LA DÉMISSION DU CABINET SONNINO
22 mars 1910.
Le parlementarisme italien a toujours eu un caractère particulier. Les majorités homogènes y sont rares, rares aussi les chefs de parti tenant bien en mains leurs amis, plus rares encore les programmes de gouvernement. Depuis les temps héroïques du risorghnento, la machine po-
litique a toujours été un peu détraquée. A la grande force patriotique qui en réglait le fonctionnement se sont substituées une multitude d'impulsions agissant en sens divers. Aussi les grincements, les à-coups, les arrêts subits sontils fréquents. Nous en avons aujourd'hui un nouvel exemple.
Le 20 mars, malgré un deuil cruel qui venait de le frapper inopinément, l'amiral Bettolo, ministre de la marine, défendait dans un long discours fortement documenté son projet de loi sur les ser\ices maritimes. Il avait proeiuit une vive impression sur la Chambre. Il avait reçu les félicitations enthousiastes d'un grand nombre de députés. Les commentaires des journaux ne lui étaient point défavorables. On reconnaissait volontiers que le projet présentait de sérieux avantages et, sauf M. Schanzer, le membre du Cabinet Giolitti qui avait en vain essayé de faire adopter une combinaison à lui, personne ne songeait à proposer un projet plus avantageux. Pourtant, le lendemain matin 21 mars, le Cabinet était démissionnaire. Après consultation avec ses collègues et avec leur approbation unan'me, M. Sonnino avait résolu de se retirer. Hier lundi, au commencement de la séance de la Chambre, avant toute discussion, avant toute indication des sentiments de la majorité présumée, il déclarait qu'il venait de remettre au roi la démission du ministère. Comme M. Giolitti, il y a un peu plus de trois mois, il n'attenelait pas un vote défavorable. Il se dérobait avant l'orage. Comme son premier ministère, son second n'aura duré que cent jours.
Que s'était-il donc passé après la séance ."* Rien, absolument rien. Seulement, il résultait des conversations de couloirs, des discussions de groupe à groupe, que le ministère serait mis le lendemain en minorité, en forte minorité. Non pas cju'on en voulût particulièrement au projet
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sur les services maritimes : les objections qu'on lui opposait étaient un simple prétexte. On voulait seulement renverser le gouvernement parce que, de l'avis de l'ancienne majorité giolittiste, cette majorité devait à tout prix rester compacte et que le vote du projet Bettolo l'eût divisée. En effet, malgré les conseils discrets de M. Giolitti qu'un retour au pouvoir effraye en ce moment, une partie des amis de l'ancien président du Conseil avait résolu de voter contre le Cabinet avec l'extrême gauche et la gauche démocratique. L'hostilité de ces deux derniers groupes était bien compréhensible ; elle ne s'était jamais dissimulée. La façon dont ^L Sonnino, après de longs tâtonnements, avait constitué son Cabinet la rendait inévitable. Mais, en fait sinon publiquement, M. Giolitti avait assuré son successeur de sa bienveillante neutralité, à défaut de concours effectif. Il était de son intérêt que le terrain parlementaire fût déblayé par les soins de I\L Sonnino des questions embarrassantes. Malheureusement, son autorité i été insuffisante pour retenir ses partisans. On dit que, de peur de compromettre ses chances d'avenir, il les avait laissés libres de voter comme ils l'entendraient. C'est une minorité d'entre eux qui avait l'intention de voter contre le Cabinet. Mais la majorité avait décidé, paraît-il, de se rallier finalement à elle afin de ne pas rompre l'unité du parti. On le voit, ce sont des considérations personnelles, des intérêts étroits, des préoccupations^ de clientèle, et non des intérêts généraux et un mouvement d'opinion qui ont précipité la chute prévue de M. Sonnino
LE MINISTERE LUZZATTI.
31 mars 1910.
Après quelques jours de négociations avec les différents groupes, M. Luzzatti a réussi à constituer le nouveau Cabinet italien. Il a pris le ministère de l'intérieur avec la présidence du Conseil. D'après l'agence Havas, voici comment ont été répartis les autres portefeuilles : Affaires étrangères : le marquis di San-Giuliano ; Justice : M. Fani ; Trésor : M. Tedesco ; Finances : M. Facta ; Instruction publique : M. Credaro ; Travaux publics : M. Sacchi ; Agriculture : M. Raineri ; Postes : M. Ciufelli ; Guerre : le général Spingardi ; Marine : l'amiral Leonardi-Cattolica. C'est un ministère de gauche présidé par un homme de droite. La situation parlementaire et les mœurs politiques sont aujourd'hui telles en Italie que cette combinaison semble toute naturelle. Si un homme de gauche a\ait été chargé de former le Cabinet, il aurait sans doute pris ses collaborateurs à droite. C'est la forme actuelle du « transformisme «inauguré et pratiqué avec maestria par feu Depretis. La caractéristique de ce genre de ministères, c'est de n'avoir aucune signification précise, aucim programme personnel. C'est une réunion d'hommes d'opinions les plus diverses unis par l'idée commune de faire partie du gouvernement. Leur chef a pour principale mission de maintenir l'équilibre entre eux en gouvernant' au jour le jour. Malgré son grand talent, en raison même de la rigueur de ses principes, M. Sonnino n'était pas de force à conduire longtemps le char de l'Etat avec l'attelage qu'il
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avait recruté. Au premier obstacle, de peur de verser, il s'est jeté dans le fossé. M. Luzzatti est un automédon infiniment plus habile. Il a choisi des coursiers de toutes les tailles et de toutes les robes. Au premier coup d'œil cela produit un singulier efl^et; Mais, à l'usage, avec de la dextérité, de kl douceur et des encouragements opportuns, M. Luzzatti pourra peut-être diriger sans accident son attelage bizarrement assorti, jusqu'au moment où M. Giolitti daignera reprendre les rênes.
Cette fois encoure, en eiïet, c'est le refus de M. Giolitti, le chef incontesté de la majorité, qui a contraint le roi à confier la mission de constituer le ministère au chef d'un des groupes de la minorité. Cet homme puissant se dérobe, se réserve. Il vient d'user M. Sonnino. Veut-il de même user son successeur } Il avait promis son bienveillant concours à M. Sormino, et pourtant, au moment critique, ce concours a fait défaut au président du Conseil. M. Luzzatti a reçu les mêmes assurances, mais il a pris des précautions. Il a fait entrer dans son Cabinet trois giolittistcs, MM. Tedesco, Facta et Ciufelli, qui lui répondent de la sincérité de l'appui du maître. Il n'a associé à sa fortune qu'un de ses amis de droite, M. Fani. A l'exception du général Spingardi et de l'amiral Leonardi-Cattolica, qui ne sont pas des hommes politiques, tous les autres ministres appartiennent à la gauche : M. Raineri à la gauche indépendante, MM. Sacchi et Credaro à la gauche radicale. Le marquis di San-Giuliano représente le centre. Quel pourra bien être Le progriunme d'un ministère aussi bigarré ? M. Luzzattiydo sera probablement, avec sa science consommée, les réformes démocratiques chères à ses collaborateurs de gauche et les idées de gouvernement au\qucUts il est attaché. En tout cas, quel qu'il soit^ ce progranmie n'aura probal:>leTnent pas plus de chance d'être
réalisé que k majestueuse série de réformes de tout ordre soumises à la Chambre avec une noble confiance par M. Sonnino le iS décembre dernier
LA DÉCLARATION MINISTÉRIELLE DE M. LUZZ\TTI.
29 avril 19 10,
Hier jeudi, le nouveau ministère italien s'est présenté devant la Chambre des députés. La déclaration lue par AI. Luzzatti a un caractère commun avec celle de son prédécesseur : elle est encyclopédique. On éprouve un certain effarement à l'examen de ce document. Devant l'énumération des réformes proposées, on se dit qu'il y a de quoi occuper sans répit plusieurs législatures. On se rappelle irrésistiblement la brève destinée du Cabinet Sonnino dont l'existence a compté moins de jours que son programme ne contenait de réformes. M. Luzzatti, toutefois, est eh meilleure posture que M. Sonnino pour lutter contre les chances adverses. Tout d'abord, il possède incomparablement plus de prestige et jouit de sympathies certainement plus nombreuses. Il sait beaucoup mieux pétrir la pâte parlementaire. A cette supériorité personnelle, il joint l'avantage de s'être ménagé l'appui d'une partie de l'extrême gauche et de la gauche démocratique. Et même plusieurs amis de M. Sonnino, découragés sans doute par l'insuccès total de la seconde tentative ministérielle de leur chef, se sont déclarés disposés à soutenir le nouveau ministère. Enfin, il est de l'intérêt de M. Giolitti, seul rival possible, que le Cabinet actuel réussisse à
déblayer le terrain parlementaire de l'obstacle des conventions maritimes sur lequel il a buté lui-même et qui risquerait de le faire tomber de nouveau si la chute de M, Luzzatti l'obligeait à reprendre personnellement le pouvoir. Il est évident, en effet, qu'il ne pourrait plus se dérober sans se discréditer.
Avec son ingéniosité coutumière, M. Luzzatti a conclu un accord provisoire sur les services maritimes en s'assurant le concours des personnalités les plus influentes. Une société anonvme doit exploiter pendant trois ans les services actuels dans des conditions notablement améliorées. Le caractère provisoire de l'accord est de nature à désarmer l'hostilité des ports rivaux. Dans trois ans, on verra. C'est habilement joué. Si M. Giolitti trouve la combinaison gênante, il sera contraint d'en proposer une meilleure. Il est infiniment peu probable qu'il assume cette responsabilité.
M. Luzzatti a déclaré qu'il voulait gouverner avec une majorité libérale. Il compte sur les forces libérales coalisées pour mener à bien quelques-unes des innombrables réformes proposées. Parmi celles-ci, une au moins est immédiatement réalisable : à partir de la prochaine session, le président et les vice-présidents du Sénat ne seront plus nommés par le roi, mais élus par les sénateurs. Après cette satisfaction d'importance toute relative, le président du Conseil se propose d'en donner une plus considérable aux partisans de la réforme électorale dont la déception était entrée pour quelque chose dans l'impopularité du programme Sonnino. Il a annoncé l'intention de faire un essai de représentation proportionnelle et d'élargir le suffrage en conférant le droit de xote à tous les citoyens majeurs sachant lire et écrire.
Cjuant au passage sur la politi(|ue extérieure, il ne
contient aucune surprise. M. Luzzatti affirme la solidité de la Triple Alliance et l'amitié de l'Italie avec les puissances de la Triple-Entente. M. Sonnino avait tenu le même langage. Mais, dans la bouche de M. Luzzatti, les mêmes mots ont une autre signification.