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LA DEMISSION DU CABINET GIOLITTI

3 décembre 1909.

IE ministère Giolitti est tombé hier. Formé le i 27 mai 1906, il avait subi un certain nombre de remaniements partiels. Le bruit avait un instant couru avant la réouverture de la session parlementaire qu'il en subirait très prochainement un plus considérable encore. On prêtait au président du Conseil l'intention d'alléger la barque ministérielle en se privant du concours de plusieurs de ses collègues, notamment de M. Schanzer, ministre des postes et télégraphes, et de M. Rava, ministre de l'instruction publique. Mais M. Giolitti fit savoir, au moment de la rentrée des Chambres, que le Cabinet resterait intact au pouvoir ou démissionnerait tout entier. Il a tenu parole.

Trois ans de pouvoir pour un ministère italien est une jongue existence. M. (îiolitti, qui est un tacticien parle-

mentaire consommé, avait réussi à se maintenir aussi longtemps grâce à son prestige incontestable et à son art de manier les groupes. Au commencement de cette année pourtant, sa situation était très menacée. L'approche des élections générales, qui devaient avoir lieu en automne 1909, affaiblissait la discipline à la Chambre. D'autre part, l'autorité de M. Tittoni était sortie si affaiblie de la crise orientale qu'on pouvait redouter un vote défavorable sur la politique extérieure. M. Giolitti obtint alors du roi l'autorisation de devancer la date régulière de la consultation du pays et fit dissoudre la Chambre le 6 février. Les élections du 7 mars amenèrent une majorité ministérielle assez imposante en apparence. Mais l'opposition d'extrême gauche revint notablement renforcée, avec plus de cent membres. C'était un gros point noir à l'horizon de la vingt-troisième législature. Le premier conflit sérieux fut provoqué par le dépôt d'un projet de loi sur les conventions maritimes postales. Le gouvernement proposait d'accorder les services maritimes postaux en totalité à une seule compagnie, le Lloyd italien, que préside le sénateur Piaggio. L'extrême gauche et les représentants des ports firent une telle opposition à ce projet qu'un échec parut certain. Au detnier moment, M. Giolitti se retourna prestement. A la veille des vacances parlementaires, il annonça que, du consentement du Lloyd italien, les services maritimes postaux seraient mis en adjudication. Le vote fut ainsi esquivé. Pendant les vacances, les enchères eurent lieu. Il en résulta que les services en question furent adjugés en trois lots à deux groupes de sociétés. Dès lors, le terrain de discussion devenait meilleur. La principale objection formulée contre le monopole concédé à l'amiable à une seule compagnie tombait. Néanmoins, il en restait un certain nombre d'autres assez graves pour mettre en

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péril le Cabinet. Ce dut être, du moins, l'opinion de M. Giolitti, car, par un véritable coup de théâtre parlementaire, au moment de la rentrée des Chambres,au milieu de novembre, il fit présenter par le ministre des finances, M. Lacava, un projet de réforme fiscale auquel personne n'avait songé jusqu'alors.

Le projet comportait des réductions considérables des droits sur ks sucres. Il occasionnait de ce chef une diminution de recettes d'environ quarante millions pour le trésor public. Afin de rattraper cette somme, on établissait un impôt progressif sur les successions, on élevait les droits de timbre sur les titres au porteur et l'on organisait un impôt progressif sur le revenu global. Enfin, un projet de loi déposé par M. Bertolini, ministre des chemins de fer, comportait la participation des employés aux bénéfices résultant de certaines économies, le relèvement des traitements inférieurs à 3.000 francs et l'augmentation des tarifs de transport des marchandises et des voyageurs. Cet ensemble de réformes fiscales stupéfia le public. D'ordinaire, les réformes économiques de cette envergure sont la résultante de pressions diverses et de longues discussions. Or, pendant la session précédente et pendant les vacances, il n'avait été nullement question de dégrèvement des sucres, de nouveaux impôts et d'augmentation de tarifs de transports. Il n'y eut qu'un cri pour dire que le président du Conseil, désireux de faire diversion à ses embarras parlementaires, jetait en pâture à la Chambre des propositions capables de l'occuper pendant des mois. On le soupçonna de même de xouloir se concilier l'extrême gauche par la création de deux impôts progressifs sur le richesse acquise.

La diversion a été malheureuse. Loin de soulever une satisfaction générale, le dégrèvement des sucres a été très

attaqué de certains côtés, par certains producteurs d'abord, et aussi par les Méridionaux qui, dit-on, font une consommation très restreinte de sucre. Chacun se mit à dire que si le gouvernement voulait dégrever quelque article de consommation, il devait plutôt choisir celui-ci ou celui-là, le pétrole par exemple. On prétendit aussi que la loi du 23 janvier 1902 qui supprimait la taxe sur les farines n'avait pas effectivement profité aux consommateurs. Naturellement, l'accueil fait aux nouveaux impôts fut pire encore. M. LacavU dut avouer qu'ils ne pouvaient être appliqués avant que son département eût réuni un certain nombre de renseignements complémentaires et qu'ils entraînaient forcément une refonte des impôts locaux. En outre, l'extrême gauche ne fut pas gagnée et décida de voter dans les bureaux pour les candidats hostiles aux projets du gouvernement. Aux yeux de tous, ces projets apparurent mal conçus, mal étudiés, comme un expédient ne répondant ni à un grand intérêt national, ni aux exigences parlementaires. Ils ont été condamnés hier. Les bureaux de la Chambre chargés de les examiner ont nommé sept commissaires hostiles contre deux favorables. Devant une pareille manifestation, M. Giolitti n'a pas voulu attendre le vote de la Chambre sur le fond ; il a présenté sa démission au roi, qui l'a acceptée.

Le grand tacticien a mal manœuvré. Il laisse une situation parlementaire embrouillée. Personne n'est de taille à rallier en ce moment ui:e majorité compacte. M. Sonnino semble l'homme le plus désigné pour constituer le nouveau Cabinet, mais il ne saurait gouverner sans contracter des alliances avec des groupes qui lui feraient paver leur concours singulièrement cher. Après lui, il v aurait encore M.Marcora, le président de la Chambre.

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