu'aujourd'hui il est prouvé que l'opinion reste immobile et qu'aucun courant ne se manifeste en aucun sens. Le ministère est donc en droit de soutenir que le pays, qui a maintenu sa majorité, est favorable à ses projets de réforme. De leur côté, les unionistes peuvent dire que leur politique n'a pas été désavouée par les électeurs des cent cironscriptions gagnées par eux au mois de janvier. Ce piètre résultat valait-il les ennuis et les dépenses d'une dissolution ? Certainement non, au point de vue des intérêts généraux du pavs ; peut-être oui, au point de vue de l'intérêt du Cabinet. En effet, si M. Asquith ne peut en conscience chanter victoire, puisque c'est lui qui a fait la dissolution et que les nouvelles élections le laissent au même point qu'auparavant, il est' plus fort maintenant vis-à-vis de l'opposition qui ne peut plus invoquer un changement présumé dans l'opinion. De toute nécessité, il faut qu'un accord intervienne et les unionistes sont obligés d'aller au-delà des concessions auxquelles ils étaient disposés jusqu'en novembre. C'est évidemment le résultat que les chefs de la coalition avaient en vue quand ils ont décidé la dissolution sans qu'ils aient été mis en minorité, sans même que l'opposition ait rejeté un seul des projets de loi proposés. Si ces projets avaient été mis en discussion, nul doute que des divergences se fussent fait jour entre membres de la coalition soit au sujet de la réforme de la Chambre des Lords, soit à propos du home riilc. Le prestige du Cabinet en eût été ébranlé. Peut-être la dissolution se serait-elle imposée à M. Asquith dans de mauvaises conditions.

En prenant les devants, AL\L Asquith, Lloyd George

et Redmond ont mis leurs adversaires en mauvaise posture. Ils savaient que le moment était propice et que s'ils le laissaient passer, ils risquaient de se trouver plus tard trop affaiblis pour rien oser. Ils auraient voulu surprendre complètement les unionistes et c'est pour cela qu'ils ont essayé d'obtenir du roi la proclamation de dissolution le jour même de la réouverture du Parlement. Mais le roi n'a pas cru devoir aller jusque-là. Sans exiger, comme c'était son droit strict et comme il semblait naturel, que le Cabinet attendît que l'opposition eût rejeté l'un de ses projets de loi, il a tenu à laisser à l'opposition le temps d'exposer son programme. Quelques libéraux accusent maintenant les unionistes d'avoir manqué de bonne foi dans la présentation de ce programme, notamment à propos du référendum, et d'avoir voulu induire le corps électoral en erreur. Ces reproches ne nous paraissent nullement fondés. M. Balfour et ses amis ont été pris tellement à l'improviste par la décision du gouvernement de recourir à une consultation électorale sans aucune raison parlementaire valable, qu'ils sont excusables de ne s'être pas concertés en détail sur tous les points du programme que le chef du parti devait opposer à celui du Cabinet. S'il y a eu atteinte portée aux règles du fair play, on ne peut vraiment pas dire que ce soit du côté unioniste.

Maintenant l'ère des difficultés va s'ouvrir. 11 faudra enfin aboutir et présenter des propositions concrètes sur la réforme de la Chambre des Lords et le hume nilc. Sous ce dernier rapport, M. Asquith va peut-être se trouver dans une situation améliorée. Il est maintenant en droit de dire aux Irlandais qu'il est allé pour eux jusqu'à rextrême limite de ce qui lui était permis, qu'il n'ira pas plus loin, et qu'ils devront se tenir pour satisfaits du home ruk jugé acceptable par les libéraux. Malgré les apparences, il nous

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semble que M. Asquith est moins qu'auparavant le prisonnier de M. Redmond. D'ailleurs le chef des nationalistes est lui-même modéré et ne demande pas mieux que de transiger avec les libéraux. Il s'était autrefois déjà contenté de VIrish Coiinty Bill. Il se contentera certainement du home rule Asquith. Et lui aussi sera en meilleure posture qu'alors pour faire accepter aux Irlandais un home ni h transactionnel. Il leur fera comprendre que s'ils se prononçaient contre celui-ci comme ils l'ont fait contre VIrish Countv Bill, ils perdraient leur dernière chance. Dans ces conditions, une entente générale en cette matière éminemment délicate n'est point impossible.

l'ouverture du parlement britannique. — LES AMITIÉS

DE l'Angleterre.

7 février 191 1.

Le Parlement britannique élu au mois de décembre dernier s'était réuni la semaine dernière afin de procéder à diverses formalités préparatoires. Il a été ouvert solennellement hier lundi avec tout le cérémonial d'usage, abandonné pendant les derniers temps de la reine Victoria et rétabli par Edouard VII. On a lu dans notre Dernière Heure d'hier le discours du trône prononcé par George V. Notre correspondant de Londres en signale plus loin, en les commentant, les principaux passages relatifs à la politique intérieure et impériale. Nous ne parlerons ici <|ue de la )V)litic|ue extérieure.

S ir la politicpie luropéennc, le discours du trône ne

É D O U A K I) VII ET G I- O K G K V l8l

contient qu'une phrase. « Mes relations avec les puissances étrangères continuent d'être amicales. » George V n'a attiré spécialement l'attention du Parlement que sur la dénonciation par le Japon du traité de commerce et de navigation de 1894, et sur les mesures prises ou projetées en vue de mettre fin ' aux troubles continuels existant sur les routes de la Perse méridionale -. Au sujet du Japon, le roi a exprimé l'espoir que les négociations en cours, relatives à la conclusion d'un nouveau traité, aboutiront à un résultat satisfaisant. Quant à la Perse, il a fait ressortir que le gouvernement britannique s'était vu contraint, à contre-cœur, d'adresser d'énergiques représentations au gouvernement persan, et que, si les événements rendaient nécessaire l'application des mesures projetées pour le cas où l'amélioration récente survenue dans la situation ne s'affermirait pas, ces mesures « n'auraient pas d'autre objet que de voir l'autorité du gouvernement persan restaurée et le commerce protégé ». Il n'y a pas lieu de douter de la sincérité de cette déclaration. L'Angleterre ne veut pas laisser péricliter son commerce ou son influence dans le golfe Persique. Elle n'admettrait pas que de nouvelles combinaisons la privassent des fruits d'un effort séculaire dans ces régions. Mais elle ne veut porter aucune atteinte à l'indépendance persane. Elle espère que l'arrivée du nouveau régent facilitera le rétablissement progressif de l'ordre et de la sécurité des routes commerciales dans cet empire asiatique où le régime constitutionnel se heurte à des difficultés encore beaucoup plus grandes qu'en Turquie- La Russie, d'ailleurs, est dans les mêmes sentiments. Si quelques Russes à l'imagination hardie et au patriotisme tumultueux voient déjà dans leurs rêves le partage de la Perse, le Cabinet de Pétersbourg est bien loin de telles idées. Comme celui de Londres, il a en Perse des visées

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exclusivement économiques. L'accord de 1907 a été conclu sur ces bases. De part et d'autre, on est fermement résolu à en respecter l'esprit et la lettre.

Au cours de la discussion qui a suivi la lecture du discours du trône, M. Asquith a saisi l'occasion de compléter la phrase relative à la politique européenne. Parlant des amitiés internationales de l'Angleterre, il a précisé deux points : i" elles ne sont pas exclusives et n'ont aucune tendance ni aucune ramification hostile ; z^ elles se sont resserrées et renforcées avec les années., Cela veut dire : la Triple Entente n'a de caractère agressif contre personne ; mais, au cas où il serait porté atteinte aux intérêts primordiaux dont elle est la sauvegarde, on la trouverait plus étroitement unie que jamais, moralement et matériellement. M. Pichon pourrait tenir le même langage, on peut même dire qu'en termes très analogues il l'a tenu dernièr-ement devant la Chambre des députés et devant le Sénat, Il est étrange que, dès qu'un des gouvernemei!ts de la Triple Entente déclare que cette combinaison politique n'a pas de <f pointe » agressive, les partis d'opposition s'émeuvent et crient à la ruine du système. Que répondraient donc les orateurs de ces partis si, devnus membres du gouvernement, ils avaient à répondre à la même question ? Le 2 février, au Sénat,, M. de Lamarzelle incriminait le ministre des affaires étrangères du fait que, depuis plusieurs années, il n'y avait pas eu de conversation militaire avec l'Angleterre. M. Piclion a répondu justement : « Qu'en savez-vous ? Est-ce que vous croyez que la diplomatie se fait sur la place publique ? » Cela signifie-t-il que ces coaversatioos militaires ont un. caractère dont puissent s'alamier d'autres Étals, comme l'alléguait l'autre jour la (luzelte de Cf)h)gn4i ? Non. Cela veut dire cjue les puissances unies pour la défense de l'équilibre, contre une préjTondé-

rance, examinent de concert les mesures propres à garantir cet équilibre. Qui pourrait en prendre ombrage ? Pas plus l'Allemagne que l'Autriche-IIongric, puisque l'une et l'autre protestent aujourd'hui de leurs intentions pacifiques.

Avant-hier, le Daily NewSy prenant le contre-pied de M. de Lamarzelle, se montrait alarmé de ce qu'il appelait une convention militaire franco-anglaise et la qualifiait d'inconstitutionnelle. Entre une convention et des conversations, il y a une différence. Sans se croire autorisés à conclure des conventions, les hommes responsables peuvent et doivent se préoccuper de tout ce qui peut mettre en danger leur pays. Les alarmes de M. de Lamarzelle sont aussi peu justifiées que celles du Daily Xeus.

M. Asquith a tenu à retourner à la France les assurances que, le 2 février, M. Pichon donnait à l'Angleterre devant le Sénat. Il l'a fait au nom du gouvernement et de la Chambre des Communes. L'affirmation de ses sentiments de cordialité et d'amitié trouvera ici un chaleureux écho. Nul doute, du reste, qu'elle soit renouvelée par Sir Edward Grey quand le chef du Foreign Office sera amené à prendre la parole. Il convient aussi de remarquer le salut amical adressé par le premier ministre à l'Italie. C'est une nouvelle preuve de la <> cordialité ininterrompue qui règne entre les deux royaumes » depuis la fondation de l'unité italienne.

LE SACRE DE GEORGE V. — LA SOLIDARITÉ DE LA FR.\NCE ET DE L'ANGLETERRE.

22 juin 191 1.

Le roi George V est couronné aujourd'hui à Westminster. Monté sur le trône britannique le 7 mai 1910

1S4 L ' E U R O r !; AU JOUR LE JOUR

voilà déjà plus d'un a > qu'il règne. Les rites et les pompes de la cérémonie d'aujourd'hui sont la consécration religieuse et nationale de la transmission du pouvoir royal à l'héritier d'Edouard VII. Ils s'accomplissent en présence des délégués de tous les « dominions >' britanniques, de tous les chefs d'Etats civilisés. Depuis des mois, l'attente - et les préparatifs de la Corouation absorbaient l'attention de l'Angleterre. Les péripéties de la grande crise parlementaire étaient reléguées au second plan ; ce n'étaient plus que de menus incidents dont on parlait à peine. Il était entendu que l'éclat des fêtes du sacre ne devait être obscurci par aucun nuage politique. Le monde britannique voulait contempler et admirer, en dehors de toute autre préoccupation, la puissance nationale incarnée dans le monarque revêtu de tous les attributs souverains,- entouré des représentants de toutes les terres de l'immense empire. Il trouve dans le défilé de l'éblouissant cortège officiel moins une joie pour les yeux qu'un sujet d'orgueil, d'émotion patriotique.

George V n'était pas né pour régner. Il a été élevé en marin. C'est la mort soudaine de son frère aîné, le duc de Clarence, le 14 janvier 1893, qui l'a fait héritier présomptif. «C'est la mort également soudaine de son père, le 6 mai 19 10, qui l'a fait roi longtemps avant l'époque où il devait vraisemblablement être appelé à succéder à Edouard VIL II s'est xu placé bnisquement en face d'une crise intérieure d'une extrême gravité. Au moment 011 la poussée radicale tendait de toutes ses forces à chasser du pouvoir les éléments traditionnels, à détruire l'équilibre du système constitutionnel, à imposer à la Couronne la solution démocratique du conflit des deux Chambres, l'Angleterre a été privée de l'expérience et de l'autorité d'un souverain habile à tout concilier. Heureusement son

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nouveau roi, s'il n'est pas doué au même degré de certaines des qualités éminentcs de l'ancien, en possède d'autres propres à réconforter son peuple. Moins diplomate et moins européen, il est plus soldat et plus impérialiste. Si certaines questions lui apparaissent sous un aspect légèrement différent de celui sous lequel Edouard VII était habitué à les considérer, il doit pourtant aboutir aux mêmes conclusions. Qu'on envisage sous un angle ou sous un autre l'empire britannique, les intérêts restent les mêmes, et aussi les moyens de les sauvegarder.

C'est pourquoi la France doit mettre la même confiance dans George V que dans Edouard VII. Le changement de souverain n'a pas changé ks rapports de deux pays unis non seulement par des amitiés personnelles, mais par les intérêts communs les plus forts, les moins passagers qui se puissent concevoir. Sur terre et sur mer, la France et l'Angleterre se tiennent étroitement liées. Toute défaite éprouvée par l'une serait profondément ressentie par l'autre. Le jour où l'une se détacherait de l'autre, l'équilibre européen serait ruiné, la paix du monde serait livrée au caprice. On retomberait dans ce système de suprématie, c'est-à-dire d'oppression plus ou moins déguisée, dont l'établissement et le maintien ont toujours été accompagnés des pires bouleversements. La Triple-Entente ne se propose point la domination pour but. Elle ne cherche à imposer nulle part des solutions injustes par la force. Elle respecte tous les droits d 'autrui ; elle exige seulement qu'on respecte les siens. C'est l'œuvre à laquelle sont attachées la France et l'Angleterre, de concert avec la Russie. C'est sans nul doute celle à laquelle se consacrera George V et dans l'accomplissement de laquelle le suivront fidèlement les plus chaudes sympathies de tous les Français.

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